La Juive - Halévy - Rizzi & Pountney - Zurich

Représentations
paulette
Soprano
Soprano
Messages : 67
Enregistré le : 10 août 2007, 23:00
Contact :

La Juive - Halévy - Rizzi & Pountney - Zurich

Message par paulette » 04 janv. 2008, 02:29

La Juive - Halevy - Opéra de Zurich - décembre 2007-janvier 2008

direction musicale: Carlo Rizzi
mise en scène : David Pountney
décors : Robert Israel
costumes: Marie-Jeanne Lecca
lumières: Jürgen Hoffmann
chorégraphie: Renato Zanella

Angeles Blancas (Rachel)
Neil Shicoff (Eléazar)
Celso Albelo (Léopold)
Malin Hartelius (Eudoxie)
Alfred Muff (Brogni)
Massimo Cavalletti (Ruggiero)
Kresimir Strazanac (Albert)


Quelqu'un a-t-il vu cette production?
J'y vais demain (4 janvier), et j'espère avoir le loisir d'en parler à mon retour. Entre-temps, s'il y a des commentaires, ils sont bienvenus...
Je mets un chapeau pour embêter le rang de derrière.

Avatar du membre
jean-didier
Basse
Basse
Messages : 3033
Enregistré le : 02 août 2006, 23:00
Localisation : Asnières

Message par jean-didier » 04 janv. 2008, 10:09

on attend ton compte-rendu avec impatience !! (enfin moi du moins ...)

paulette
Soprano
Soprano
Messages : 67
Enregistré le : 10 août 2007, 23:00
Contact :

Message par paulette » 05 janv. 2008, 17:00

J'avais promis de donner mes impressions, et comme j'ai au moins un lecteur (merci Jean-Didier !), je me lance.

S'il fallait donner mon sentiment d'une phrase, je dirais qu’il s’agit d’un spectacle appliqué, mais pas toujours habité.

Consciencieusement, la mise en scène de David Pountney décline son idée-phare - la transposition dans la France de l'Affaire Dreyfus -, assez pesamment et sans emporter vraiment l’adhésion. La direction musicale de Carlo Rizzi donne à entendre toutes les notes, et ne laisse passer aucun détail de l'orchestration, mais manque cruellement d'engagement émotionnel. Quant aux chanteurs, à qui l’on n’épargne non plus presque rien des périls vocaux de leur partie, ils s’en tirent honorablement dans l’ensemble. Avec une mention spéciale pour Angeles Blancas, superbe révélation en Rachel.

Quelques mois après la recréation, si attendue, de l’œuvre à l’Opéra de Paris, la comparaison s’impose immanquablement. À l’oreille, à l’œil comme à l’émotion, elle tourne à l’avantage de l’équipe Audi/Oren, moins respectueuse en apparence (avaient été notamment coupés le ballet de l’acte III, le boléro « Mon doux seigneur et maître » d’Eudoxie, le chœur horrifiant du début de l’acte V, et de nombreux pans de dialogue, qu’on entend en revanche à Zurich) mais plus engagée musicalement (Oren bousculait les tempi, mais il y mettait de la vie), et surtout bien plus cohérente et émouvante.

Alors que Pierre Audi avait pris le parti de l’abstraction, et concentrait l’attention sur les destins individuels, ce qui nous les rendait proches et touchants, David Pountney contextualise l’action – au risque de la lourdeur – et lui donne du sens, du sens et encore du sens – au risque de glacer. Pountney donne à voir, jusqu’au malaise, la hideur antisémite : l’anodin ballet de l’acte III se transforme sur le tard en répétition de manifestation antidreyfusarde (c’est un peu sur le fil du rasoir, puisqu’il se trouve des spectateurs pour applaudir… le ballet), la marche funèbre de l’acte V montre deux horribles personnages coupant les cheveux de Rachel et tourmentant son père (le moment est très poignant), et le supplice final est clairement donné à voir comme une crémation (ce qui fait fuir quelques spectateurs). La mise en scène, qui alterne idées creuses (les ballerines superflues durant l’air d’Eudoxie à l’acte III) et images fortes (Éléazar se réfugiant, de manière compulsive, dans la répétition de quelques gestes rituels lors de son entrevue avec Brogni puis du prélude orchestral de « Rachel, quand du seigneur »), a pour moi le défaut de tirer les personnages vers l’archétype, à l’image de Brogni suspendu – et comme épinglé ! – dans son fauteuil cardinalice à deux mètres du sol dans la scène finale.

Du côté du chant, Angeles Blancas incarne une inoubliable Rachel. Dans un registre très différent de celui d’Antonacci – la voix est moins chaude, la diction moins précise, mais l’engagement est volcanique – la soprano espagnole campe à merveille une jeune fille corsetée, que la passion révèle, et la douleur transcende. C’est, incontestablement, la grande triomphatrice de la soirée. Par contraste, Malin Hartelius, vaillante mais scolaire, n’insuffle pas le frisson pyrotechnique qu’on attend d’Eudoxie. En Léopold, Celso Albelo chante bien, sans enchanter, sa sérénade initiale, et - sans doute aiguillonné par sa partenaire - s’enflamme de belle manière au duo de l’acte II. Alfred Muff est bien trop placide pour incarner Brogni, et des tempi systématiquement trop lents pour lui le mettent au supplice dès qu’on descend dans le grave (avez-vous déjà essayé de tenir sur une blanche une note que vous obtenez à peine ?). À l’inverse – le maestro Rizzi a des choix curieux –, Eudoxie doit chanter très presto « Ah ! dans mon âme, son image chérie est gravée à jamais », ce qui donne une allure bien trop guillerette au trio et enlève toute amertume aux paroles de Léopold (« Oui, de son âme, j’ai banni le repos, le bonheur à jamais »).

Quelques mots, pour finir, sur Neil Shicoff. Tout le monde sait qu’on lui doit d’avoir remis l’œuvre de Scribe et Halévy au répertoire, et il faudra lui élever une statue pour cela. Mais si l’engagement scénique est intact, la voix ne l’est plus, et le contraste avec les autres chanteurs – qui débutent tous dans leur rôle – est assez flagrant. Si cela avait été ma première audition du grand Shicoff en Eléazar, j’aurais été, comme apparemment tout le monde dans la salle, émue aux larmes, et comme toutes les fois que je l’ai vu à Paris. Mais, à l’entendre livrer la même interprétation – au moindre détail d’intonation près – dans cette nouvelle production, mon cœur est resté sec. Je n’y peux rien, et ce n’est pas complètement sa faute, mais l’œuvre mérite à présent d’autres interprètes pour ce rôle, qui soient à même, notamment, de chanter la cabalette de l’acte IV. C’est la seule coupure d’importance de la soirée, et son absence est d’autant plus gênante que Rizzi met précisément en avant la virtuosité des lignes de chant, et que son rétablissement donnerait pleinement sens à la mise en scène de Pountney.
Je mets un chapeau pour embêter le rang de derrière.

paulette
Soprano
Soprano
Messages : 67
Enregistré le : 10 août 2007, 23:00
Contact :

Message par paulette » 05 janv. 2008, 17:02

Les photos sur le site de l'Opéra de Zurich :

http://www.opernhaus.ch/d/spielplan/spi ... C_0061.JPG
Je mets un chapeau pour embêter le rang de derrière.

Avatar du membre
JdeB
Administrateur ODB
Administrateur ODB
Messages : 21921
Enregistré le : 02 mars 2003, 00:00
Contact :

Message par JdeB » 05 janv. 2008, 17:05

tu as au moins 3 lecteurs (les 2B et Jean-Didier)....
Merci pour le CR. :D
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
Odb-opéra

Avatar du membre
esther
Alto
Alto
Messages : 282
Enregistré le : 02 mars 2007, 00:00
Contact :

Message par esther » 05 janv. 2008, 17:06

JdeB a écrit :tu as au moins 3 lecteurs (les 2B et Jean-Didier)....
Merci pour le CR. :D
avec moi ça fait 4

Avatar du membre
offenbach
Baryton
Baryton
Messages : 1301
Enregistré le : 10 août 2004, 23:00
Contact :

Message par offenbach » 05 janv. 2008, 17:12

Laszlo Polgar en Cardinal de Brogny (comme c'était, semble-t-il, prévu à la base), ça aurait été sans doute somptueux.
(Son Philippe II du mois du mois de septembre a du être magnifique)

Avatar du membre
JdeB
Administrateur ODB
Administrateur ODB
Messages : 21921
Enregistré le : 02 mars 2003, 00:00
Contact :

Message par JdeB » 05 janv. 2008, 17:22

offenbach a écrit :Laszlo Polgar en Cardinal de Brogny (comme c'était, semble-t-il, prévu à la base), ça aurait été sans doute somptueux.
(Son Philippe II du mois du mois de septembre a du être magnifique)
Je ne pense pas qu'il ait le format pour ce type de rôles.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
Odb-opéra

tuano
Basse
Basse
Messages : 9362
Enregistré le : 30 mars 2003, 23:00
Localisation : France
Contact :

Message par tuano » 05 janv. 2008, 17:24

Je n'attendais pas particulièrement ce compte-rendu mais je l'ai trouvé passionnant à lire. Je n'ai toujours pas vu Angeles Blancas, qui chante souvent au Liceu et dont tout le monde dit du bien en Espagne. Il y a une interview d'elle dans Opera Actual (numéro de décembre).

Avatar du membre
dge
Basse
Basse
Messages : 2812
Enregistré le : 20 sept. 2004, 23:00
Localisation : lyon
Contact :

Message par dge » 05 janv. 2008, 18:09

JdeB a écrit :tu as au moins 3 lecteurs (les 2B et Jean-Didier)....
Merci pour le CR. :D
C'est excellemment raconté et donne envie d'entendre Angeles Blancas.

Répondre