Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

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PlacidoCarrerotti
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par PlacidoCarrerotti » 07 oct. 2019, 07:28

paco a écrit :
06 oct. 2019, 22:05
Asvo a écrit :
06 oct. 2019, 18:40
un des ballets se fait sous la menace de l'envahisseur, forçant les danseurs à danser.
Si c'est à l'Acte 3 (chez Gessler), alors c'est dans le livret et Krätzer ne fait que reproduire fidèlement les intentions de l'auteur. C'est cette scène que Michieletto avait transformé en viol au ROH et qui avait fait scandale (probablement à l'origine du départ de Holten la saison suivante), mais les londoniens ignoraient tout simplement que cette hardiesse de mise en scène était en fait très proche des didascalies ... (bon, certes un peu excessif mais quand même ...).
Ce n’est pas tant la scène de viol (il y en avait une dans la Donna del Lago) que les hurlements de la figurante qui ont fait réagir des spectateurs à la première.
Il n’y avait pas eu ces manifestations par la suite.
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Hiero von Stierkopf
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par Hiero von Stierkopf » 07 oct. 2019, 07:43

PlacidoCarrerotti a écrit :
07 oct. 2019, 07:28
paco a écrit :
06 oct. 2019, 22:05
Asvo a écrit :
06 oct. 2019, 18:40
un des ballets se fait sous la menace de l'envahisseur, forçant les danseurs à danser.
Si c'est à l'Acte 3 (chez Gessler), alors c'est dans le livret et Krätzer ne fait que reproduire fidèlement les intentions de l'auteur. C'est cette scène que Michieletto avait transformé en viol au ROH et qui avait fait scandale (probablement à l'origine du départ de Holten la saison suivante), mais les londoniens ignoraient tout simplement que cette hardiesse de mise en scène était en fait très proche des didascalies ... (bon, certes un peu excessif mais quand même ...).
Ce n’est pas tant la scène de viol (il y en avait une dans la Donna del Lago) que les hurlements de la figurante qui ont fait réagir des spectateurs à la première.
Il n’y avait pas eu ces manifestations par la suite.
J'ai vu cette production deux fois dont une en fin de série. Il y a eu à chaque fois des huées et les plus violentes ont eu lieu la deuxième fois alors que la scène du viol collectif avait été quelque peu adoucie.
Les auteurs étaient manifestement venus exprès pour huer car ça avait commencé trop rapidement pour être spontané. C'était tellement violent que j'ai cru que l'orchestre allait être obligé de s'arrêter.
Comment ça, merde alors ?! But alors you are French !

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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par jerome » 07 oct. 2019, 08:49

paco a écrit :
06 oct. 2019, 22:05
Asvo a écrit :
06 oct. 2019, 18:40
un des ballets se fait sous la menace de l'envahisseur, forçant les danseurs à danser.
Si c'est à l'Acte 3 (chez Gessler), alors c'est dans le livret et Krätzer ne fait que reproduire fidèlement les intentions de l'auteur. C'est cette scène que Michieletto avait transformé en viol au ROH et qui avait fait scandale (probablement à l'origine du départ de Holten la saison suivante), mais les londoniens ignoraient tout simplement que cette hardiesse de mise en scène était en fait très proche des didascalies ... (bon, certes un peu excessif mais quand même ...).
forcer à danser et violer sont tout de même 2 choses radicalement différentes et rien dans les didascalies n'est proche de la 2ème!!

Tico
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par Tico » 07 oct. 2019, 17:33

Merci Asvo pour ce CR, même si pour moi ton avis n'était plus une surprise puisqu'on a déjà largement partagé samedi soir nos impressions sur le vif et c'était fort sympathique :-)

Il m'a fallu plus de temps que d'habitude pour "digérer" la mise en scène et finir de me construire une opinion tant le travail est surprenant et inattendu. Le parti pris est intéressant, laissant de côté les aspects historiques et politiques de l'opéra pour se concentrer sur une "sorte de parabole sur l'art et l'avenir du genre opéra", d’après les mots de Tobias Kratzer dans l'entretien très intéressant publié sur le site de Wanderer. On est donc cette fois épargné de toute actualisation contemporaine abusive du conflit entre oppresseurs habsbourgeois et suisses (ce que l’affiche de la production pouvait laisser craindre). Tout au contraire Tobias Kratzer file la métaphore de l’art contre l’art depuis l'ouverture jusqu'aux dernières notes de l'opéra, pendant les quelques 3h30 de musique, avec une inspiration certaine lors des scènes d'actions, des faiblesses dans les scènes plus intimes où le concept scénique se révèle moins adapté à l'expression des émotions des personnages, mais dans tous les cas beaucoup de respect pour l’œuvre dont l’intégrité est préservée dramatiquement comme musicalement (les coupures étant elles aussi savamment dosées).

Comme Asvo l'a mentionné, nous découvrons sur les premières notes une violoncelliste qui participe à l'interprétation du quintette de violoncelles qui ouvre Guillaume Tell et accompagne la chorégraphie très classique de deux danseurs, jusqu'à ce que sur l'allegro entrent des hommes sadiques tout droit sortis d'Orange Mécanique (on se rappellera de l’utilisation faite par Kubrick de l’ouverture de Guillaume Tell pendant la scène de viol en accéléré), qui font fuir les artistes et éventrent le violoncelle. Le rideau s'abaisse et nous permet d'écouter la suite effrénée de l'ouverture (interprétée avec jubilation par l'orchestre) sans perturbations scéniques.

Le premier acte s'ouvre sur un décor en noir et blanc, constitué d'une estrade lumineuse entourée de rangées de chaises sur lesquelles prendront place les chœurs), le fond du plateau étant fermé par une gigantesque photo de sommets alpins enneigés du plus bel effet, qui au fil de la représentation et des apparitions des habsbourgeois disparaîtront sous des coulées de peinture noire.

Les suisses sont des choristes puis des musiciens d'orchestre, Jemmy est un jeune prodige du violon plutôt qu’un tireur à l’arc surdoué, le vieux Melchtal est chef d’orchestre. A l'inverse Gesler est Alex, le chef de bande de la troupe d'ados sadiques d'Orange Mécanique, qui manient des battes de baseball et des clubs de golf pour terroriser la population.

Tobias Kratzer transpose habilement l’opposition manichéenne du peuple opprimé et des tyrans dans un référentiel qui parle facilement aux spectateurs, et même s’il ne faut chercher aucune profondeur psychologique dans ce travail, l’approche fonctionne plutôt bien. Les ballets ne sont pas coupés et on nous offre des chorégraphies très respectueuses du livret et belles à voir. Certaines scènes sont brillamment construites, comme la violence de l’assassinat de Melchtal rendu d’abord sourd et aveugle, l’humiliation des suisses à l’acte III, contraints de tourner à genoux autour d’un chapeau melon dressé en haut du mât ici constitué de pupitres, ou encore le soulèvement des suisses qui transforment leurs instruments de musique en armes de toutes sortes, avant que le petit Jemmy rejoigne son père en lui proposant son violon. On reste bouche bée devant la dextérité des choristes qui chantent et bricolent en même temps leurs instruments, même s'il est aussi difficile de ne pas esquisser un sourire devant une telle scène.1

Le final apporte sa note de pessimisme, sur ce crescendo magnifique qui constitue le dernier final d’un compositeur certainement désabusé qui décida du jour au lendemain de ne plus écrire d’opéra. Alors que la toile de fond est devenue totalement noire et que le paysage de montagne a disparu, la table est mise dans un coin de la scène et Hedwige invite Guillaume et son fils à prier avant le repas, comme elle l’avait fait au début de l’opéra, mais Jemmy préfère déposer son violon à l’avant de la scène et adopter finalement le chapeau melon des tyrans.

Musicalement, John Osborn domine la distribution. Le soin apporté à l'interprétation très nuancée du rôle d'Arnold, la facilité des aigus et une diction parfaite lui valent une belle ovation. J’ai été tellement conquis que cela a fini de me décider de prendre un billet pour le Faust de Gounod à Valence en juin prochain :o

Nicola Alaimo émeut dans les passages intimes où il fait preuve d’une grande expressivité (magnifique air à l'acte iii) mais la puissance vocale est néanmoins insuffisante dans le registre aigu pour passer l'orchestre.

Je partage le même avis qu’Asvo sur le reste de la distribution, avec une mention spéciale pour les ténors Philippe Talbot et Grégoire Mour (ce dernier présente un vrai beau potentiel de ténor rossinien, à suivre !), et Jean Teitgen très en forme dans le rôle de Gesler. Sentiment plus réservé côté féminin pour la Mathilde de Jane Archibald, qui m’a semblé dépassée par le français (avec plusieurs erreurs de texte et des mots largement escamotés) mais la soprane compense par un bel investissement scénique et des vocalises d’une grande justesse, et l’Hedwige d’Enkelejda Shkoza dont la grande voix déséquilibre les ensembles. Jennifer Courcier se montre très à l’aise avec son rôle de doublure du fils de Guillaume Tell, avec un timbre de voix très approprié et charmant.

J’ai pour ma part aimé la direction de Daniele Rustioni qui poursuit un travail exceptionnel sur le répertoire italien avec l’Orchestre et les Choeurs de l'Opéra de Lyon. La direction est pleine de dynamisme et l’orchestre tient le rythme, avec aussi de très beaux soli aux pupitres des vents. Néanmoins on aurait apprécié une meilleure maitrise du volume sonore qui tend à couvrir les chanteurs dans les grands ensembles.

En résumé c’est une soirée qui mérite bien le déplacement !

Markossipovitch
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par Markossipovitch » 07 oct. 2019, 21:39

Grandiose dans Rossini et Meyerbeer, Osborn est quand même peut-être un peu trop léger pour le Faust de Gounod. Sa prise de rôle à Genève en février 2018 avait déçu malgré le soutien précieux de Plasson...

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kirby
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par kirby » 08 oct. 2019, 11:24

On verra aussi comment il est en Henri dans les vêpres siciliennes à Rome en décembre

wababelooba
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par wababelooba » 10 oct. 2019, 15:53

Merveilleuse soirée. Avec un chef réellement investi et tenant une ligne dramatique forte , un orchestre impeccable comme toujours , des chœurs quasiment parfaits, un Arnold impressionnant ( jamais entendu Osborn aussi bon) , un Tell/ Alaimo encore plus juste et investi qu’à Pesaro ( son « Sois immobile » d’anthologie), et les autres chanteurs ne déméritent pas même si le large vibrato de l’Hedwige de Shkoza m’a terriblement gêné.
Les coupures portent surtout sur le redoublement des cabalettes , ce qui – à mon goût- déséquilibre considérablement l’équilibre des airs rossiniens , et m’a créé pas mal de frustrations vu la qualité des interprètes .
Il est vrai que chef et metteur en scène visent à l’urgence, et l’un comme l’autre y réussissent parfaitement , au détriment de la dimension élégiaque de cette partition- monstre à laquelle Graham Vick et Mariotti avaient réussi à faire une plus large part à Pesaro ( sans parler dans l’édition précédente de la sublime vision de PIzzi , et sa forêt géante dans laquelle la Suisse dominait franchement).
A Lyon , la dichotomie est franche , noir/blanc , harmonie /barbarie, douceur /violence .
En fait , puisque la métaphore est ouvertement musicale , j’ y ai vu une réflexion sur ce que représente l’OVNI musical Guillaume Tell.
Rossini est le dernier des classiques, le descendant de Gluck et de Mozart, mais aussi celui qui a poussé dans ses ultimes retranchements la forme du bel canto baroque, et c’est bien pour ça qu’il est si dommageable de se priver des ornementations qu’autorisent les redoublements de cabalettes. Dans le séria, à Naples , Rossini a atteint à une forme de perfection absolue, superbement aristocratique et éloignée de tout pathos.
Et en 1829 , à Paris , quand il écrit son Tell , sous la pression de contrats qu’il ne peut plus repousser, on peut imaginer qu’il atteint dans l’expression la limite qu’il ne voudra plus dépasser. L’expression outrancière des sentiments , ce n’est pas pour lui. Alors son Tell est un hommage à la musique qu’il aime ( il y a des passages 100% gluckistes , d’autres purement belcantistes), et une ouverture sur ce qu’il sent venir . Il y a déjà du Wagner dans Tell , mais Rossini a décidé qu’il n’irait pas plus loin.
La « musique de l’avenir » s’écrira sans lui .
On peut donc voir dans la mise en scène de Tobias Kratzer une métaphore de l’état des lieux musical en 1829 dans l’esprit de Rossini .
Le temps de l’harmonie ( représenté par l’idéal rossinien) est bel et bien terminé, les « barbares » sont à nos portes ( ceux qui vont apporter le chaos musical et le déchainement des passions sur la scène , traduit de façon plébéienne).
Le Grand Opéra et l’opéra romantique qui vont suivre vont encore garder des traces du bel équilibre de l’opéra Rossinien, mais les buts avoués du vérisme et la forme même du wagnérisme viendront mettre à bas ce classicisme raisonné.
Cette mise en scène , que l’on peut juger simpliste , binaire , peut donc représenter l’absolu refus qu’oppose Rossini à l’arrivée d’une musique plus expressionniste . Ce refus qui serait la source de son grand et inexplicable silence.
Dans la vision chargée , outrancière , mais remarquablement cohérente du metteur en scène , Mathilde avec son belcanto purement hédoniste représente alors le passé, la page qui se tourne . C’est pour ça que pour Sombres Forêts , elle passe une robe de diva. Et qu’elle charge de façon parodique.

Petit détail : Les « droogs » dans Orange Mécanique idolâtrent « Ludwig Van », la musique allemande , justement , même s’il ne dédaignent pas un petit viol collectif sur l’ouverture de Tell ( tiens tiens).
Et un dernier petit point / la scène finale du Jemmy se coiffant du chapeau de l’ennemi rappelle quand même foutrement le petit enfant se ceignant d’une ceinture explosive à la fin du Mose in Egitto, si polémique et si passionnant , mis en scène par Graham Vick à Pesaro .
In fine , l’avenir est sombre .
Mais à Lyon , quelle soirée !

Tico
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par Tico » 10 oct. 2019, 18:24

Brillante lecture de la mise en scène Wababelooba. Merci beaucoup !

srourours
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par srourours » 11 oct. 2019, 08:35

À noter une critique très détaillée (et très enthousiaste ) sur le blog du wanderer.

wababelooba
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Re: Rossini-Guillaume Tell-Rustioni/Kratzer-Lyon-10/2019

Message par wababelooba » 12 oct. 2019, 08:57

Et j'ajoute qu'à chaque vision de l'oeuvre , quand elle n'est pas trop charcutée ,bien sûr , et suffisamment bien dirigée et chantée, je suis frappé par
la puissance , la beauté, l'invention qui éclatent ( pratiquement) à chaque page. Bien sûr , on guette Sombres Forêts ou Asile Héréditaire, mais les ensembles sont prodigieux, et avec la qualité extrême et l'engagement sans faille des choeurs et de l'orchestre de Lyon, je me suis plusieurs fois retrouvé ému aux larmes.
Rossini s'est effectivement arrêté ( à 36 ans !) sur un immense chef d'oeuvre d'une inépuisable générosité.

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