Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

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Pimène
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Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par Pimène » 30 janv. 2019, 09:32

Alceste


Admète : Leonardo Cortellazzi
Alceste : Ana Quintans
Le Grand-Prêtre, Hercule : Alexandre Duhamel
Évandre : Fernando Guimarães
Un Hérault D’Armes, Apollon : João Fernandes
L’Oracle, Un Dieu Infernal : Christian Luján
Chœur des Coryphées – : Raquel Alão, Ana Ferro, João Cipriano, Nuno Dias

Coro do Teatro Nacional de São Carlos
Maestro Titular Giovanni Andreoli

Orquestra Sinfónica Portuguesa
Maestrina Titular Joana Carneiro
Direction musicale : Graeme Jenkins
Mise en scène : Graham Vick
Scénographie : Conor Murphy
Lumières : Giuseppe di Iorio
chorégraphies : Ron Howell

São Carlos de Lisbonne,
19, 21, 23, 25 janvier à 20h et 27 janvier à 16h

Pimène
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Re: Gluck -Alceste Vick/Jenkins São Carlos 01-2019

Message par Pimène » 30 janv. 2019, 09:48

Image

© Philippe Manoli

Pimène
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Re: Gluck -Alceste Vick/Jenkins São Carlos 01-2019

Message par Pimène » 30 janv. 2019, 09:49

Graham Vick a choisi de laisser le rideau ouvert durant toute la représentation et les entractes, comme cela se fait fréquemment aujourd’hui avec Jean-François Sivadier et quelques autres, pour signifier la permanence du spectacle et abolir les limites entre celui-ci et les spectateurs. D’ailleurs la représentation démarre non pas vraiment sur scène où le chœur donne sa première phrase mais dans la loge royale du superbe São Carlos de Lisbonne, où le héraut déclame son adresse au peuple, avant qu’Alceste arrive par l’allée centrale, tenant les mains de ses enfants, et montant sur scène par un petit escalier.

Le metteur en scène britannique a choisi un décor minimaliste voire pauvre, quelques chaises d’école des années 1970, une table, trois structures de néons de quatre mètres de haut environ sur un mètre cinquante de large, manipulés par des techniciens, formant l’essentiel de la scénographie, ainsi qu’un gros projecteur à cour qui personnifie Apollon et quelques ballons de baudruche jaunes rappelant apollon, permettant une grande chorégraphie à la fin du troisième acte, et quelques banderoles commentant l’action en langue locale. Le grand fond de scène blanc nu servira à donner une idée des Enfers au troisième acte. On ne peut guère faire plus dépouillé. Des danseurs viennent suppléer le chœur pour les pantomimes fréquentes, et animer la scène de chorégraphies rappelant l’attraction d’Alceste et Admète et les affres de leur séparation, dans une œuvre qui comme Aida laisse un espace pour l’image (selon la formule de Piotr Kaminski) , et peut confiner à l’ennui à la seule écoute d’un disque. Ici pas une seconde le fil dramatique ne se perd, la continuité du discours gluckiste est magnifié par un travail chorégraphique et une direction d’acteurs de premier plan.

Image

© Nuno Ferreira Monteiro

Cependant Vick n’hésite pas à transposer, et de façon plus ou moins heureuse selon les moments. La longue scène du grand-prêtre devient une séance de manipulation où un prédicateur à l’américaine (avec une longue barbe à la Raspoutine) met en transe des adeptes embrigadés dans un curieux culte du soleil, imposant les mains sur leurs têtes voire sur le ventre d’une parturiante, du ventre de laquelle il extrait une corde rouge qui devient robe de soie qu’un oracle fortement maquillé enfile (deux spectateurs outrés quittent la salle ostensiblement à cet instant).
Hercule devient un Superman au H majuscule sur le torse, en tenue de super-héros, qui va sauver Alceste, et faire un passage au travers de la scène sur une table à roulettes, et Apollon devient un Jésus-Christ en slip blanc. Tout cela est assez hétéroclite et ne se combine pas idéalement, mais encore une fois la direction d’acteurs permet de passer outre.
Car le drame se concentre sur les deux protagonistes et Ana Quintans comme Leonardo Cortellazzi se montrent à la hauteur de l’événement.

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© Nuno Ferreira Monteiro

Ana Quintans dont c’est la prise de rôle réussit une performance magnifique, bien que sa voix soit assez loin des standards attendus pour un rôle où se sont distinguées des voix du calibre de Lubin, Crespin et Norman, et même Françoise Pollet. Elle souffre dans l’aigu fortissimo qui vibre à l’excès et s’écrase, et négocie avec art un grave trop menu, « Divinités du Styx » excédant vraiment ses moyens naturels. Mais pour le reste, elle dispose d’arguments remarquables : un timbre magnifique de soprano lyrique, d’une lumière moirée, un médium chatoyant et riche d’ombres et de métal, une projection splendide, une articulation excellente et une diction française quasi exempte de tout reproche. « Non, ce n’est pas un sacrifice » nous laisse pantois. Par ailleurs l’actrice nous subjugue tout au long de la soirée, où pas un geste ni un regard ne nous détourne du drame, alors même que Vick lui demande un peu trop souvent d’enlever et remettre sa robe blanche à pois noirs, et le gilet de laine jaune qui met en valeur sa naissance royale. Allongée au sol, ou assise au bord de l’avant-scène, sur une chaise, un banc ou de dos au fond de la scène, elle irradie toujours d’une douleur jamais surjouée, d’un pathétisme noble et purement émouvant.

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© Nuno Ferreira Monteiro

Son Admète de mari rayonne un peu moins, sa voix de ténor léger étant plus sous-dimensionnée encore (on est loin de Barbeyrac, mais aussi de Beuron), surtout dans la mesure où il chante très (trop) souvent en voix de tête, mais lui aussi, malgré un rôle ingrat, s’impose comme un interprète convaincant et touchant, particulièrement en valeur dans les duos/duels avec Alceste où chacun des deux rivalise d’oblativité pour tenter de convaincre l’autre que le sacrifice de sa personne est la seule solution laissée par le dilemme tragique. L’acteur supplée à ce que la voix ne peut donner dans le fortissimo, et le français très travaillé malgré une pointe d’accent achève de convaincre (les sous-titres en portugais ne nous étant d’aucun secours).


Alexandre Duhamel, après avoir chanté le grand-prêtre à Lyon en 2017, retrouve le personnage et le double avec Hercule. On connaît son instrument splendide, aux aigus sidérants, parfaitement à l’aise dans les redoutables sauts de registre du rôle, et il en use de façon plus aisée encore qu’à Lyon, puissant sans forcer, d’une diction toujours totalement intelligible, très impressionnant en prédicateur fou, aux regards hallucinés, faisant de petits mouvements de tête qui suivent la musique avec un sourire béat quand il n’est pas au centre de l’action : le portrait est magistral. Il impose les mains aux malheureux embrigadés avec une délectation sadique. « Perce d’un rayon éclatant le voile noir qui l’environne » nous reste en mémoire longtemps après la fin de la représentation. Très bonhomme en Hercule Superman, il s’impose tout autant vocalement mais le public reste dubitatif devant cette idée saugrenue. Le troisième acte tourne au comique quand il traverse la scène monté sur une table à roulettes, comme quand les enfants du couple royal se retrouvent portés en position de Superman volant.

Malgré des aigus difficiles, João Fernandes réussit une belle prestation en Apollon, et la longue silhouette de Christian Luján impressionne en oracle et en divinité infernale, sa belle voix de baryton se coulant assez aisément dans ce pôle de basse. Les membres du Coryphée issus du chœur, comme Evandre, sont vraiment sous-dimensionnés par rapport à ce qu’on a pu entendre en France dans ces pôles, et sont loin de convaincre, au contraire du chœur, toujours dense et clair, remarquablement efficace tout au long de l’œuvre, alors qu’il est mis à contribution de façon absolue par la mise en scène réussit à les rendre totalement mobiles, participant pleinement à l’action avec une grande souplesse de mouvement.

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© Nuno Ferreira Monteiro

L’orchestre du São Carlos quant à lui se révèle très faible : cuivres aux couacs multiples, (les cors lors de l’intervention de la divinité infernale font frémir, mais à contre-emploi…), bois en fréquente difficulté, cordes revêches… On est très loin de ce que les représentations parisiennes et lyonnaises nous ont offert ces dernières années. Mais la direction très fluide et souple, sans raideur excessive de Graeme Jenkins, vieux routier de l’œuvre (il la dirigeait en 1994 déjà à la Bastille), très différente de celle de Montanari à Lyon, toute de rigueur et d’alacrité, donne un excellent sentiment de l’œuvre, tragédie sauvée de l’empois, par l’espoir de rédemption qui irradie à chaque instant de l’orchestre, surgit des ténèbres, et donne au spectateur un sentiment global de lyrisme éperdu. Le public lisboète manifeste la grande satisfaction que lui a procuré le spectacle, une partie d’entre eux offrant aux artistes une standing ovation à la fin de cette première, ce qui ne semble pas si fréquent en terre lusitanienne.


São Carlos de Lisbonne, samedi 19 janvier (première)
Philippe Manoli

JC87
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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par JC87 » 31 janv. 2019, 16:24

Merci à Philippe pour ce brillant compte rendu. J'ai vu ce spectacle à la première du 19 janvier et je ne sais pas s'il l'a vu à la même représentation ou à une date ultérieure car je n'ai pas entendu les quelques menus défauts qu'il signale chez les chanteurs ou les couacs à l'orchestre et j'assure que ne me suis pas endormi ! J'étais placé au parterre et j'entendais absolument tout avec précision. J'ai été, comme lui, absolument bluffé par Ana Quintans que je ne connaissais qu'au travers d'enregistrements - magnifiques - de musique baroque et j'étais tout de même un peu perplexe de la voir distribué dans le rôle titre. Je ne pouvais pas soupçonner qu'elle ait, en direct, une telle voix de soprano lyrique plein et très projeté. J'ai trouvé qu'elle conférait au personnage d'Alceste une lumière, une fraîcheur et une jeunesse irrésistible qui ferait presque passer pour des matrones les chanteuses à voix plus lourde qu'on a pu y distribuer. Le personnage en ressort transfiguré, peut-être encore plus émouvant, plus humain dans cette - très relative - fragilité. On aimerait l'entendre en Iphigénie ou en Armide dont elle pourrait donner des interprétations dans la lignée de ce qu'en a fait Mireille Delunsch, dont elle est finalement assez proche vocalement mais avec - je trouve - une technique plus aboutie.

Pimène
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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par Pimène » 31 janv. 2019, 18:00

Merci pour ces impressions, JC87!
Eh bien nous devions être tout proches car j'y étais bien le 19 à la première, vers le 12ème rang du parterre. Tu dois avoir vu en même temps que moi les deux personnes quitter la salle lorsque l'oracle a revêtu la robe de soie rouge issue du ventre de la parturiante.
Nous avons eu les mêmes impressions sur le rôle-titre, si nous différons au sujet de l'orchestre ou d'autres chanteurs. Comme quoi il faut laisser leur chance à des chanteurs qui relèvent un gros défi comme elle l'a réalisé, même si à la longue, cela pourrait être dangereux pour l'équilibre de son instrument.

paco
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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par paco » 31 janv. 2019, 20:58

Merci pour le CR. C'est rare que l'on ait des CR du Sao Carlos.

Pimène
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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par Pimène » 31 janv. 2019, 21:58

Je découvrais l'endroit pour l'occasion. Une des plus belles salles du monde sans doute. Avec une acoustique splendide.
L'orchestre par contre est faible.
La maison semble avoir du mal à recouvrer son lustre passé. Mais ils semblent reussir de belles productions de temps en temps (ils avaient produit un Don Carlos avec Vinogradov dans le rôle titre il y a quelques années ).

paco
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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par paco » 31 janv. 2019, 22:17

Pimène a écrit :
31 janv. 2019, 21:58
Je découvrais l'endroit pour l'occasion. Une des plus belles salles du monde sans doute. Avec une acoustique splendide.
L'orchestre par contre est faible.
La maison semble avoir du mal à recouvrer son lustre passé. Mais ils semblent reussir de belles productions de temps en temps (ils avaient produit un Don Carlos avec Vinogradov dans le rôle titre il y a quelques années ).
Il y a une quinzaine d'années il avaient même produit un Ring ! (qui, je me souviens, avait enthousiasmé Segalini...). Puis la crise de 2008 est passée par là :cry:

JC87
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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par JC87 » 01 févr. 2019, 09:38

Pimène a écrit :
31 janv. 2019, 18:00
Merci pour ces impressions, JC87!
Eh bien nous devions être tout proches car j'y étais bien le 19 à la première, vers le 12ème rang du parterre. Tu dois avoir vu en même temps que moi les deux personnes quitter la salle lorsque l'oracle a revêtu la robe de soie rouge issue du ventre de la parturiante.
Nous avons eu les mêmes impressions sur le rôle-titre, si nous différons au sujet de l'orchestre ou d'autres chanteurs. Comme quoi il faut laisser leur chance à des chanteurs qui relèvent un gros défi comme elle l'a réalisé, même si à la longue, cela pourrait être dangereux pour l'équilibre de son instrument.
Oui absolument ! Elles étaient quelques rangs devant moi. Nous étions donc très proches. Effectivement je ne me suis pas focalisé sur l'orchestre, tout à la découverte de l'œuvre que je n'avais jamais écoutée en entier - et pourtant j'adore Gluck - et de cette très belle production. D'accord avec toi sur Ana Qintans qui doit certainement veiller à préserver son bel instrument. En tout cas ça démontre qu'elle a des perspectives bien au delà du baroque où elle s'est cantonnée principalement jusqu'ici.

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Re: Gluck - Alceste - Jenkins/Vick - Lisbonne - 01/2019

Message par JdeB » 01 févr. 2019, 12:21

Sans être désagréable avec personne, je suis très content d'avoir renoncé à cette Alceste.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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