Marc Bleuse – L'Annonce faite à Marie – P. Bleuse/Gardeil – Toulouse – 22/11/2019

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jeantoulouse
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Marc Bleuse – L'Annonce faite à Marie – P. Bleuse/Gardeil – Toulouse – 22/11/2019

Message par jeantoulouse » 25 nov. 2019, 11:02

Marc Bleuse – L'Annonce faite à Marie – P. Bleuse/Gardeil – Toulouse – 22/11/2019

Pierre Bleuse Direction musicale
Jean-François Gardeil Mise en scène
 
Clémence Garcia Violaine Vercors
Sarah Laulan Mara Vercors
Philippe Estèphe Jacques Hury
Pierre-Yves Pruvot Pierre de Craon
Lionel Sarrazin Anne Vercors
Laurence Roy Élisabeth Vercors
Jean-François Gardeil Un Moine (récitant)
 
Les Sacqueboutiers, Ensemble de Cuivres anciens de Toulouse
Quatuor Béla
Chœur Antiphona
Rolandas Muleika Direction

Création mondiale

En bref : un opéra fondé sur un beau texte complexe et un récit de haute inspiration desservis par un découpage inégalement heureux et plombés par une mise en scène désuète. Une partition composite, réservant de beaux moments, plus favorable aux climats orchestraux qu'à l'expansion de la voix lyrique. Une représentation en deçà de nos attentes.

A 17 ans, le compositeur Marc Bleuse assiste à Montbrison à une représentation du chef d’œuvre dramatique de Paul Claudel L'Annonce faite à Marie par la troupe de Jean Dasté. Il en sort bouleversé, « véritablement touché par la grâce, fasciné par cette langue si riche et si simple à la fois, avec ses profondes racines terriennes et sa constante élévation vers le ciel. « , confie-t-il à Opéra magazine. Quelques décennies plus tard, en collaboration avec le baryton et metteur en scène Jean-François Gardeil, qui signe le livret adapté de la pièce, il fait de ce drame mystique un opéra créé en ce jour à Toulouse dans l'auditorium de Saint Pierre des Cuisines. Le Capitole, en passant commande de cette production poursuit sa politique de création contemporaine, en l'occurrence une adaptation lyrique d'une œuvre que le poète voyait comme « un opéra de paroles ».
La pièce de Claudel avait déjà inspiré deux musiciens . D'une part le compositeur allemand Walther Braunfels (1882 - 1954) qui avait conçu son Verkündigung (L'Annonce) en 1933-5 (première en 1948), et d'autre part Renzo Rossellini (1908-1982), Ce second opéra avait connu sa première représentation à Paris, au Théâtre national de l'Opéra-comique, le 30 octobre 1970, sous la direction de George Sebastian. Et on peut rappeler par ailleurs le film exigeant adapté et réalisé en 1991 par l'acteur Alain Cuny (que le dramaturge avait choisi lors d'une reprise de la pièce pour interpréter le personnage de Pierre de Craon).
Claudel évoque en ces termes ce "mystère en 4 actes et un Prologue" qui se déroule dans "un Moyen Âge de convention" : « C'est une vielle légende de mon pays que j'ai beaucoup transposée et qui s'est transformée dans mon esprit (...) ». Au cœur du drame deux sœurs, la pure Violaine et la jalouse Mara (l'amère). Violaine a donné par compassion un baiser au lépreux Pierre de Craon et cette scène a été surprise par Mara (Prologue). Celle-ci est amoureuse de Jacques Hury auquel le père, avant son départ en pèlerinage pour Jérusalem, veut marier Violaine (Acte I) . Mara parviendra à persuader Jacques de l'impureté de sa fiancée, qui, atteinte à son tour par la maladie, s'enfuit (Acte II). Sept ans plus tard, pendant la nuit de Noël, alors que le peuple guette le passage de Jeanne d'Arc, Mara, épouse de Pierre désormais, surgit auprès de Violaine, devenue aveugle et défigurée, avec son enfant mort, convaincue que sa sœur pourra ressusciter le petit corps. Un miracle se produit : l'enfant ressuscite, à son tour aveugle (Acte III). Ce miracle n'apaise pas la jalousie de Mara et la redouble même au point qu'elle tente de tuer Violaine. Jacques commence à entrevoir la vérité quand le père revient, portant Violaine agonisante qui pardonne à tous avant de mourir. (Acte IV). De cette pièce tourmentée, Claudel dira qu'elle est le « drame de la possession d’une âme par le surnaturel ».

Malgré quelques inévitables coupures, l'adaptateur respecte le texte de Claudel et la construction dramatique de la pièce. Les principales scènes sont là, fortes, décisives : le Prologue et son échange sensuel et mystique à la fois entre la Jeune fille Violaine et Pierre de Craon, l'homme de foi et d'action atteint de la lèpre, le baiser de compassion au lépreux ; la jalousie violente de Mara, la farouche, la méchante, «  dure comme le fer (…) aigre comme la cesse »; le duo d'amour entre Jacques Hury, le fiancé promis et Violaine ; la répudiation de l'innocente ; la résurrection miraculeuse de l'enfant mort ; l'agonie et le pardon de l'héroïne, que sa sainteté assimile explicitement à la Vierge Marie... Cette fidélité au texte et à l'esprit de l’œuvre originale devrait conférer à l'action une densité, une force émotionnelle que la musique et le chant sublimeraient. Ce miracle n'a pas lieu.

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crédit Patrice Nin

La première erreur réside dans le caractère hybride de cet opéra qui offre de longues scènes de théâtre purement parlé, sans aucun accompagnement de musique (la scène des bûcherons) qui cassent la dynamique et plombent par leur représentation (involontairement) burlesque (Ah, les accents paysans) ! ) et artificiellement naturaliste le climat d'ensemble. Cette hybridation se retrouve au cœur des scènes ou des répliques qui mêlent chant et parole, et parfois même au sein d'une même phrase mélodique. Déconcertant ? Irritant.
Le deuxième problème vient d'un déséquilibre entre la longueur de certaines scènes (la dernière, interminable, la première mieux venue) et la brièveté d'autres, tout aussi essentielles, mais survolées, condensées, amputées, telle des vignettes sonores et dramatiques. Et ce ne sont pas les résumés délivrés doctement, dans une langue ampoulée par le librettiste - metteur en scène – comédien – chanteur qui sauvent la mise : comment peut-on faire croire que Claudel est servi par cette boursouflure vocale pseudo lyrique ? Nous passerons sur les costumes tout aussi peu réalistes médiévaux (Violaine habillée en Marie de Lourdes ou presque ! ), sur les éléments de décor naturalistes (le feu où bout la marmite), le triste tableau final (une gravure de livres d'heures en carton) qui ne dépareraient pas une fête de patronage de jadis ou une reconstitution historique du pauvre. Manque de moyens ? d'imagination ? de temps de préparation ? Et comment pour une telle œuvre, ne pas savoir utiliser les admirables éléments d'architecture intérieure de l'église ? On perçoit le parti pris d'humilité, de simplicité, mais la réalisation, étroite et pauvre, déçoit.

La partition de Marc Bleuse méritait mieux. Un de ses premiers mérites est de laisser à la langue de Claudel, à son lyrisme et à ses images, leur force expressive. La prose lyrique reste intelligible. Disciple d'André Jolivet, le compositeur dont l’œuvre a souvent emprunté à des textes liturgiques ou bibliques a élaboré une musique qui respecte la prosodie parfois incantatoire de Claudel. Il utilise toute la palette expressive de la voix et des conventions de l'opéra, faisant alterner des « airs séparés à l'ancienne » («  Je suis Violaine », duo d'amour), un beau chœur de femmes (la grâce d'un Salve Regina), deux soli d'enfants, le chant parlé (Sprechgesang), de la psalmodie, de la parole théâtrale, quitte, on l'a dit, à altérer la continuité dramatique. L'accompagnement orchestral s'avère à la fois léger et puissamment coloré : deux bois, quatre percussions, un quatuor à cordes, une contrebasse et le soutien de l’ensemble de cuivres anciens Les Sacqueboutiers, tissent des climats sonores qui empruntent à la musique médiévale (l'action, rappelons-le, se passe au temps de Jeanne d'Arc) et à une esthétique plus contemporaine, faisant la part belle à des percussions variées et à des cordes dont il exploite toutes les possibilités sonores, douces, grinçantes, violemment frottées, telle une contrebasse véhémente. On regrette que la disposition des instrumentistes sur le côté gauche de la scène accentue une impression singulière : celle d'une partition orchestrale parallèle à celle du chant des solistes, qui semblent ne se fondre que rarement.

Bien connu des toulousains, Pierre Bleuse dirige la partition paternelle avec un grand soin à la fois du détail et de la polyphonie. La jeune soprano Clémence Garcia (ancienne élève du Conservatoire Régional de Région de Toulouse ) incarne Violaine, pure, droite, nette, avec une voix qui ne connaît point de faille. Mais son rôle trop uni, trop lisse, manque de force. La mezzo Sarah Laulan qu'on a pu entendre ici même dans l'Ombre de Venceslao et en Dryade d'Ariane à Naxos la saison dernière campe avec énergie et une passion jalouse la rude Mara, rôle dramatique fort auquel le compositeur et le metteur en scène ont réservé les passages les plus expressifs. Philippe Estèphe (Papageno à Marseille) a le baryton généreux qui sied à Jacques Hury. Dans le rôle bref mais déterminant de Pierre de Craon, on apprécie le timbre chaleureux de Pierre-Yves Pruvot qui chantera Klingsor dans le très attendu Parsifal de janvier 2020 au Capitole. Les parents de Violaine sont servis avec humanité et ardeur par Lionel Sarrazin (basse profondément assurée) et Laurence Roy (rôle parlé), tous les deux convaincants.
En présence du compositeur, fêté aux saluts, la représentation reçoit un accueil chaleureusement poli. Certains ont trouvé ce spectacle « prenant ». Il est clair que je n'ai pas été pris.

Jean Jordy

On trouvera une bonne notice biographique de Marc Bleuse, compositeur et entre autres fonctions  administratives et culturelles, directeur de la Musique au ministère de la Culture en 1986, directeur du Conservatoire national de région à Toulouse de 1990 à 2004, en suivant le lien :
https://www.billaudot.com/fr/composer.p ... c&n=Bleuse

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