Manon - Pelly/Pappano- ROH, juin-juil 2010

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Manon - Pelly/Pappano- ROH, juin-juil 2010

Message par paco » 23 juin 2010, 00:53

Pour ses débuts au ROH, Vittorio Grigolo n’a pas manqué son coup, s’affirmant par sa projection naturelle, sa maîtrise du souffle et son tempérament de feu, comme un des ténors avec lesquels il faudra désormais compter dans le paysage lyrique international.
Comme c’est devenu une tradition au ROH depuis trois ou quatre ans, son « intronisation » a été saluée au rideau final par un « hourra » hystérique de la salle, avec trépignements de pieds et standing ovation dans certaines rangées.

Curieuse soirée, ceci dit, que cette Première de Manon, accueillie très chaleureusement par une salle inhabituellement pleine pour un Massenet à Londres. Avec Pappano au pupitre et son tempérament fougueux, la Netrebko qui hésite entre Carmen et Lulu, la mise en scène de Pelly qui en rajoute d’ailleurs dans le côté Lulu du personnage, et enfin la surdose de testostérone qui s’échappe du plateau à chaque apparition de Grigolo – par moment limite caricatural dans l’affirmation de son tempérament « latin lover »-, on est assez loin du Massenet stylistiquement pur et châtié à la française, et plus proche d’un drame sombre que n’auraient renié ni Puccini ni Schrecker…

Donc, amoureux de Dessay, Fleming, Alagna, Alvarez, restez avec vos souvenirs des années 2000, cette production-ci est à voir avec un regard complètement différent, et elle ne passerait pas du tout, mais alors vraiment pas du tout à Paris… Quand on se souvient du sort cruel que le public parisien avait réservé à la Manon très spéciale d’Alexia Cousin, on n’ose imaginer le traitement qu’il aurait réservé au tandem Netrebko-Grigolo et à la direction de Pappano.

Et pourtant, quelle soirée décoiffante !

Commençons par le meilleur, la mise en scène. Difficile de rendre compte de chaque instant de ce spectacle, tant la direction d’acteurs est fouillée et intéressante.

Laurent Pelly a visiblement travaillé sa mise en scène pour les personnalités très spéciales de Netrebko et Grigolo. De Manon il fait une femme très volontaire : croquant la vie au Ier acte, ambiguë au IIe acte – plus Carmen que Manon -, s’avançant, à la fin de ce tableau, sur le balcon de sa mansarde en regardant la ville avec jubilation, comme si le fait que Des Grieux se soit fait enlever la libérait soudain ; Cocotte assumée au IIIe acte, évoluant sur un ton de plus en plus autoritaire, toisant Des Grieux au IVe acte en l’ignorant superbement, trop affairée à récolter l’argent gagné au jeu. Enfin, au Ve acte, Pelly la vide complètement de tout sentiment, Des Grieux prend sa main mais plus aucune sensualité ne se dégage de leur rapport, Manon regarde le vide et laisse tomber Des Grieux sans aucune pleurnicherie, aucun regret, glaciale.

Ce decrescendo progressif de l’osmose entre les tourtereaux est remarquablement maîtrisé. On part ainsi d’un Ier acte où explose la jeunesse, avec une Manon croquant la vie à pleine dent et un Des Grieux fougueux.
Puis aux II et III Pelly surjoue avec bonheur du physique hollywoodien de Netrebko et Grigolo, en faisant une paire de tourtereaux ultra sensuels, se dévorant l’un l’autre. Choc au IV et surtout au V quand leurs rapports sont de plus en plus distants, de moins en moins sensuels, de plus en plus froids.

Action transposée au début du XXe siècle, visuellement dans les tons noir et blanc, très harmonieux. La population est très souvent présente – plus que dans le livret-, spectatrice et juge de l’évolution de Manon. Ainsi au IIe acte, les ravisseurs de Des Grieux, une bonne douzaine en chapeau melon, sont sur le plateau dès le début, admirant Manon à son balcon sous prétexte de vérifier qu’elle habite bien là.

Au niveau de la partition, Pappano semble avoir joué une version plus longue qu’à l’accoutumée (3h15 de musique malgré des tempi très rapides), à plusieurs reprises j’ai entendu des mesures qui ne me disaient rien. J’ai apprécié qu’il respecte les enchaînements écrits dans la partition entre les airs et les scènes, sans recourir à la mauvaise tradition de ponctuer les airs par des accords tenus pour déclencher les applaudissements.

Comme Martine le mentionnait dans un autre post d’une autre production de Manon, Anna Netrebko a de sérieux progrès à faire côté diction française, autant dire que sans les surtitres on ne comprend rien.
Vocalement de toute façon Manon ne semble pas être son meilleur rôle, les aigus sont trop sollicités et tendus – une scène du Cours la Reine vraiment limite, d’ailleurs froidement accueillie par le public -. Reste une voix superbe, une musicalité incontestable et un tempérament qui accroche l’attention dès la première apparition sur scène. Sa Manon est puissante, volontaire, autoritaire, on est clairement loin de la tradition et les puristes ont dû avoir une crise cardiaque, mais le résultat est super.

Mais c’est surtout Grigolo qui a été la surprise de la soirée. Passons tout de suite sur certains défauts : une tendance au cabotinage, ici heureusement contenu car Pelly et Pappano ont veillé au grain, mais on imagine ce que ce taureau volcanique donnerait sur une scène où on répète moins… Autre faute, un sanglot sur l’accord final de l’opéra, inutile, laid et complètement « has been ». Là je suis étonné que ni Pelly ni Pappano ne l’aient corrigé.
Pour le reste c’est ahurissant : une projection d’une aisance incroyable (encore mieux que Calleja l’an dernier dans Traviata), une voix très saine, qui ne force jamais, un charisme hors pair, une diction impeccable, une facilité à nuancer les phrases, à chanter les aigus piano sans tomber dans la voix de fausset. Et une réelle musicalité, qui ne semble pas artificielle.
A ce titre, son « Ah fuyez » est le meilleur que j’aie entendu (devant Alagna, Alvarez jeune et Villazon), il a une façon incroyable de faire passer le tourment du personnage dans une variété de couleurs, le tout avec un jeu d’acteur faisant très bien transparaître une sorte de fièvre mystique.

Seconds rôles très médiocres (voix engorgées, diction pâteuse), à l’exception des trois cocottes.

Au pupitre Pappano a choisi l’option « fougue et romantisme », comme pour son Werther il y a quelques années. Ca sonne plus Puccini que Massenet, d’aucuns crieront à la trahison, mais au moins il y a de la passion. Disons que ce n’est peut-être pas dans ce répertoire que je le préfère…

Au salut final, hystérie pour Grigolo, belles ovations pour Netrebko, Pappano et Pelly.

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Message par tuano » 23 juin 2010, 08:17

As-tu dîné al fresco ?

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Message par paco » 23 juin 2010, 11:24

tuano a écrit :As-tu dîné al fresco ?
c'était blindé, tout avait été réservé, je me suis contenté d'une assiette de sandwiches que j'ai mangé sur la terrasse à côté d'al Fresco. Ceci dit avec ce beau temps chaud c'était super agréable.
Pour l'anecdote, la composition des assiettes à sandwiches a changé en mieux, c'était pas mal du tout.

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Message par tuano » 23 juin 2010, 22:01

J'ai réservé pour le mois prochain. Les entractes sont suffisamment longs pour dîner ?.Je pense prendre un plat au premier entracte puis un dessert au second.

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Message par paco » 23 juin 2010, 22:04

tuano a écrit :J'ai réservé pour le mois prochain. Les entractes sont suffisamment longs pour dîner ?.Je pense prendre un plat au premier entracte puis un dessert au second.
oui, pas de problème, 2 fois 25 minutes. Comme d'habitude la première sonnerie de rappel a lieu 10 minutes avant la reprise, ce qui laisse le temps de finir l'assiette avant de regagner sa place

si tu aimes les directions d'acteur vivantes et des interprètes charismatiques tu vas passer une très bonne soirée

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Message par paco » 23 juin 2010, 22:18

A l'image de l'accueil triomphal d'hier soir, les premiers CR de la presse et la blogosphère sont dithyrambiques, ne tarissant pas d'éloges sur la mise en scène, Pappano, Netrebko et Grigolo, comparé au jeune Alagna quand il a débuté triomphalement au ROH dans les années 90.

The Independent dit à juste titre qu'il s'agit avant tout de la Manon de Pappano, tant le rythme imprimé à ce spectacle - fièvre, passion, tensions - est avant tout sa vision de la partition, et probablement le choix de "bruleurs de planches" comme Netrebko et Grigolo est aussi sa décision.

Les CR :

The Independent :
http://www.independent.co.uk/arts-enter ... 08402.html

Express.co.uk :
http://www.express.co.uk/posts/view/182 ... ent-Garden

European Pressphoto Agency :
http://www.google.com/hostednews/epa/ar ... W21nG146og

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Message par paco » 23 juin 2010, 22:43

Autre CR, de thestage.co.uk, avec une expression très mignonne "Netrebko et Grigolo génèrent suffisamment d'électricité pour éclairer tout le West End".
Accessoirement cet article confirme l'impression que j'ai eue que Pappano a rétabli quantité de passages habituellement coupés

http://www.thestage.co.uk/reviews/revie ... 8686/manon

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Message par tuano » 24 juin 2010, 08:09

A Massy cette saison, nous avions eu droit à une intégrale, avec effectivement des passages que l'on n'entendait pas à Bastille.

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Message par jean-didier » 24 juin 2010, 09:35

tuano a écrit :A Massy cette saison, nous avions eu droit à une intégrale, avec effectivement des passages que l'on n'entendait pas à Bastille.
La fin de l'acte 1 après le duo de Manon et des Grieux ?

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Message par JdeB » 24 juin 2010, 09:43

jean-didier a écrit :
tuano a écrit :A Massy cette saison, nous avions eu droit à une intégrale, avec effectivement des passages que l'on n'entendait pas à Bastille.
La fin de l'acte 1 après le duo de Manon et des Grieux ?
Cette production de Nadine Duffaut qui a beaucoup tourné (Nice, Avignon, Reims, Massy, et Vichy bientôt) nous a permis de découvrir un air de Lescaut et un air de Guillot au début du IV, à l’Hôtel de Transylvanie.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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