Desmarest - Vénus et Adonis - Nancy- avril/mai 06

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EdeB
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Desmarest - Vénus et Adonis - Nancy- avril/mai 06

Message par EdeB » 02 mai 2006, 08:51

(repost, suite à la demande de Christopher d'avoir des indications sur le livret)

C?est encore une sombre histoire d'amour contrarié et de jalousie virulente et malencontreuse, avec tonnerre et tremblements : en gros, Adonis (bellâtre jeune premier) fils du roi de Chypre a promis à Diane (voeu imprudent !) de rester indifférent à l"amour. Il finit néanmoins par céder à Venus (quand même, on est déesse ou on ne l"est pas !) sans faire attention à Cidippe (la princesse de service) qui meurt d"amour pour lui. Elle décide (oeuf corse) de se venger en allant chercher l'aide de Mars (là, on crââââque !), le mec officiel de Vénus. Evidemment, les seuls à s?en sortir dans cette affaire sont les immortels...

Pour plus de précisions, on peut trouver le livret de Vénus et Adonis sur Gallica, p. 237 sq. de cette édition :
Rousseau, Jean-Baptiste Oeuvres de J.-B. Rousseau / nouv. éd., avec un commentaire historique et littéraire, précédé d'un nouvel essai sur la vie et les écrits de l'auteur. Tome IV. Paris : Lefèvre, 1820

Dans le tome premier de cette édition, on peut trouver une biographie de ce librettiste (1670-1741) (page VII).
Ses oeuvres (complètes ?) sont très intéressantes : certaines poésies ne manquent pas de sel (J?aime beaucoup son Epigramme XI, sur l?Aventure de l?Evêque de Nîmes qui s?était sauvé parla fenêtre pour échapper à ses créanciers ! On dirait une aventure tirée des mémoires de Michael Kelly !!), d'autres sont plus traditionnelles, mais montrent une belle fluidité dans le maniement des formes... Et les textes dramatiques ne manquent pas d'intérêt, malgré les critiques du temps.


Sur Desmaret, je recommande la lecture de :
- ANTOINE, Michel. Henry Desmarest - Biographie critique. Paris : Editions A. et J. Picard, 1965 (réédition en 2002 ?)
- du livre-programme des Journées Henry Desmaret, CMBV, octobre 1999 (Textes de présentation de Jean DURON.)
- DURON, JEAN et FERRATON, Yves (éd.) Henry Desmarest - Exils d'un musicien dans l'Europe du Grand Siècle. ?: Editions Mardaga / Centre de Musique Baroque de Versailles, 2005
(L?Est républicain précise qu?un ouvrage des éditions Mardaga sera vendu 6€ au lieu de 23e durant les représentations. S'agit-il de celui-là ou d?une nouvelle parution ?)


Il s'agit ici d?une recréation mondiale. Quelques mots préliminaires sur le contexte de création?

Rousseau n'avait écrit son premier livret d?opéra que l?année précédente pour Colasse, un Jason qui avait fait un four en janvier 1696. Rousseau, qui avait ses ennemis fut brocardé à qui mieux- mieux. Francine, gendre de Lully et directeur de l?opéra, l?encouragea à se refaire « en tâchant de mieux suivre les traces de Quinault dans une autre pièce. Il lui proposa en même temps d?en faire une dans le goût d?Attis : Ne vous abandonnez pas, lui dit-il, à votre génie ; suivez un guide dans un païs dont vous ignorez encore les routes. Cette exhortation et ces conseils l?enhardirent à donner un nouvel opéra. » [Gacon, Anti Rousseau. Rotterdam, 1712, p. 208. Cité dans ANTOINE, Michel. H Desmarest, biographie critique.., op. cit. ]

Comme le souligne A Michel, étant donné le contexte de cabale entourant le librettiste, c'était risqué pour Desmaret de collaborer avec lui, car les détracteurs de ce dernier risquaient à eux seuls de faire chuter la pièce... Desmaret travaillait à la pièce depuis l?automne 1695 et avait disputé dans le même temps à Colasse le livret d'Iphigénie en Tauride de Duché de Vancy.

La création eut lieu à l'Académie royale de musique, le 17 mars 1696 (selon La Vallière) ou en avril 1697 (d?après les frères Parfaict. Cette date est la plus probable plus bas.)
« Malgré la musique, qui n'étoit pas mauvaise,[l'opéra] pensa tomber à la première représentation, sans M. le Prince de Conti, qui voïant la cour prête à se retirer dès le troisième acte, la retint en disant qu'il devoit revenir une hure de sanglier qui ne seroit sans doute pas mauvaise [allusion au monstre de l?acte V] » [Gacon, Anti Rousseau. Rotterdam, 1712, p. 208. Cité dans ANTOINE, Michel. H Desmarest, biographie critique.., op. cit. ]

L'oeuvre n'eut donc qu'un succès d'estime sans doute à cause de cette opposition littéraire, et ne connut que douze représentations lors de cette première série de représentation.
Malgré l'acharnement des adversaires de Rousseau, Francine prolongea la vie de l'oeuvre tant qu?il le put : Gacon précise méchamment, « tant qu'il put, aux dépens des oreilles du public. »
En réalité, si l'oeuvre tint dans ce contexte défavorable, ce fut plutôt grâce aux qualités de sa partition : Lecerf de la Viéville, dans son Comparaison de la musique italienne et de la musique française (1704) affirme que « La musique de Vénus et Adonis a paru bonne à la plupart des connoisseurs, quoique les roulemens y soient un peu trop fréquents. »
L'oeuvre fut dédiée à Louis XIV, de manière fort traditionnelle, comme le prouve la dédicace de Desmaret :
« Sire L'offre que je prens la liberté de faire à Vostre Majesté des productions de mon génie est un hommage que je Luy fais d un bien que je tiens d'Elle. L'ambition de Luy plaire a fait naître mes talens, et ses biens laits continuels m'ont aidé à les cultiver. C'est à ces occasions précieuses où je me suis quelquefois trouvé de faire entendre mes concerts à Vostre Majesté et surtout à l'ardeur de chanter ses éminentes actions que je suis redevable des connaissances que j'ay acquises dans mon art. Et quel génie ne serait pas excité à la veûe des merveilles de votre auguste règnes ? Quelle suite étonnante de glorieux événement? Que d'exemples prodigieux de prudence, de valeur, de piété, de clémence? Quelle noble matière pour mes chants si tous mes efforts et toute mon application pouvaient me rendre digne de célébrer jour de si grandes choses? C?est dans cette seule considération, Sire; que je travaille continuellement. Heureux si à force de m'essayer sur de moindres sujets je puis enfin me rendre capable de traiter les sujets héroïques que vos vertus me présentent, et de faire voir à la France des effets de l?admiration respectueuse avec laquelle je suis, Sire, de Vostre Majesté, le très humble? » (livret de 1697, Ballard.)

Parallèlement à cela, le compositeur travaillait déjà à son iphigénie en Tauride (récréée en version de chambre en 1999 par Jérôme Corréas) et à d?autres ?uvres, musique religieuse et opéra ballet.
Sans compter qu?en juin 1697, Mme de Saint-Gobert et sa fille, Marie-Marguerite venaient à Paris, sans doute pour assister aux dernières représentations. Les deux amants se firent des billets de « promesse de mariage » le 20 mars 1697. La catastrophe n?allait pas tarder. (On se souvient que l?enlèvement de cette dernière ruina la carrière française du compositeur et le contraignit à l?exil.)

Des reprises eurent néanmoins lieu :
¤ Le 15 novembre 1707, à Lunéville, au théâtre de la cour de Lorraine, pour la Saint-Léopold. (Desmaret étant en fonction depuis peu, il n?avait réussi à recruter suffisamment de professionnels : Magny le maître de ballet, régla les danses, dansa dans le Prologue, mais tint également le rôle de Mars ! Par la suite, Desmaret eut toujuours des professionnels à sa disposition, les courtisans n?apparaissant plus que dans les entrées de ballets. Les tragédies lyriques présentées à la cour de Lorraine sont essentiellement des ?uvres de Lully : Desmaret se contenta de faire représenter cette tragédie, de réécrire un prologue pour l?Armide de Lully et de composer Le Temple d?Astrée et Diane et Endymion. Les dépenses pour monter l?opéra furent importantes : 10 122 livres, les décorations durent être somptueuses.

¤ en 1713 à la cour de Bade-Durlach
¤ 1714 et 1716, à la même cour
¤ en 1714 ? à Bruxelles

¤ le 17 août 1717, à l'Académie royale de Musique (détail de la distribution de la reprise,

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Le succès fut au rendez-vous, cette fois-ci : Le 17 août, la Duchesse de Berry « alla à la première représentation de Vénus et Adonis, qui est goûté. » [Mercure de France, août 1717, p. 129. Cité dans ANTOINE, Michel. H Desmarest, biographie critique.., op. cit. ]
L?échec de la première était donc bien l?effet d?une cabale de littérateurs?

¤ en 1725 à Hambourg
¤ en 1739 à Lyon
Elle fut donnée également en Angleterre (date ?), avec à chaque fois, un prologue adapté aux souverains concernés. Il semblerait qu?il ait été systématiquement changé à chaque reprise. (Il faut dire que celui de la création, avec ses bergers gazouillant sur les bords de la Marne n?est pas des plus heureux, textuellement parlant : on dirait presque une caricature involontaire des prologues les plus bâclés de Quinault?)


D?après la brochure de saison des Talens lyriques, ce sera capté par France Musique. (Ouf, à défaut de CD, c?est déjà cela. Je ne me suis jamais consolée de la non-captation de l?Iphigénie de Desmaret.)

En ce qui concerne la mise en scène de Ludovic Lagarde, je ne dispose pas d?indication précise, à part des bribes glanées dans un article de l?Est Républicain du 18 avril : « [Ludovic Lagarde] estime que l?ouvrage possède une dimension intime, presque moderne. Pas question de transposer à notre époque, mais le décor signé Bernard Quesniaux et les costumes conçus par Virginie et Jean-Jacaues Weil sont intemporels. Le drame n?exclut ni l?humour ni la poésie. Vénus se promène dans un jardin des plaisirs où poussent des champignons hallucinogènes à l?aspect phallique. Les intermédes dansés se coulent ?avec délicatesse, élégance et précision? dans cette musique baroque. Les 7 danserurs de la compagnie Odile Duboc sont liés au ch?ur. «?Ils en sont l?expression allégorique, métaphorique.? » (article signé Didier Hemardinquer.)

Ceci dit, quand on se souvient des réussites de [iCadmus et Hermione[/i] et Les Arts florissants /Actéon on ne peut qu?attendre cela avec impatience?
Maintenant, il n?y a plus qu?à prier pour qu?on nous redonne un jour le Renaud ou la suite d?Armide de 1722 que je rêve d?entendre enfin?

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Message par EdeB » 09 mai 2006, 08:28

Desmarest ? Vénus et Adonis

Tragédie lyrique en 5 actes et un prologue, crée à Paris le 17 mars 1697 sur un de Livret Jean-Baptiste Rousseau s?inspirant des Métamorphoses d?Ovide

Anna-Maria Panzarella ? Cidippe
Sébastien Droy - Adonis
Karine Deshayes ? Vénus
Jean Teitgen ? la Jalousie, un habitant
Henk Neven ? Mars
Ryland Angel ? suivant de Mars
Ingrid Perruche ? Bellone, une Voix
Laure Baert - une habitante de Chypre, une Voix
Yu Ree Jang - une habitante de Chypre, une nymphe
Anders Dahlin - un habitant, un plaisir

Ch?ur de l?Opéra de Nancy et de Lorraine (Merion Powel)
Ballet Compagnie Contre-Jour

LES TALENS LYRIQUES
Christophe Rousset - direction et clavecin
(chef de chant, Violaine Cochard)

Ludovic Lagarde - mise en scène
Bernard Quesniaux - décors
Odile Duboc ? chorégraphie
Virginie et Jean-Jacques Weil ? costumes
Sébastien Michaud ? lumières

Opéra de Nancy et de Lorraine. Nancy, 6 mai 2006



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Vénus (Karine Deshayes) et Adonis (Sébastien Droy)


« M de Francine fut le seul qui prenant pitié de son malheur [l?échec de son livret de Jason, mis en musique par Colasse], l?exhorta de le réparer en tâchant de mieux suivre les traces de Quinault dans une autre pièce. Il lui proposa en même temps d?en faire une dans le goût d?Attis : Ne vous abandonnez pas, lui dit-il, à votre génie ; suivez un guide dans un païs dont vous ignorez encore les routes. Cette exhortation et ces conseils l?enhardirent à donner un nouvel opéra.. »
C?est ainsi que Gacon, dans son Anti Rousseau de 1712, s?en prend au livret de Vénus et Adonis de Jean-Baptiste Rousseau. Quoique cette perfidie s?explique dans le contexte de concurrence littéraire exacerbée du moment, cette assertion prend une résonance accrue par les effets d?écho atténué de ce poème avec ceux de Quinault?
Rousseau partage avec son illustre devancier une grande attention à la fluidité des vers, à l?action bien trempée et à certains effets rhétoriques bien connus qui structurent et rehaussent le propos : il est vrai qu?il est en terrain familier et que les situations et les affects semblent un condensé des épisodes obligés des tragédies les plus marquantes du Florentin.

La jalousie de Cidippe rappelle celle de Mérope, sa scène introductive évoquant le «Je mourrai de honte et de rage / si l?ingrat devinait l?amour que j?ai pour lui» (I, 2) ; de même, son alliance de circonstances avec Mars est une configuration classique, tant par celle de Mérope et Phinée, que par celle de Cybèle et de Celaenus. D?Atys, on pourra s?amuser à relever plusieurs reflets, tant les intrigues jumelles se prêtent à ces reprises, telles les scènes de l?acte I entre Adonis et Cidippe, l?annonce de Vénus du choix d?Adonis (autre « Venez tous dans mon temple, et que chacun revere /le sacrificateur dont je vais faire choix ? »), le duo Cidippe-Mars (IV, 3) (qui fait écho à la scène 2 de l?Acte V d?Atys) et évidemment la déploration finale de Vénus qui ressuscite les lamentations de Cybèle, qui elle aussi, transforme son amour malheureux en végétal.
Certains détails sont plus allusifs : si les magies des Allégories plongent certainement leurs racines dans la plus que fameuse invocation à la Haine d?Armide, la magicienne abandonnée a également transmis à l?amante ignorée d?Adonis certains de ses accents : tant le duo avec Mars de la fin de l?acte III (qui réveille le souvenir de celui d?Armide et Hidraot) que son revirement face à Mars (IV, 3) tout comme Armide qui se rétracte face à la Haine, que le grand récit «Il me fuit ! Dieux, quelle rigueur !» (V ; 4). Si ces deux personnages sont bien différents, l?économie des ?uvres les rapproche néanmoins. Aussi glorieuse que la reine de Damas, Vénus lui emprunte, elle aussi, le temps d?un duo sensuel, les abandons et les doux au-revoir qui délient les amants.

Toutes ces péripéties étaient évidemment bien connues du public, tout comme les méandres du drame ovidien et ses dernières métamorphoses au XVIIe siècle ; il était donc inutile pour le librettiste de gloser sur l?anémone ou sur le sanglier, remplacé ici par le monstre plus terrible suscité par la fureur de Mars. Le sous-entendu fait le reste.

Mais toute l?habilité de Rousseau a consisté à brouiller ces cartes qui semblaient par trop complaisamment étalées : ce que l?intrigue peut avoir de faussement conventionnel est ici racheté par des péripéties ramassées et d?une redoutable efficacité, arrangeant crispations émotionnelles et faux répits, témoin le superbe divertissement de l?acte V (la grande passacaille), qui ménage une tension subtile tissée entre ce que le spectateur sait ?lui, qui connaît le mythe- et ce que les personnages ignorent. Ainsi qu?une focalisation sur le côté émotif et humain des personnages : Vénus se présente ici dans une humaine nudité, se dépouillant de ses atours divins, mais on ne peut se départir de l?impression qu?elle est en réalité plus amoureuse de la nouveauté que profondément éprise ; seul le manque lui révèlera finalement la profondeur de ses sentiments.

Rousseau a de surcroît renforcé l?action en la dotant d?une dimension politique qui faisait défaut à Atys : conférer à Adonis la pourpre royale, c?est aussi le doter de devoirs qui n?encombraient guère le grand sacrificateur ; de fait, le sort du roi se confond avec son royaume, retour à la hiérarchie des engagements qu?avait fort bien analysé René Girard dans La violence et le sacré. Héros involontaire, il « rachètera » son peuple en passant de vie à trépas, ayant failli à le défendre. Ce roi, qui ne trouve sa grandeur qu?en l?abandonnant définitivement, est tout d?abord présenté comme un jeune homme insouciant et léger, puis un amant enflammé, avant d?endosser une noblesse réelle et prendre une nouvelle épaisseur dans la dernière partie de l??uvre. Il reste une figure suscitant le désir, un peu passif, mais l?habilité du texte l?empêche de passer pour un fat, lequel ne susciterait ni empathie ni compassion du spectateur.
Sur ce socle textuel habile, Desmarest tisse une toile chatoyante et subtile, non exempte, elle aussi de quelques clins d??il en forme d?hommages (comme le ch?ur qui couronne l?entrée de Vénus, I, 3) ; c?est une vraie redécouverte, tout à fait passionnante, et qui justifie tout à fait le jugement de Lecerf de la Viéville : « Il me suffit de cela [Vénus et Adonis] pour monter que, depuis la mort de Lulli, on a encore fait quelque chose de beau en France. » On est heureux de savoir que ce choc musical sera pérennisé par un CD à paraître chez Naïve.

Le travail du metteur en scène, Ludovic Lagarde n?était pas des plus faciles, confronté qu?il l?était avec un récit faussement simple, dont les codes contraignants (les divertissements) et la structure spécifique (le Prologue !) posent généralement problème pour une mise en ?uvre sur le théâtre contemporain.

Passage ordonné de toute tragédie lyrique, plus ou moins reliée à l?action principale ?ici, moins que plus, malgré l?intervention de Diane dans les jeux pastoraux, et l?allégresse manifestée devant la paix prochaine-, le Prologue a été omis. Au vu de la qualité de la partition, c?est éminemment déplorable, d?autant plus que la nouvelle copie de Desmarest, le prologue lunévillois de 1707, n?a pas été retrouvé : il ne s?agissait donc pas d?avoir des états d?âmes devant un choix épineux entre les deux moutures de l?opéra. Sur le plan de la structure dramatique globale et sa mise sur le théâtre, cette soustraction est finalement peu regrettable, le texte sentant un peu l?effort malgré de jolis effets rhétoriques, et se prêtant difficilement à une représentation qui ne soit pas pure paraphrase. On se consolera de ce manque- qui n?obéit pas ici à un parti pris idéologique, mais apparemment à des contraintes matérielles- comme on pourra, en lisant les commentaires érudits de Jean Duron sur cette portion de l??uvre.

Pour le reste de l?opéra, L. Lagarde s?en est acquitté avec des bonheurs divers : aux deux premiers actes, magnifiquement équilibrés dans leur dépouillement même, succède un Venusberg psychédélique assez calamiteux, façon coke-party mai 68, agrémenté d?un dispositif scénique qui désarçonne tout d?abord puis manque de susciter le fou-rire : l?anémone de mer géante louche du côté d?une lampe Gallé art déco trash (nous sommes à Nancy, diantre !), le canapé-lit vintage 70?s semble tout ce qu?il y a de plus moelleux contrairement au banc-spaghettis dont je ne recommanderais pas le design comme mobilier urbain pour les arrêts de bus. De même les tombés des drapés sur parasols de Deauville échoués après la tempête d?équinoxe, s?ils accommodent la chorégraphie, suscitent l?hilarité consternée. Le champignon géant est peut-être un grand cousin d?une amanite phalloïde, mais sa présence ne se justifie pas plus avant, étant donné que cette vision surprenante anéantit totalement la dramaturgie de l?acte : même la superbe Sarabande en reste anesthésiée et doit lutter pour se faire entendre. Ce n?est que par la beauté intrinsèque de la partition, la force de conviction de la direction musicale, l?implication des solistes et la chorégraphie séduisante que cet acte charnière résiste au traitement visuel qu?on lui inflige.
Autre grief, la manifestation du « monstre terrible » : alors que l?allusif, le symbolique avaient irrigué une bonne partie du spectacle, la réalisation se fourvoie une fois de plus avec l?apparition des yeux énucléés de Casimir (le monstre gentil de l?Ile aux enfants) ; c?est assez surprenant. Personnellement, j?ai totalement occulté mentalement ces globes oculaires, car ils déparent absolument le drame?

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Adonis (Sébastien Droy) et des Habitantes de Chypre (Yu Ree Jang et Laure Baert)

Ces écarts de goût sont dommageables, car ils cèlent une bonne partie du travail scénique, qui fait preuve d?une belle subtilité dans la direction d?acteurs, et de trouvailles ingénieuses dans l?utilisation de l?ombre et de la lumière ainsi que des reflets, et de l?occupation du plateau.
Ainsi, le plateau nu des deux premiers actes, uniquement meublé par des drapés qui évoquent toutes les nuances de la pourpre, du rouge soutenu au mauve fushia jusqu?au bleu, puis par la descente d?une sobre toile de fond dans les mêmes teintes, est tout à fait adéquat : ce dépouillement focalise l?attention sur les personnages, archétypes prenant chair et incarnant la musique, délestés d?oripeaux qui détourneraient l?attention, et réactualisation du proscénium nu du XVIIe siècle.
Les reflets des soies suspendues se fondent dans le sol, d?où les protagonistes semblent surgir : on a ainsi droit à de superbes effets pointillistes, touchers picturaux séduisants, accentués par les couleurs des costumes. La robe de Cidippe, mauve instable et souligné d?argent, faussement solidaire d?Amathonte, se fond dans ces variations altérables. Tout comme le vert, couleur instable par essence, qui recouvre Bellone et ce blanc irisé, bientôt cassé, qui revêt Adonis, personnage passif, quasi reflet du désir de l?autre. Seules les divinités restent dans des tons tranchés : rouge sang- anémone, pour Vénus. Noir ?qui renferme toutes les couleurs- pour Mars.
Travail aussi sur les ombres portées : fulgurance significative que l?écroulement subit de Cidippe le long de l?arête d?ombre portée triangulaire de la toile de fond à l?acte II. Ou encore le départ furieux de Mars (Acte IV) qui semble susciter la montée d?une obscurité tentaculaire sous ses pas, provoquée par la descente du portant. Bigarrures encore que ces carrés suspendus, qui se moirent de rouge, répondant aux sollicitations de la guerre.


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Bellone (Ingrid Perruche)


Ce raffinement et cette pertinence psychologique (même mouvement de rejet, par exemple, chez Mars et chez Adonis devant les supplications de Cidippe) sont prolongés par la beauté des chorégraphies d?Odile Duboc : son travail est d?une justesse, d?une exultation corporelle qui font écho à la sensualité de la musique et au plaisir qu?elle engendre. Ce travail est en tout point remarquable, par la fusion des moment dansés qui ne sont jamais des intermèdes plaqués, mais émanation du discours, lecture parallèle ou contrepoint des affects, servis par une intégration de la gestique baroque, souvent détournée et qui s?évade vers un ailleurs. Une simplicité qui fait mouche, servie par des mouvements légers et fluides mis en valeur par les costumes, par des échappées effleurées, heurs accompagnés et silences qui font échos aux ruptures et contrepoint du texte musical, et qui fonde le sentiment d?unité que dégage ce travail. La danse est le ciment de ces éléments disparates qui composent la tragédie lyrique ; on l?a rarement autant perçu qu?ici. De fortes interventions pour les suppôts de la Jalousie ?qui prend littéralement possession de Cidippe, sleeping with the devil- et de Bellone, qui fracassent la bulle qui entourait le royaume assailli, ainsi que pour la grande passacaille, couronnent ces interventions.


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La mort de Cidippe (Anna Maria Panzarella)


Anna-Maria Panzarella est une Cidippe attachante, au timbre moiré et à la forte présence dramatique. On connaît ses affinités avec ce répertoire, et elle le prouve une fois encore de manière magistrale ; elle troque cette fois-ci les habits de la pure héroïne pour une figure plus complexe et tourmentée, à laquelle elle confère une noblesse inquiète, des tourments émouvants, avec une grande attention à la giration de ces revirements élégants en guise d?airs de cour puis plus fébriles, et une diction toujours impeccable. Ses grands monologues font partie des sommets de la soirée, et elle les sert de toute sa présence frémissante, sa finesse et de son aristocratique présence. Son interprétation culmine dans les deux derniers actes avec le « Il me fuit !... » puis une mort déchirante.

Sa rivale, Vénus s?incarne dans la présence pulpeuse de Karine Deshayes. La voix, opulente, a tout d?abord un peu de mal à se domestiquer dans le carcan de la tragédie lyrique, puis elle perd quelques accentuations déplacées, pour camper une déesse autoritaire en sa séduction, touchante en définitive dans son malheur, et vraiment engageante. Elle assume une belle partie reposant sur la séduction du timbre et la modulation du discours, quasiment à nu, dans la plupart de ses interventions. Un duo amoureux renversant et une coquetterie manoeuvrière face à son vieil amant achèvent de convaincre pleinement.

Sébastien Droy remplit avec une belle constance les impératifs de son emploi : il séduit tant par la conduite de son chant que par une plastique idéale pour ce type de rôles. On ne saurait lui reprocher de rester un peu en deçà de l?action, car le personnage ne fait que réagir aux sollicitations de son destin. Le soliste, quant à lui, imprime sa marque dans cet ensemble, par un style soigné et une diction claire, une présence qui se densifie petit à petit avec l?évolution du personnage et une existence scénique pleine de charme soutenue par un timbre qui ne l?est pas moins.


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Vénus ? (Karine Deshayes) et Adonis (Sébastien Droy)


Si Henk Neven semble tout d?abord empêtré dans sa diction et un peu pâlichon, nul doute qu?une boulimie de champignons est à l?origine de cette indisposition passagère. Sorti des sous-bois, le dieu retrouve son autorité impérieuse, une diction aisée et des graves mieux posés ; le personnage se met alors enfin à exister : les deux derniers actes sont magnifiques de rage mal contenue et de déferlements belliqueux. La gradation du personnage est précise et très musicale, le timbre superbe, mais oserait-on lui reprocher un certain manque de démesure et d?abandon à the dark side of the Force ?

Le moteur de toute cette hargne, La Jalousie personnifiée par Jean Teitgen, est sans doute peu présent sur le théâtre mais cette allégorie reste entêtante tout du long de l?intrigue. Répondant aux exigences du rôle, le chanteur estampille l?action, porté par l?un des passages les plus singuliers de la partition, malgré une certaine raideur amidonnée.

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Cidippe (Anna Maria Panzarella) et Mars (Henk Neven)


Ingrid Perruche Bellone sadique et mordante, est ici sous-distribuée, mais on ne s?en plaindra pas, tant l?impact de son interprétation demeure longtemps dans les esprits.

Ryland Angel donne la réplique à Mars avec conviction, malgré les défaillances de ce dernier lors de cette scène, et Anders Dahlin confirme son talent dans une courte apparition, sorti du ch?ur trop rapidement pour pleinement faire valoir ici la clarté de son timbre expressif et les nuances qu?il confère à son apport.

Jolies interventions de Laure Baertet Yu Ree Jang, dont les timbres ont de belles couleurs, et usent avec humour de leurs interventions ponctuelles.

Coup de chapeau au Ch?ur de l?Opéra de Nancy et de Lorraine qui s?est magnifiquement bien adapté à ce style de répertoire qu?il ne doit pas souvent aborder?

Une formidable ovation a salué l?orchestre des Talens lyriques et ce n?est que justice pour cet ensemble qui a triomphé tel un nouveau Persée des champignons et de méduse. Christophe Rousset guide ses troupes dans un de leurs pays électifs, celui de la grande tragédie lyrique, dans lequel ils ont mainte fois fait leurs preuves. Pas de surprise donc, dans la jubilation manifeste à servir un tel répertoire, dans la délicatesse et l?énergie de cette restitution qui donne aux mouvements de danse l?allégresse nécessaires et aux différentes parties de l?architecture savante de l?ouvrage leur pleine respiration, sans jamais forcer le trait. Dans la vie qui se dégage de cette interprétation par le cisèlement des détails et l?analyse constante de la construction savante, dans ces contrastes ménagés avec art, autant dans l?alanguissement consenti de ces débordements sensuels que dans l?irruption subite de la violence et de ses corollaires, dans l?équilibre quasi parfait entre plateau et fosse et dans le soutien indéfectible aux chanteurs qui les laisse s?épanouir. De superbes pupitres de violons et de vents (en particulier les flûtes) et un continuo éloquemment présent participent à cette pleine réussite orchestrale.


Diffusion sur France Musique, le 15 mai à 20 heures.
Un CD Naïve sortira ultérieurement.
Le CMBV a sorti à l?occasion de cette recréation un ouvrage remarquable coordonné par Jean Duron, l?initiateur du projet : Vénus & Adonis, Tragédie en musique de Henry Desmarest (1697). Textes réunis par Jean Duron et Yves Ferraton. Mardaga, 2006. (192 pp.)

Photographies (c) Ville de Nancy.

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Message par nina » 09 mai 2006, 08:56

Merci Emmanuelle pour ce compte rendu et les photos. La critique de Libé était elle aussi mitigée quand à la mise en scène.

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Message par Christopher » 09 mai 2006, 20:10

Bravo et merci Emmanuelle pour ce très beau compte-rendu. cela me laisse guère de choses à ajouter puisque j'étais aussi dans la salle samedi dernier.

ce spectacle m'a enchanté tant par les voix, la musique que par le très beau travail scénique réalisé par Ludovic Lagarde accompagné de chorégraphie intéressantes. L'impact des couleurs des décors et costumes n'est pas gratuit et reflète une belle recherche travaillée.
Tout n'est pas parfait (mais la perfection existe-te-lle ? pour moi non) : je n'ai pas aimé les costumes des teroristes cagoulés et les énormes yeux au tableau final. en oubliant ça, le reste constitue un très beau souvenir d'une découverte baroque. dommage aussi de nous avoir privé du prologue qui me semble-t-il est tout de même typique des tragédies lyriques de cette époque.

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Message par calbo » 09 mai 2006, 20:20

Je viens de parcourir le fil et les photos que je viens de voir me laissent coite. J'espère au moins que le reste était mieux que les costumes et le décor

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Message par Christopher » 09 mai 2006, 20:24

les photos peuevnet donner un avis négatif mais voir le spectacle en vrai en donne une toute autre atmosphère.

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Message par calbo » 09 mai 2006, 20:28

J'espère pour ceux qui l'ont vu. Je me contenterai de l'écouter à la radio lundi prochain

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EdeB
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Message par EdeB » 09 mai 2006, 21:11

calbo a écrit :Je viens de parcourir le fil et les photos que je viens de voir me laissent coite. J'espère au moins que le reste était mieux que les costumes et le décor
Le problème de ces photos en gros plans, c'est qu'elles gomment évidemment l'effet d'ensemble, qui était très important dans cette mise en scène et du coup, c'est vraiment très réducteur...

J'ai trouvé passionnant le travail très soigné sur les perceptions d'ensemble (couleurs, lumières, architecture et structure du plateau modelé avec les ombres et lumières), dans un jeu de diagonales rompu par des positionnements des corps sur le plateau.
Ce côté faussement géométrique (faussement, parce que la régularité est faite pour être chiffonnée) était repris par la chorégraphie, qui m'a totalement renversée ; de toute façon, j'adore ce que fait Odile Duboc (avec ou sans tragédie lyrique) et j'avais déjà été conquise par ses précédentes collaborations avec ses deux compères Lagarde et Rousset.

Par ailleurs, la direction d'acteur étant vraiment séduisante, cette approche globale qui était sans doute bien plus perceptible d'un peu loin (à la corbeille, c'était parfait) s'accommodait aussi parfaitement d'un va-et-vient entre le "zoom" sur les protagonistes et une perception plus périphérique... Chapeau, parce que l'un ne se faisait jamais au détriment de l'autre...

C'est là où on retrouvait une vision quasi picturale : j'ai eu par moment l'impression d'un travail pointilliste ou impressionniste, une espèce d'effet de trouée de lumière de sous-bois façon Monet ou Pizarro. Ou encore ces grands coups de brosse dans certains portraits de Fragonard. Ce n'est pas l'élément en tant que tel qui compte, mais son intégration dans son ensemble, tout étant relié à tout -et réciproquement ! :wink:

Sans doute mon exaspération devant le ratage carabiné de l'Acte III, d'autant plus cruel que les deux premiers actes étaient absolument superbes, a-t-elle occulté mon admiration pour tout le reste de la mise en scène : nous avons passé une merveilleuse soirée.
Ceci dit, comme je ne voulais pas tombée dans une loghorrée outrancière 8O :wink: , je suis allée au plus "court."

La fin était envoûtante, donc on passe sur l'accroc du III, mais c'est quand même râlant... Je oensais avoir été plus claire quant à mes réserves qui touchent à un dispositif scénique et non à un travail de fond sur la conception de l'oeuvre. J'essaye de ne jamais mélanger esthétique et dramaturgie.

D'une certaine façon, de manière assez lointaine, cette réalisation s'apparente un peu à la mise en scène de l'Armide de Lully (Herreweghe / Patrice Caurier et Moshe Leiser) en 1992 : là aussi il y avait dépouillement, chorégraphie contemporaine et costumes contemporains. Ce spectacle, dont je garde un souvenir ému avait déchaîné les lazzi et les hurlements du public (on peut pas refaire Atys à tous les coups : cette production a vraiment traumatisé deux générations de spectateurs.) J'ai particulièrement pensé à cette mise en scène dans laquelle Armide était manipulée par la suite de la Haine ; on retrouvait également cette idée dans la chorégraphie d'Odile Duboc, mais il est vrai qu'elle est fortement sous-entendue dans le livret et la perception des passions par les moralistes du XVIIe.

PS : Christopher, as-tu eu le temps de passer au Musée des Beaux-Arts ? Et si oui, y as-tu vu ceci ? (Stendhalite, quand tu nous tiens !)

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Message par Christopher » 09 mai 2006, 21:14

oui je suis passé au Musée des beaux Arts dimanche matin (entrée gratuite car c'était premier dimanche du mois) mais le tableau que tu évoques ne me dis rien du tout !!

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Message par Christopher » 09 mai 2006, 21:18

Nos pensées se sont croisée Emmanuelle : moi aussi j'ai fortement pensée à l'Armide de Lully mes par Caurier/Leiser au TCE avec le même esprit de modernité et d'élégance.

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