Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

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jeantoulouse
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Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par jeantoulouse » 18 juin 2015, 08:56

Turandot
Stefan Solyom direction musicale
Calixto Bieito mise en scène
Rebecca Ringst décors
Ingo Krügler costumes
Sarah Derendinger vidéo

Elisabete Matos Turandot
Alfred Kim Calaf
Eri Nakamura Liù
Luca Lombardo L’Empereur Altoum
In-Sung Sim Timur
Gezim Myshketa Ping
Gregory Bonfatti Pang
Paul Kaufmann Pong
Donghwan Lee Un Mandarin

Première vendredi 19/06.
Le spectacle se compose de deux parties, séparées par un baisser de rideau de plusieurs minutes : Turandot de Puccini (environ 1h 50) puis la fin composée par Franco Alfano. Cette présentation a le grand mérite de donner cohérence et force dramatique à la vision proposée par Bieito. Et celui, plus incertain, de souligner la faiblesse de la partition d'Alfano !
Mes impressions après la générale : Spectacle très intéressant, puissant, prenant, malgré des choix dramaturgiques par instants surprenants.
Chœur et orchestre superlatifs sous la direction de Stefan Solyom, qui, au propre comme au figuré, mouille sa chemise !
Compte rendu de la représentation de 21 à suivre. Avec cette interrogation : comment le public toulousain - et singulièrement celui du dimanche en matinée - va-t-il accueillir cette production à bien des égards iconoclaste ?

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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par jeantoulouse » 19 juin 2015, 15:24

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jerome
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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par jerome » 19 juin 2015, 16:34

Mon dieu que c'est hideux!!

Schwannhilde
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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par Schwannhilde » 19 juin 2015, 16:49

C'est un plagiat du Hollandais de Bayreuth.

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dessoles
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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par dessoles » 20 juin 2015, 12:00

Et bien.....public très tranché hier soir...mais je trouve cette mise en scène très pertinente.

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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par jeantoulouse » 22 juin 2015, 09:09

« Dove regna Turandot / il lavoro mai non langue »
« Là où règne Turandot / Le travail jamais ne manque » (II, 1)

Pour répondre d’emblée aux deux premières impressions des ODBiens, hideux ? Non ! Pertinent ? Oui ! Et plus encore, fort et prenant.

Le Capitole nous a habitués à des mises en scènes sages. Les audaces s’y révèlent rares ou dûment sous contrôle. En coproduisant Turandot avec Nuremberg, Toulouse aujourd’hui s’offre les services du catalan Calixto Bieito qui signe sa première mise en scène en France (avant Garnier en mai 2016 pour le Lear d’Aribert Reimann). Bieito cultive ses manies, ses fantasmes, mais c’est un créateur original, qui a son propre univers, et tente non sans provocation, des lectures fortes des œuvres auxquelles il se confronte. Et les opéras se trouvent riches de situations, de personnages, de motifs – passion, pouvoir, vengeance, crime – propres à susciter sa curiosité et à alimenter son art de la transgression.
Sulfureux, Bieito ? N’en déplaise à ses détracteurs, dans Turandot, il est fidèle à ce qu‘exprime la musique de Puccini, au drame qui se joue, à la tension qui l’habite. Pour le livret et l’image traditionnelle que véhicule cet opéra – chinoiseries, exotisme, Ping Pang Pong et vénérable empereur – il faudra chercher ailleurs qu’au Capitole ! A défaut d’avoir tout compris et tout apprécié, je vais tenter d’expliquer, sinon de justifier.

Le livret de Turandot ? Un des plus violents qui soient : princesse sanguinaire, menaces, lois d’exception, exécutions sommaires, tortures, bourreau, carnage sur commande d’État, suicide. Les rapports entre les personnages sont marqués par la cruauté, la rage meurtrière, la force, la répression, les agressions, autant d’affects qu’illustre la musique de Puccini dans ce conte de barbarie. Comme à son habitude (voir son Otello ou son Don Carlo à Bâle), le dramaturge catalan prend le livret au pied de la lettre – aussi paradoxal que cela puisse paraitre -, pour nous présenter non le récit des événements, mais leur sous-texte, les mouvements qui l’animent. Et dans cette nouvelle transposition, les pulsions se trouvent mises à nu, et dans leur nudité, exacerbées et inconvenantes.

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Crédit Patrice NIn

Premier (bon) point : nous restons en Chine, ce qu’impose la musique même. Deuxième (autre bon) point : Pas d’entracte. 1h 45 de musique (amputée donc de tout ce que n’a pas composé Puccini). Ce resserrement joint à l’unité de lieu confère au spectacle une force dramatique incroyable et une modernité qui s’avère en plein accord avec la violence montrée et dénoncée. L’épilogue que sépare de la première partie une brève interruption apparait dès lors comme un fantasme de bonheur auquel nul ne peut croire ! Troisième atout : une modernisation de l’action, assumée et liée à un contexte historique précis. Le décor unique – beau travail de Rebecca Ringst que renforcent des lumières réalisées par Olivier Oudiou - se compose d’un mur de fond où s’empilent des cartons d’expédition. Le lieu évoqué relève plus d’un camp de « rééducation par le travail », les tristement fameux « laogai » du temps de Mao - que du monde de l’entreprise : les esclaves des temps modernes – images d’une foule déshumanisée et opprimée, versatile et veule à souhait - apparaissent comme autant de victimes de goulags ou de camps de travaux forcés.
Loin de la Chine impériale des siècles d’or, celle de Bieito s’avère un enfer où les « ennemis du régime » subissent les cadences forcenées et les diktats imposés par le maître de cette entreprise d’avilissement qu’est Turandot. Nul n’échappe à ce système, fût-ce l’ancien maître déchu que l’on feint de supplier et de glorifier pour mieux l’humilier. Les garde chiourmes – voilà nos Ping, Pang Pong qui se disent « ministres du bourreau » – constituent autant d’agents du système répressif mus par la peur, la contrainte, la veulerie, la volonté de complaire, esclaves eux-mêmes de leur soumission. Dans l‘atelier d’emballage, le prélude présente des poupées uniformes bon marché que la masse des prisonniers doit empiler dans des caisses prêtes à inonder nos bazars à bas prix. Venu de nulle part sur un vélo qu’il convient de brûler comme un signe (capitaliste ?) d’émancipation et de liberté possible -, Calaf. Battu, torturé, il reste amoureux de celle, inaccessible et tyrannique, qui règne en maitresse des lieux condamnant à mort les rebelles. Pourquoi Turandot impose-t-elle aux fortes têtes l’épreuve des questions avant de les condamner ? Sans doute a-t-elle mis en place ce jeu cruel de « torture par l’espérance » par machiavélisme pervers. On comprend mieux dès lors pourquoi il n’y a pas de happy end dans cette histoire : aucun duo d’amour final, aucune rédemption, aucun pardon, aucun dépassement ne sont possibles dans cet univers de répression et de cruauté. A la mort de Liu ne peuvent succéder que le silence et l’affirmation que le mal est absolu. Vision noire, totalement opposée à la conception originelle de Puccini, mais que le compositeur n’a pu conduire à terme. Dès lors c’est l’œuvre telle que Puccini l’a écrite avant de mourir que nous donne à lire Calixto Bieito, non point inachevée, mais conclue par la mort même. La fin de l’œuvre, montée à part après un « précipité » de plusieurs minutes, voit le chœur, Calaf et Turandot - de part et d’autre de la scène- , uniformes, hiératiques et absents chanter l’impossible étreinte et la réconciliation illusoire.

On le sait, Bieito ajoute toujours son lot de meurtres, ses coulées de sang, ses violences paroxystiques à celles que prodiguent déjà les livrets. Ici, nul n’en réchappe, victime de la folie sanguinaire de l’univers cruel qu’a créé la névrose de Turandot. Et Bieito n’épargne pas nos sensibilités tétanisées : corps lacérés des prisonniers ; Altoum rampant et fouetté ; suicide de Liu s’ouvrant la gorge avec un bras de poupée qui dégorge de sang ; humiliations sexuelles ; bourreaux pervers ; coups et tortures divers…
Est-il nécessaire pour montrer sans doute la dégénérescence de ce système d’imposer à l’Empereur Altoum des couches culottes et de le faire fouetter par sa fille vaincue ? Faut-il déguiser Ping, Pang, Pong en drag queen pour leur faire rêver une Chine fantasmée ? Ce sont là vétilles au regard d’un ensemble d’une grande force.

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Crédit Patrice Nin

Qu’on aime ou pas, nul – me semble-t-il - ne peut dénier au spectacle sa cohérence et sa puissance dramatique. Les corps dénudés, la crudité des éclairages, l’uniformisation des ouvriers dans leur camisole, l’entassement des bleus de travail, des poupées en celluloïd, leurs membres dépecés comme autant d’icônes de l’esclavage dénoncé, tout fait sens. Des images perdurent, par leur audace et leur incongruité même : danse des lanternes chinoises rouges, seule concession esthétique aux conventions théâtrales de la représentation de la Chine, d’un fort bel effet ; la scène des énigmes matérialisées par l’apparition de deux jeunes femmes enchainées et de Liu que Calaf délivre de leurs entraves ; Turandot délabrée après sa défaite, assise sur un amoncellement dérisoire de poupées désarticulées et berçant un poupon en sanglotant ; Calaf arrêté, torturé comme un contrerévolutionnaire, et sous l’outrage d’une pancarte au cou portant l’inscription « traitre » ; l’entassement des cartons, des bras dépecés, des ouvriers ainsi assimilés à des objets utilisables ad libitum, puis jetables… Turandot, vaste entreprise de déshumanisation, tel apparait le sens de cette parabole.

Le plateau s’accorde-t-il à cette conception violente de l’opéra de Puccini ?
Dans le rôle-titre. Elisabete Matos, récente Isolde ici même, fait partie de ces artistes pleines d’énergie, qui s’engagent et qui osent, crânement. Le timbre n’est pas des plus séduisants, la voix apparait très métallique, et certaines notes relèvent plus du cri que du chant. Mais la cantatrice relève fièrement le défi requis par le metteur en scène. Comme privée de féminité, vêtue d’un costume noir, monolithe rigide, elle-même tortionnaire, elle ôtera vaincue sa perruque blonde pour s’effondrer, poupée déconstruite, sur les uniformes entassés. Les rudesses mêmes de la voix, et surtout son ampleur participent à la construction d’un personnage détestable. Le très attendu récit de l’acte II « In questa regia » ne déçoit pas, - mais pourquoi le faire débuter en fond de plateau dos au public ? - pas plus que le « duo » final. La Turandot imposée par Bieito existe, autoritaire, barbare, impitoyable et pitoyable, inhumaine et cependant humaine. Elisabete Matos reçoit ainsi sa part méritée du triomphe final.
A l’applaudimètre, Alfred Kim remporte le plus vif succès. Dans le Nessi Dorma on salue la santé vocale du ténor et son engagement autant que l’énergie d’un orchestre porté à incandescence. Mais ses « Turandot » de l’acte I, tranchants et lumineux, les apartés douloureux avec son père frappent par leur force ou par leur sensibilité et l’art des nuances. Voilà un Calaf comme on les aime, ténor glorieux, mais ténor sensible.
La Liu de Eri Nakamura, tendre et passionnée, séduit par de belles interventions, pures et lyriques (le si bémol de « sorriso » est splendide) et par une « mort » émouvante. Le public est conquis.
Le trio bouffe de Ping Pang Pong, plus inquiétant que cocasse dans l’univers de Bieito, est porté par trois chanteurs pleinement investis dans leur rôle. Mention spéciale toutefois au Ping du baryton Gezim Myshketa, impressionnant tant en gardien sadique qu’en drag queen perverse. Beau Timur de In Sung Sim, à la voix grave bien timbrée, à la silhouette pathétique. Et Luca Lombardo fait de l’Altoum martyrisé un être qui évite, malgré son … « costume », le ridicule, et s’avère touchant.

Dans cet opéra de foule - sanguinaire, barbare, apitoyée, versatile -, le chœur joue un rôle majeur. Celui du Capitole, enrichi de la Maîtrise, sous la direction toujours sûre d’Alonso Caiani confirme son excellence : précision, justesse rythmique, cohérence, ampleur des voix, subtilité des nuances, lyrisme et investissement font de leur prestation un des acteurs essentiels du drame puccinien. Cette performance musicale et dramatique sera justement saluée par une ovation.
Pour ses débuts au Capitole, le jeune chef scandinave Stefan Solyom impressionne par la fougue et la force de son interprétation qui ne s’alanguit jamais et s’adapte dans sa violence contrôlée à la conception dramaturgique. Les subtilités de la musique de Puccini comme sa grandeur et son éloquence expressives sont parfaitement dosées, équilibrées, sans jamais être les unes ou les autres sacrifiées.

Cette production de Turandot apparait comme une des manifestations les plus fortes, sinon la plus cohérente, de ce que je nommerais – car le dramaturge espagnol est un artiste – l’esthétique de Bieito. Dénonçant dans ce pamphlet l’univers déshumanisé qui est le nôtre – thème cher au catalan- , il s’appuie sur le livret de Turandot pour nous livrer des images violentes, iconoclastes, dérangeantes, mais qui coïncident sinon à l’intention, du moins à la réalité de l’opéra de Puccini servi avec force et dignité par une belle équipe musicale puissamment engagée au service de la production. Turandot clôture avec éclat une saison lyrique inégale, forcément inégale, mais audacieuse et captivante.

Jean JORDY

PS. A la sortie, bloquant à la fois le passage et sur la mise en scène, deux dames se proposaient d’écrire au Capitole pour dire leur colère devant une conception « stupide et qui multiplie les incohérences ». J’affirmai mon désaccord pour m’entendre répondre : « Évidemment, cela doit plaire à certains esprits ». Je laisse chacun imaginer ce qui constitue ces « certains esprits » !

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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par tuano » 23 juin 2015, 21:47

Pas d’entracte. 1h 45 de musique (amputée donc de tout ce que n’a pas composé Puccini). Ce resserrement joint à l’unité de lieu confère au spectacle une force dramatique incroyable
Comment ça ? Le spectacle ne se termine quand même pas sur le (attention spoiler) suicide de Liu, comme à la création par Toscanini ?

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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par Renard » 24 juin 2015, 15:19

«Qui termina la rappresentazione perché a questo punto el Maestro mise giù il suo libretto CD.»

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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par HELENE ADAM » 08 juil. 2015, 17:57

Point de vue du wanderer très proche de ceux exprimés ci-dessus.
Echos d'amis toulousains également, très fiers que "leur" théâtre ait produit "une oeuvre aussi forte dramatiquement et aussi bien chantée".

http://wanderer.blog.lemonde.fr/2015/07 ... to-bieito/
Lui : Que sous mes pieds se déchire la terre ! que sur mon front éclate le tonnerre, je t'aime, Élisabeth ! Le monde est oublié !
Elle : Eh bien ! donc, frappez votre père ! venez, de son meurtre souillé, traîner à l'autel votre mère

Mon blog :
https://passionoperaheleneadam.blogspot.fr

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Re: Puccini - Turandot - Solyom/Bieito - Toulouse - 06/2015

Message par Piero1809 » 09 juil. 2015, 14:31

Excellente idée en effet de séparer par un lever de rideau la partie composée par Puccini de la conclusion d'Alfano (ou bien de Berio) et de montrer ainsi clairement au spectateur ce qui revient à chaque compositeur.
Les conclusions d'Alfano et de Berio contenant plusieurs esquisses de Puccini, on ne doit cependant pas minorer l'apport de ces deux-là. Ils ont permis de sauver de la précieuse musique du dernier Puccini.
Contrairement à ce que l'on dit souvent, la musique d'Alfano est loin d'être inintéressante, je la trouve personnellement excellente, mis à part toutefois les dernières mesures de l'opéra quand l'orchestre, clamant fortissimo le thème de Nessun dorma, frise la vulgarité.

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