Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par Piem67 » 02 nov. 2019, 11:37

Des échanges intéressants à lire !
J'hésite à me rendre demain à Baden-Baden écouter ce Requiem par Currentzis (d'autant que c'est complet, mais j'espère avoir une place debout).

Emmanuelle, je ne comprends pas trop pourquoi tu dis que le Requiem est une œuvre "pas si inachevée que ça"... Mozart n'a écrit qu'1/3 en gros de l'œuvre, le reste étant de la main de Süssmayr. Et je ne sais pas d'où tu tiens que "tous les mouvements sont intégralement notés pour les parties vocales et la basse"... Il me semblait qu'il n'y avait rien après le Lacrymosa - hormis l'Hostias... (d'ailleurs, plus loin tu dis que Mozart a écrit l'Introitus, le Kyrie, la Sequence puis une partie de l'Offertoire puis que Süssmayr a écrit tout le reste...).

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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par JdeB » 02 nov. 2019, 12:14

Parce que l'histoire interprétative du Requiem est en perpétuelle mutation et renouvellement avec une prolifération de versions complétées de manière plus ou moins rigoureuse (voire truffée d'éléments exogènes comme ici) et que ce processus de réappropriation semble loin de s'achever, bien au contraire

il faut aussi distinguer entre écrire (au sens de noter et orchestrer la pensée du maître) et composer stricto sensu. Et nul ne sait exactement ce que Mozart a eu le temps de transmettre de ses idées et de ses brouillons

De manière générale, ce qu'on croit savoir de Mozart en France est presque toujours un peu inexact ou mal contextualisé

Patience, elle va sortir un livre !
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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par Piem67 » 02 nov. 2019, 12:31

OK, tout d'accord donc l'œuvre est donc bien inachevée et non "pas si inachevée que ça"... C'est ce titre que je n'ai pas compris.

Je trouve que le travail de Pierre-Henri Dutron n'est pas à jeter à l'eau pour autant...

Quel est le sujet exact du livre d'Emmanuelle ?

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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par JdeB » 02 nov. 2019, 12:57

Piem67 a écrit :
02 nov. 2019, 12:31
OK, tout d'accord donc l'œuvre est donc bien inachevée et non "pas si inachevée que ça"... C'est ce titre que je n'ai pas compris.
si le titre est exact. Elle va nous l'expliquer. Moi non plus je n'avais pas compris de prime abord....
Disons que le Requiem est beaucoup moins inachevée qu'on ne le croie.
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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par EdeB » 02 nov. 2019, 14:26

@Piem67
Piem67 a écrit : Et je ne sais pas d'où tu tiens que "tous les mouvements sont intégralement notés pour les parties vocales et la basse"...
Piem, il fallait comprendre « tous les mouvements que Mozart a composés », dans le contexte du paragraphe en question.

Süssmayr & al. ont fait du remplissage orchestral pour les parties composées et/ou structurées par Mozart, hormis celles parties non composées. Et cela n’altère pas, à mon avis, ce que Mozart avait conçu. Du coup, à part quelques retouches ou expérimentations respectueuses du style (comme celles de Beyer ou de Robert Levin ; qui, il faut le dire, a une compréhension intime du style mozartien et c’est souvent éblouissant. Ecoutez ses concertos pour clavier au pianoforte…), on tombe généralement dans le gadget. Les tentatives de Pierre-Henri Dutron sont à ranger dans la catégorie « inspiré par Mozart »… (A titre personnel, j'ai détesté.)

Pour un récapitulatif de qui a fait quoi, ce schéma instructif d’un spécialiste du Requiem Dr. Christoph Wolff. (tiré de ce livre de référence, Mozart’s Requiem (University of California Press, 1994, version corrigée de la version allemande.)

Image

N. B. : l'intervention de Freystädtler et de Stadler ont depuis été très nettement mises en doute (voir les travaux du Dr. Michael Lorenz.)

Dans son ouvrage, Wolff a d’ailleurs publié la reconstitution de la partition de Mozart dans son jus. Exemples, pris au hasard :
Image

Image

Il faut revenir sur la méthode de composition de Mozart, objet de beaucoup de fantasmes et de délires (merci les faussaires du XIXe siècle, avec un coup de chapeau (bas) à Rochlitz !!!!)
On en sait désormais beaucoup plus, comme le précise l’article du Dr. Ulrich Konrad dans la MSA Newsletter, Ulrich Konrad - “How Mozart Went about Composing: A New View” (à lire dans la Newsletter de la Mozart Society of America) D’autres éléments, moins précis (et parfois contradictoires) ICI.

Pour le Requiem, Mozart a procédé comme il le faisait souvent : il a noté la ligne de basse, les parties vocales et des éléments d’orchestration ici ou là (transitions, interventions spécifiques etc), se réservant plus tard de noter le « remplissage » de l’orchestration. Ce type de notation est à la fois un moyen mnémotechnique, mais lui donne aussi les éléments logiques de structuration de l’œuvre, qui est déjà pratiquement composée.

Tout compositeur de l’époque (qui n’écrivait pas comme une quiche et qui n’avait pas la tremblotte devant la tâche) était raisonnablement capable de compléter les parties manquantes, d’autant plus que la force de la partition ne porte pas sur l’orchestre, mais sur les voix (ce qui est logique, vu la thématique du texte, un élan humain vers la miséricorde divine). Ce « remplissage » n’a sans doute pas forcément réalisé exactement comme Mozart l’aurait souhaité (l’abbé Stadler qui s’occupera par la suite du legs musical de Mozart avec Constanze, affirmera par la suite que Süssmayr avait fini le Requiem dans le style de… Haydn !!), mais un contemporain pouvait le faire dans la logique stylistique de l’époque…

Ainsi, puisque Mozart a noté les 3/4 de la structure de base de l’œuvre, les manques sont du remplissage orchestral, et nous disposons bien de la majeure partie de sa dynamique envisagée. Donc, le Requiem n’est pas si inachevé que ça… Certes les couleurs restituées ne sont pas forcément celles envisagées, mais Mozart a fait manifestement reposer l’œuvre sur la vocalité et non sur l’orchestre. Et il a noté les interventions d'instruments spécifiques qui ne relèvent pas de la logique interne de la partition.

C’est d’ailleurs très bien expliqué par le Dr. Christoph Wolff auquel je laisse la parole, via des citations en bleu (même référence, traduction perso à la louche) :

La seule feuille d'esquisse [comportant la fameuse fugue de l’amen conclusif du Lacrymosa] montre aussi un autre élément central dans la conception du Requiem :le fait que Mozart traite l'écriture vocale en quatre parties comme la substance principale de son œuvre et qu’il réduit l'importance de l'élément instrumental à un minimum. C’est tout à fait conforme à sa procédure habituelle de composition d'œuvres de grande envergure (observée dès le début de sa résidence à Vienne, au plus tard) de se concentrer sur la substance musicale essentielle (la partie soliste d'un concerto, par exemple, ou la partie vocale d'un air) lors du premier travail sur une pièce. L'étude attentive des sections autographes de la partition de Requiem montre que l'écriture vocale en quatre parties est au centre de la planification et de l'exécution de Mozart. Ce processus est similaire à celui que l'on peut observer dans son travail sur les structures polyphoniques (à partir des Quatuors "Haydn") : Mozart aborde/pense à la texture des quatre parties dans leur ensemble, ce qui lui permet de la développer en périodes et de souligner à peine une partie mélodique individuelle sur de très longues périodes. C'est une différence cruciale entre le caractère musical du Requiem et celui de la musique d'église composée par Mozart à Salzbourg, et cela crée également une nette différence de style et de texture entre le Requiem et la Messe en do mineur K 427 de 1783 ; les œuvres antérieures reposent sur une base vocale moins homogène, tandis que l'écriture orchestrale a donc plus de substance et de poids.

La première pièce dans laquelle ce style d'écriture en quatre parties, à la fois transparent et compacte, prend toute son importance, est le motet « Ave verum corpus »" KV 618 datant du 17 juin 1791. Bien que des aspects du Requiem tels que le geste déclamatoire, les textures et l'intégration d'éléments stylistiques tournés vers l'avant et vers l'arrière soient variés et définis beaucoup plus fortement que dans l’ « Ave verum corpus », le Requiem développe clairement l'orientation compositionnelle que Mozart avait d'abord explorée avec ce motet. En effet, c'est comme si Mozart avait consciemment décidé d'ouvrir de nouvelles voies dans la musique sacrée (un genre dans lequel il n'avait pas travaillé régulièrement depuis son départ de Salzbourg), tout comme il avait travaillé intensément depuis le milieu des années 1780 sur de nouvelles formes dans d'autres genres (opéra, symphonie, concerto, quatuor, etc)


(Rappelons que Mozart pensait qu’il serait amené à se tourner à nouveau vers le genre sacré de manière intensive, avec sa nomination de maître de chapelle à la cathédrale Saint-Etienne, à la mort du titulaire. On sait peu de chose de son implication musicale à la cathédrale, mais elle semble avoir été assez importante…)

En ce qui concerne le Lacrymosa, voici ce qu’écrit le Dr. Christoph Wolff (idem, même référence) :

Dans toute la littérature à ce sujet, le « Lacrymosa » est généralement considéré comme le dernier mouvement composé par Mozart, car l’autographe partition autographe s’arrête brutalement après huit mesures, contrairement aux sections de l'Offertoire qui suivent dans l'ordre de l'œuvre. L'inscription d'Eybler sur le fol. 33 du Codex b[2] est également considérée comme une preuve :
« Dernier manuscrit de Mozart. | légué à la bibliothèque de la cour impériale et royale après ma mort par Joseph Eybler mpa » [manu propria, ce qu’on note pour authentifier sa signature : note de la traductrice]

Mais le matériau qu'Eybler a légué à la bibliothèque se composait de treize folios au total, et l'inscription en question appartient au fascicule qui inclut l'Offertoire (fol. 33-45) et ne doit donc pas être considérée comme se référant uniquement à la première feuille, qui comporte le « Lacrymosa ». Il n'y a pas d'autre raison de supposer que les mesures 1-8 du « Lacrymosa » ont été composées après les deux sections de l'Offertoire.
Mais pourquoi Mozart a-t-il interrompu ce mouvement après huit mesures, contrairement aux autres ? Il y a deux raisons probables.
Tout d'abord, la strophe du « Lacrymosa » de la Sequentia se termine par les mêmes mots que ceux qui terminent l' « Introitus » et l' « Agnus Dei », avec l'invocation « dona eis requiem ». Il serait donc logique que le compositeur crée des liens musicaux entre ces lignes de texte identiques. Mais cela nécessiterait d'avancer la composition de l' « Agnus Dei » afin de pouvoir évaluer la nature des correspondances (l' « Introitus » était déjà écrit).
Deuxièmement, Mozart avait l'intention de conclure le « Lacrymosa » avec une fugue « Amen », d’après l'esquisse [incomplète qu’il en a laissée, note de la traductrice]. L'esquisse décrit en détail l'exposition de la fugue, mais il n'y a aucune raison de conclure que Mozart a nécessairement planifié une fugue extensive sur la base d'une exposition de seize mesures. L'ancienne numérotation des folios (folios 33-34) indiquait que seuls quatre côtés étaient réservés pour compléter le « Lacrymosa », laissant assez d'espace pour environ vingt-quatre mesures - à peine assez pour une fugue, encore moins pour une fugue étendue. Ne serait-ce que pour cette raison, on peut supposer que l'ancienne numérotation folio n'a aucun rapport avec le plan de Mozart pour son travail. Les proportions d'une fugue « Amen » auraient nécessité au moins deux folios de plus. »


Il est évident que la légende autour du Lacrymosa-dernière-mesures-écrites-par-Mozart a également pris son essor en même temps que les récits (dont on a aucune possibilité de vérifier l'authenticité...) de Mozart fondant en larmes en chantant le Lacrymosa sur son lit de mort, entouré de ses potes. (Au vu des symptômes de sa maladie, il devait être bien incapable de chanter, le pauvre... Personnellement, j'ai de très forts doutes.)

Pour finir, pour répondre à la question de Piem67 sur mon bouquin mozartien en cours, je suis en train de travailler sur la fabrique du « mythe Mozart »… ce qui me permettra aussi de faire de la vulgarisation pour faire connaître les avancées de la recherche mozartienne récente. Celle qui ne trouve pas de diffusion en France, car on en reste encore aux Massin et à Robbins Landon (gros soupir) alors que la recherche avance très (très, très) vite chez les Anglo-Saxons, les Allemands etc… (Normal: chercheurs brillants, méthodologie rigoureuse, reposant sur des faits concrets et non des théories fumeuses, nouveaux apports.) J’en ai plus que marre de lire et d’entendre des vieilleries dépassées sur le sujet ! (Laisser ses oreilles traîner au Châtelet était… instructif !) Le matériau à compulser étant (littéralement) monumental, la parution ne se fera pas dans l'immédiat.
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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par HELENE ADAM » 03 nov. 2019, 11:53

Impressionnant (et passionnant). Je ne sais pas si la notion de "remplissage orchestral" est tout à fait adéquat concernant des compositeurs aussi complexes (et parfois inattendus dans leurs complétudes justement...) mais, incontestablement, dans les parties où Mozart avait noté clairement ses intentions "de base", il n'y a pas trop de problèmes pour reconnaitre le travail du maitre. Pour la fin du Requiem, eh bien... j'ai hâte de lire tes analyses et notamment la vulgarisation de travaux de recherche que je ne connais pas.
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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par RV » 03 nov. 2019, 12:43

Et bien, je me flatte d’avoir contribuer à lancer cette discussion et les éclairages qu’elle apporte. Comme quoi les hystériques peuvent servir à quelque chose.

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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par RV » 03 nov. 2019, 12:44

Contribué, toutes mes excuses.

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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par Piero1809 » 03 nov. 2019, 18:46

Merci Emmanuelle pour l'ensemble des informations précieuses que vous apportez dans vos textes.

Sur la bases des données que vous avez rassemblées et dont vous avez connaissance, pensez-vous qu'il soit souhaitable de prescrire une autre manière de jouer l'ultime oeuvre de Mozart?

En d'autres termes pensez-vous que la version livrée au commanditaire de l'oeuvre au printemps 1792, que l'on entend le plus souvent au concert et au disque, soit toujours compatible avec les travaux les plus récents de la littérature et que dans ces conditions, des modifications discrètes dans l'orchestration de certains passages soient légitimes?

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Re: Mozart- Requiem - Currentzis- Châtelet- 27/10/2019

Message par Piem67 » 04 nov. 2019, 08:31

Merci Emmanuelle pour toutes ces précisions, je vais me pencher sur cela. Ce qui est sûr, c'est que Christopher Wolff est quelqu'un de très recommandable ! ^^

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