Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

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Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par dongio » 21 juin 2013, 23:52

Cosi Fan Tutte o la scuola degli amanti
ou la vengeance de Don Alfonso...?

C'est à Bruxelles, sous Mortier déjà, dans les années 80, que l'on découvrait la noirceur qui se cache dans Cosi, grâce à l'inouïe mise en scène de Luc Bondy et le fabuleux décor peint déroulant des Hermann...C'est Chéreau ensuite qui à Aix, puis à Garnier, continua de dévoiler la dualité, le revers, les deux mondes, que Mozart et Da Ponte avaient caché dans Cosi. C'est à Madrid enfin que Haneke utilise un outre noir propre à Soulages pour brosser le plus pessimiste et stupéfiant Cosi que l'on puisse imaginer, et auquel on pensait ne jamais avoir à être confronté. Serait-ce alors l'opéra le plus triste, le plus désespéré de son compositeur? Fête à la Eyes Wide Shut, pas besoin d'aveu de rêve pour désemparer les amants. Tout est ici montré, décrit, disséqué avec froideur, trituré au scalpel. "La pianiste" du même Haneke n'est pas loin, et sous la beauté de la musique se cache la névrose, la trahison, la rancœur. Ah, les héros ne sont pas ce soir Fiordiligi et Gugliemo, ou Dorabella et Ferrando. Ce ne sont pas non plus Dorabella et Guglielmo, ou Fiordiligi et Ferrando. Le vrai couple, de qui tout part, qui a crée la vraie noirceur, c'est Don Alfonso et Despina. Qu'ils se sont aimés, pour Haneke, quelle passion ont ils vécus. Puis il lui a menti. Puis elle l'a plaqué. Il rôde encore autour d'elle car il l'a encore dans la peau, elle l'aime encore et le hait toujours. Et de là, la commedia commence...Mais quelle commedia? Giocare, burlare avec les autres par hasard présents ce soir là, parmi la foule des invités à la fête, et sadiquement petit à petit les révéler à eux mêmes, détruire ces pauvres couples que ces petits protagonistes bourgeois superficiels représentent ou pensent représenter. Et en faisant cela, penser, essayer de récupérer l'autre qui vous échappe. Et plus il vous glissera entre les mains, plus on s'acharnera sur les faux couples... Le final qui se veut musicalement joyeux devient dramatiquement, théâtralement la vision de la déchirure et du tiraillement. Encore une fois, non pas suggéré ou évoqué, mais montré en pleine lumière.
On aura compris qu'il s'agit pour moi, comme pour "mes" autres Cosi, d'une des plus stupéfiantes lectures de cet opéra parfait entre tous, et abyssal comme peu. Déjà le "Don Giovanni" du même Haneke était vertigineux et avait été pour moi une gifle comme peu de soirées avaient représenté (à la hauteur du Peter Grimes avec Jon Vickers, qui me hante encore). Ce Cosi hallucinant qui brûle au fer rouge ne s'oubliera pas.
Alors faut il parler du reste? Critiquer l'orchestre, ou les pailles vocales recensées çà et là? Foutaise, foutaise. Un spectacle aussi complet se déguste dans sa totalité, se boit cul sec et non pas à petites gorgées. Rarement on aura vu sur scène un engagement dramatique, physique, psychologique aussi abouti, aussi travaillé. La télévision offre et permet les gros plans, les regards, les gestes, les corps érotiques qui disent tout. Haneke réussit là où Jacquot avait triomphé avec "Werther" là où les pupilles , les frémissements de peau de Jonas Kaufmann et Sophie Koch, étaient sublimés. Combien de semaines de travail, combien de répétitions ont été nécessaires pour hisser toute cette distribution à ce niveau. Voilà du vrai théâtre, de la vie dans toute sa cruauté et sa crudité, avec des acteurs qui chantent et vivent et jouent leur peau.
Immense soirée dont on voudrait parler et parler encore. Pauvres mots impuissants. Pour dire ce que l'on a ressenti. Pour remercier Michael Haneke.

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par jerome » 22 juin 2013, 02:10

moi je ne remercierai jamais un metteur en scène de trahir un livret comme ça a été le cas pour ce Cosi. A cause de ce postulat (complètement débile!) d'un improbable couple Alfonso-Despina, plus rien scéniquement ne tient avec logique à commencer par le travestissement des 2 garçons. C'est vrai que si on s'en tient au travail de scène, c'est du grand pro MAIS on est loin de Da Ponte et de Mozart et ça, non! Pas d'accord! Ce n'est plus la même oeuvre!

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par Bernard C » 22 juin 2013, 02:20

dongio a écrit :Cosi Fan Tutte o la scuola degli amanti
ou la vengeance de Don Alfonso...?

C'est à Bruxelles, sous Mortier déjà, dans les années 80, que l'on découvrait la noirceur qui se cache dans Cosi, grâce à l'inouïe mise en scène de Luc Bondy et le fabuleux décor peint déroulant des Hermann...C'est Chéreau ensuite qui à Aix, puis à Garnier, continua de dévoiler la dualité, le revers, les deux mondes, que Mozart et Da Ponte avaient caché dans Cosi. C'est à Madrid enfin que Haneke utilise un outre noir propre à Soulages pour brosser le plus pessimiste et stupéfiant Cosi que l'on puisse imaginer, et auquel on pensait ne jamais avoir à être confronté. Serait-ce alors l'opéra le plus triste, le plus désespéré de son compositeur? Fête à la Eyes Wide Shut, pas besoin d'aveu de rêve pour désemparer les amants. Tout est ici montré, décrit, disséqué avec froideur, trituré au scalpel. "La pianiste" du même Haneke n'est pas loin, et sous la beauté de la musique se cache la névrose, la trahison, la rancœur. Ah, les héros ne sont pas ce soir Fiordiligi et Gugliemo, ou Dorabella et Ferrando. Ce ne sont pas non plus Dorabella et Guglielmo, ou Fiordiligi et Ferrando. Le vrai couple, de qui tout part, qui a crée la vraie noirceur, c'est Don Alfonso et Despina. Qu'ils se sont aimés, pour Haneke, quelle passion ont ils vécus. Puis il lui a menti. Puis elle l'a plaqué. Il rôde encore autour d'elle car il l'a encore dans la peau, elle l'aime encore et le hait toujours. Et de là, la commedia commence...Mais quelle commedia? Giocare, burlare avec les autres par hasard présents ce soir là, parmi la foule des invités à la fête, et sadiquement petit à petit les révéler à eux mêmes, détruire ces pauvres couples que ces petits protagonistes bourgeois superficiels représentent ou pensent représenter. Et en faisant cela, penser, essayer de récupérer l'autre qui vous échappe. Et plus il vous glissera entre les mains, plus on s'acharnera sur les faux couples... Le final qui se veut musicalement joyeux devient dramatiquement, théâtralement la vision de la déchirure et du tiraillement. Encore une fois, non pas suggéré ou évoqué, mais montré en pleine lumière.
On aura compris qu'il s'agit pour moi, comme pour "mes" autres Cosi, d'une des plus stupéfiantes lectures de cet opéra parfait entre tous, et abyssal comme peu. Déjà le "Don Giovanni" du même Haneke était vertigineux et avait été pour moi une gifle comme peu de soirées avaient représenté (à la hauteur du Peter Grimes avec Jon Vickers, qui me hante encore). Ce Cosi hallucinant qui brûle au fer rouge ne s'oubliera pas.
Alors faut il parler du reste? Critiquer l'orchestre, ou les pailles vocales recensées çà et là? Foutaise, foutaise. Un spectacle aussi complet se déguste dans sa totalité, se boit cul sec et non pas à petites gorgées. Rarement on aura vu sur scène un engagement dramatique, physique, psychologique aussi abouti, aussi travaillé. La télévision offre et permet les gros plans, les regards, les gestes, les corps érotiques qui disent tout. Haneke réussit là où Jacquot avait triomphé avec "Werther" là où les pupilles , les frémissements de peau de Jonas Kaufmann et Sophie Koch, étaient sublimés. Combien de semaines de travail, combien de répétitions ont été nécessaires pour hisser toute cette distribution à ce niveau. Voilà du vrai théâtre, de la vie dans toute sa cruauté et sa crudité, avec des acteurs qui chantent et vivent et jouent leur peau.
Immense soirée dont on voudrait parler et parler encore. Pauvres mots impuissants. Pour dire ce que l'on a ressenti. Pour remercier Michael Haneke.

merci pour ton magnifique enthousiasme. Je n'ai pas vu. J'adore Haneke et j'adore Cosi que je vais voir dans à peine plus d'une heure.
À+

Bernard
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Écoutez Luciano Pavarotti et James Brown pour le plaisir:
https://youtu.be/GaB9F3R9cIY

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par meteosat » 22 juin 2013, 06:31

Ce Cosi est en effet fascinant mais trois ans plus tôt avec un décor et des idées un peu similaires, Claus Guth faisait cent fois mieux. En plus, et c'et loin d'être un détail, l'orchestre et la direction étaient plus que médiocres. La distribution plutôt bonne, j'ai rarement vu des chanteurs lyriques aussi bien jouer.

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par phaeton31 » 22 juin 2013, 11:11

On évoque souvent le couple Despina / Alfonso dans les mises en scènes, parfois jusqu'à des rapports sadiens , pour la bonne raison que cela est suggéré par la musique, il sont de connivence dans les ensembles et leur esprit se croise dans la partition ( je ne parle pas du livret qui reste vulgaire de bout en bout , simple prétexte ) , ça n'est pas une première donc de voir Don Alfonso tripoter la servante et paraitre glacial de mépris par ailleurs !!!
comment ne pas voir la suite de Don Giovanni dans le personnage de Don Alfonso ?

Alfonso se fait discret : des ensembles , pas de duo , et deux récitatifs accompagnés: cela m'a toujours fasciné , ce personnage central qui reste en retrait . un peu comme le centre que l'on ne voit pas dans les oeuvres tardives de Bach, ce vers quoi on tend, mais qui reste indicible.
Alfonso cache t il autre chose ?
Le titre même de l'oeuvre nous égare sur le sujet : les femmes paraissent agir dans le désordre de leurs sentiments . or il n'y a pas que cela, et comme dans le Nozze , "le reste on ne le dit pas " .

tout cela est suggéré par la musique , le livret lui se contente d'un marivaudage de bas étage ; alors quand la mise en scène essaye de montrer que tout n'est pas dans les actes et les paroles ça devient intéressant ; ici le contrat n'est que partiellement rempli , je pense pas que Haneke introduit un epart de bestialité dans les rapports humains , ou de déshumanisation , mais il reste illustratif . autant écouter cette merveille sur un bon disque , René Jacobs par exemple . Après tout c'est de la musique de chambre pour solistes vocaux ...

je retiens surtout l'engagement des chanteurs ...

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par zoeyok » 22 juin 2013, 11:34

A votre connaissance, ce spectacle a t'il été enregistré? j'ai trouvé cette mes formidable!

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par Musanne » 22 juin 2013, 13:50

N'ayant rien trouvé sur ce Cosi j'avais ce matin donné mes impressions sur la diffusion d'hier soir par Arte dans le forum On en parle (Retransmissions d'opéra à la radio et à la télévision). Entre temps dongio a opportunément ouvert ici un fil, où il vaut mieux regrouper les commentaires.

Je ne reviens pas sur ce que j'ai écrit dans l'autre fil. Je partage l'enthousiasme de dongio, avec quelques bémols (le problème du travestissement vite abandonné des 2 garçons par ex.). Contrairement à Jerome je ne vois pas en quoi cette mes est une trahison du livret de da Ponte, livret qui d'ailleurs n'est pas du tout pour moi un simple "marivaudage de bas étage". La relation entre Alfonso et Despina, les 2 maîtres du jeu, qui surprend un peu au début, apparaît vite comme tout à fait crédible et cohérente
L'orchestre est assez médiocre. Mais quel engagement des chanteurs ! et pour une fois en effet les gros plans permettent d'apprécier toutes les subtilités de leur jeu. J'ai regardé ce programme en compagnie de quelqu'un qui n'est pas du tout féru d'opéra et qui est resté fasciné jusqu'au bout.

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par paco » 22 juin 2013, 14:21

Impression mitigée en ce qui me concerne, je n'ai pas retrouvé dans ce Cosi' la touche géniale et réellement innovante qui m'avait touché dans le Don Giovanni du même Hanecke.

C'est évidemment un spectacle extrêmement bien travaillé, on est dans la perfection (si on peut toutefois admettre qu'une perfection existe) au niveau de la direction d'acteurs. De ce point de vue, la caméra ne permet aucun à peu près, et le naturel avec lequel les personnages jouent, vivent leur personnage, décortiquent le texte et expriment les moindres nuances, sans qu'on ait à aucun moment l'impression d'un effort ou d'un exercice intellectuel "là le metteur en scène m'a dit de faire ça", bref ce naturel est extraordinaire et probablement unique dans ma mémoire de 40 ans de lyricomanie (sauf peut-être, comme mentionné par dongio, le Werther parisien de Benoît Jacquot, et certaines reprises des Nozze de Strehler à la fin des années 70).

Conceptuellement en revanche, on se limite au "classique bien fait", je veux dire par là que, comme le souligne dongio, des Cosi' pessimistes, mélancoliques, sombres, cyniques, désespérés, c'est devenu un peu la norme depuis les années 80, et je n'ai rien vu dans cette version qui renouvelle la vision par rapport à des jalons comme les productions de Bondy, Chéreau ou Guth. Contrairement à Don Giovanni du même Hanecke, où le travail aux multiples facettes sur le tandem DG-Leporello représentait une approche vraiment novatrice de l'oeuvre.

Par ailleurs, je dois avouer que je commence à en avoir marre de cette mode consistant à alourdir chaque mot d'un récitatif d'une enclume, de couper les phrases par des silences, de considérer que chaque phrase est un mémoire de philosophie en soi. Quand après 40 minutes on réalise qu'on n'a toujours pas dépassé l'introduction de l'histoire, on se demande quand même si le tandem Hanecke-Cambreling n'est pas en train de nous servir un ragout bien lourd au lieu d'un opéra de Mozart...

Car cette insistance à tout alourdir et à traîner le moindre mot finit par devenir un contresens musical, la pulsation mozartienne disparaît, et très franchement par moment on frôle l'ennui.

Vocalement rien de génial mais rien de honteux non plus, ce qui est certain c'est que le quatuor principal est particulièrement photogénique, surtout les femmes, et je n'aurais pour rien au monde zappé sur une autre chaîne quand le très belle et très charmante Fiordiligi était sur scène :oops: :D

Au global c'est un excellent spectacle, mais certainement pas le coup de génie que les media y ont vu, des approches de ce type, pour Cosi il en existe des dizaines depuis 30 ans.

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par Musanne » 22 juin 2013, 15:11

C'est vrai, la mise en scène m'a paru plus classique que vraiment novatrice, mais cohérente dans son classicisme. La noirceur de Cosi a été soulignée depuis longtemps mais ici il y a, malgré un ralentissement excessif (qui fait partie des bémols que je mettais à mon enthousiasme) une intensité due sans doute à la direction, qui atteint la perfection, des chanteurs. Et oui, Paco, je comprend que tu aies été séduit par l'exquise Fiordiligi. Quelqu'un connaît cette Annett Fritsch ?

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Re: Cosi Fan Tutte-Madrid- Arte- 21 juin 2013

Message par paco » 22 juin 2013, 15:47

Musanne a écrit :Quelqu'un connaît cette Annett Fritsch ?
j'en avais entendu parler de façon très élogieuse, c'était la première fois que je l'entendais

je la reverrais très volontiers, en live, en film, en DVD, en album photo, en... ;-)

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