Récital M.N Lemieux / S.Montanari - Rouen 29/11/2019

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pingpangpong
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Récital M.N Lemieux / S.Montanari - Rouen 29/11/2019

Message par pingpangpong » 30 nov. 2019, 18:22

Antonio Vivaldi
Stabat Mater
Concerto en ré mineur RV 565
Orlando finto pazzo, Aria « Son due venti » (Tigrinda)
Il Farnace, « Al vezzeggiar d’un volto » (Selinda)
L’Atenaide, « Quanto posso a me fo schermo » (Pulcheria)
L’Olimpiade, Ouverture
L’Olimpiade, « Mentre dormi, amor fomenti » (Licida)
Tito manlio, « Fra le procelle » (Lucio)
Contralto Marie-Nicole Lemieux
Direction et violon Stefano Montanari
Violon Nicolas Gourbeix
Violoncelle Ewa Miecznikowska
 
Orchestre de l’Opéra de Lyon : I Bollenti Spiriti


Black Friday à la Chapelle

Vendredi noir à la chapelle Corneille de Rouen: noir de monde, noires les tenues des musiciens, de leur chef, de la soliste, noir le Stabat Mater de Vivaldi qui, lui, était roux, comme Marie-Nicole Lemieux !

Celle-ci, cheveux laissés lâches sur ses épaules, est parée d'une large étole qui l'enveloppe tels les ténèbres qui sur le Stabat s'abattent, exacerbe l'émotion par sa présence, physique, vocale, des colorations, un accent quasi expressionniste sur “dolentem cum Filio“ pas une toux dans une assistance pourtant prompte à s'y laisser aller. L'émotion est littéralement palpable.
C'est en mars 1712 que le Stabat Mater d'Antonio Vivaldi voit sa création à Brescia et, ce, pour honorer la Vierge de l'église Santa Maria della Pace, mais aussi indirectement la ville natale de son propre père. Son unité thématique fait sa force, la difficulté première étant sans doute le risque de rendre l'œuvre ennuyeuse, les adagios succédant aux lentos et autres largos.
L'amen final, un bref allegro, conclut sur un ton libérateur d'un poids jusqu'alors étreignant.
La contralto canadienne sort de ses ténèbres, de sa douleur, de sa gangue, et de la scène pour revenir après un concerto en ré mineur, bouffée d'air frais soufflé par les violons de Stefano Montanari et Nicolas Gourbeix ainsi que le violoncelle volubile de Ewa Miecznikowska.

Orlando finto pazzo est le 1er opéra vénitien de Vivaldi et fut créé au Teatro Sant' Angelo en 1714. L'air « Son due venti », situé à l'acte I, dévolu à Tingrinda, prétresse des potions de la magicienne Ersilla, qui exprime les tourments de son âme. On ignore si ce premier opus vénitien connût ou non le succès. Toujours est-il que la volonté de plaire et de marquer de son empreinte la scène musicale vénitienne motiva Vivaldi qui mit dans cette composition toute sa science musicale autant que dramatique. Marie-Nicole Lemieux crée la surprise, qui apparaît métamorphosée cheveux attachés serrés et ayant revêtu une longue surchemise arachnéenne sur sa robe noire.
Avec facétie, elle joue de toutes les expressions de son visage et de sa voix large et puissante pour cet air tragi-comique où s'expriment deux facettes, “ le poison de la peur et l'espoir de l'amour.“

L'air qui suit , “Al vezzeggiar d’un volto“ , revient à Selinda, prisonnière du romain Aquilius et sœur de Farnace, roi du Pont, qui donne son titre à l'opéra également créé au Teatro Sant' Angelo, le 10 février 1727, avec un grand succès. Avec une gourmandise qui fait plaisir à voir et une complicité avec un chef qui ne demande que ça, la contralto se laisse griser par les volutes de cordes et le lyrisme sensuel d' I Bollenti Spiriti mené, il faut le dire, de main de maître par un Stefano Montanari épousant les moindres inflexions de la musique.

Atenaide fut créé pour le Carnaval de 1728 à Florence, au Teatro della Pergola, dont son directeur le marquis Luigi degli Albizzi espérait renflouer les caisses avec un succès qui malheureusement ne fût pas, contrairement au second opéra commandé pour le Carnaval, à savoir Catone in Utica de Leonardo Vinci, et malgré les prestigieux chanteurs engagés et les airs spécialement écrits pour eux par le compositeur.
A la fin de l'acte I, Pulcheria, sœur de l'empereur Teodosio, s'oppose aux volontés de ce dernier concernant son prétendant, le général byzantin Marziano qui est envoyé, loin de la cour, se battre contre les bulgares. Pulcheria exprime alors son désespoir dans l'aria « Quanto posso a me fo schermo ». Entrant en un clin d'œil dans la peau du personnage, avec un pouvoir de concentration instantané, Marie-Nicole Lemieux donne au texte la gravité qui s'impose.

Retour à Venise et au Teatro Sant' Angelo, cette fois en 1734, avec L’Olimpiade, son ouverture aux contrastes de tempi et de dynamique creusés par un chef toujours sur la brêche, puis l'aria de Licida « Mentre dormi, amor fomenti ».Vivaldi doit, à cette époque, se plier à la vogue napolitaine qui a conquis peu à peu toutes les scènes italiennes depuis 1650, et compose ainsi de nombreux airs brillants. Mais dans cette aria aux allures de berceuse, d'une grande douceur, que musiciens et cantatrice soignent particulièrement en un précieux moment suspendu, Licida souhaite à son ami Megacle des rêves empreint de son propre bonheur.

On revient chronologiquement en arrière avec Tito Manlio, composé en cinq jours, avec seulement sept numéros repris d'autres opéras sur quarante-et-un, pour un mariage qui n'eut finalement pas lieu, et créé en 1719 à Mantoue où Vivaldi exerçait la charge de Maestro di capella da camera pour le gouverneur Philippe de Hesse-Darmstadt. Marie-Nicole Lemieux, déchaînée, à l'image de la mer tempêtueuse dont il est question dans l'air de Lucio, “ Fra le procelle“, qui clôt l'acte II, offre un feu d'artifice vocal à l'épreuve des vocalises, notes piquées, souffle, ambitus, graves savamment poitrinés, qui en font tout le sel et qui met la salle en ébullition.

En bis, les membres de l'orchestre de l'opéra de Lyon, aux sonorités délicates et chatoyantes, si réactifs, et il faut l'être face à Stefano Montanari, interprètent une chaconne du concerto RV 114 pleine d'alacrité, avant que la contralto canadienne ne donne un “Nel profondo cieco mondo“ tiré d'Orlando furioso, dont le mordant puise ses ressources dans cette voix corsée et malléable qui l'ont rendue, à juste titre, célèbre.
Ce récital, donné à Lyon le 24 novembre (lire ici la critique de Perrine : https://www.odb-opera.com/viewtopic.php?f=6&t=22364), est redonné ce samedi 30 à Versailles.

Eric Gibert
Enfin elle avait fini ; nous poussâmes un gros soupir d'applaudissements !
Jules Renard

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