Gounod - Faust - Rousset - CD Palazetto Bru Zane, 2019

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EdeB
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Gounod - Faust - Rousset - CD Palazetto Bru Zane, 2019

Message par EdeB » 18 sept. 2019, 20:04

Gounod – Faust (1859)

Benjamin Bernheim — Faust
Véronique Gens — Marguerite
Andrew Foster-Williams — Méphistophèles
Jean-Sébastien Bou — Valentin
Juliette Mars — Siebel
Anas Séguin — Wagner / un mendiant
Ingrid Perruche — Dame Marthe

Les Talens Lyriques
Flemish Radio Choir (Martin Robidoux)
Christophe Rousset — direction musicale

CD Palazetto Bru Zane (collection “Opéra français”), 2019
(Enregistrement : Salle Gramont du Conservatoire Jean-Baptiste Lully de Puteaux, 1, 11 et 13 juin 208 ; Théâtre des Champs-Elysées, 14 juin 2018).


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Ô toi mélomane qui pense connaître par cœur ce pilier des opéras français, l’un des plus joués du répertoire mondial, ne passe surtout pas ton chemin en pensant qu’il s’agit d’une version « de plus » ! Dire qu’il aura fallu attendre le bicentenaire de la naissance du compositeur pour réentendre la première mouture de son opéra ! Car c’est la version initiale, plus ouvertement théâtrale avec ses dialogues parlés et ses mélodrames, qui nous est enfin rendue dans une réalisation superbe.

Après une version de concert, fidèle à sa politique salutaire de défrichage lyrique, le Palazetto Bru Zane pérennise avec cet album aux passionnantes notices une version étonnante pour l’auditeur. Prenant son temps au lieu de plonger immédiatement in media res comme sa célébrissime grande sœur, cette première mouture donne la part belle au théâtre et aux conséquences immédiates des manigances diaboliques. Les contrastes abondent avec des ruptures plus nettes, oscillant entre rire franc et abysses mélodramatiques, élans amoureux et tableaux de foule.

Pour empoigner pleinement ces contrastes et les méandres inconnus de l’œuvre (ici, foin de Veau d’or !), Christophe Rousset, bien loin du répertoire baroque dans lequel il s’illustre habituellement, apporte son instinct de dramaturge et sa science des affects à cette partition tellement Second Empire, surlignant d’or le clinquant volontaire de l’œuvre. Il sait alléger la pâte orchestrale en un geste bien éloigné d’une fausse tradition de grossissement du trait. Ces teintes délicatement restaurées conservent leur bouillonnement dans les élans, l’enchaînement fluide des thèmes, sans mégoter sur une vigueur parfois satirique qui sait aussi s’alanguir et s’épancher en des douceurs parfois trompeuses. Tout aussi irrésistible est l’impulsion dont témoigne la grande valse au vertige communicatif. Les Talens lyriques triomphent des chausse-trapes d’une partition hérissée de pièges dynamiques et coloristes, en empoignant avec sincérité et passion ce récit naïf et tragique bien éloigné de l’original goethéen.

C’est l’orchestre qui mène totalement la danse, car face à ce chatoiement, on peut regretter que les solistes, bien que très homogènes et vaillants, ne soient pas totalement de l’étoffe dont on fait ces personnages. En dépit d’une admirable ligne de chant, de beaux pianissimi et une musicalité irréprochable, le Faust de Benjamin Bernheim reste un rien trop engoncé dans la solitude du savant que même ses aventures ultérieures ne peuvent décorseter. Véronique Gens apporte toute son élégance et le galbe raffiné de son chant à une Marguerite où les aigus sont moins jaillissants que dans les versions de références, bien qu’elle nous gratifie d’un remarquable « roi de Thulé » et d’une enflammée prière finale. Andrew Foster-Williams n’illustre qu’une facette de Méphisto, le cantonnant dans le registre du bon diable gouailleur et ironique qu’il surjoue avec un abattage qui emporte l’adhésion. Gloire en revanche au Valentin somptueux de Jean-Sébastien Bou : l’art du chanteur et l’aisance du comédien nous en brosse un portrait aux dégradés de gris bien loin de son manichéisme apparent. Juliette Mars est un charmant Siebel, qui témoigne de beaucoup de juvénilité dans sa romance inédite, «Versez vos chagrins dans mon âme ! », et qui parvient à rendre crédible la transition entre l’amant malheureux et l’ami fidèle. Ingrid Perruche s’empare avec gourmandise théâtrale de la voisine si curieuse, instillant lentement dans cette figure comique tant d’ambiguïtés et de malaise qu’elle la métamorphose en une caricature acérée de l’Opinion Publique… Quant à Anas Séguin, il donne une autorité inattendue à Wagner, rôle d’ailleurs bien plus étoffé que dans la version bien connue. Les interventions mémorables du Chœur de la Radio flamande, conférant au texte une clarté qu’on ne lui connait habituellement pas, fait preuve d’une retenue louable dans les passages les plus tonitruants, les sauvant du débraillé auquel ils sont souvent réduits, et distille menace et élévation avec conviction.

Un must pour les amoureux de Gounod comme pour les passionnés de l’opéra français.

Emmanuelle Pesqué
Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. - M. Leiris
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