Evolution de l'art lyrique (technique, public, environnement)

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Evolution de l'art lyrique (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:11

Merci des messages privés reçus pendant le week end, très sympas. :winkiss:
Donc on crée un fil dédié au sujet qui délestera ce pauvre Otello qui a assez de problèmes à gérer comme cela entre les mouchoirs, les formats vocaux, le black facing et les tonalités :lol: .

Pour ceux qui ont déjà lu, passez en page 2 direct :wink:

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:12

Il ne s’agit pas pour moi de prétendre que c’était mieux avant ou de promettre que ce sera mieux demain mais de seulement dresser un constat sur une évolution du chant ou plutôt de la manière de chanter et de celle d’écouter au cours des dernières décennies.

• Evolution des techniques de chant :
Ecoutez les chanteurs de l’après-guerre (Doria, Micheau, Blanco, …), vous entendez une voix claire , naturelle (on chante comme l’on parle) puis la génération d’après celles des années 70-80 (Caballé, Sutherland, Pavarotti,…) la palette de couleurs s’est considérablement élargie et une puissance nouvelle permet de franchir des fosses gonflées par Karajan ou Solti mais la télévision doit soustitrer et enfin l’actuelle qui est mature (Alagna, Fleming, Kaufmann, Kaufmann,…) où le verbe semble revenir mais où on entend des hommes et des femmes et plus des dieux et déesses.
Une piste : écoutez les consonnes (l’émotion nait par les voyelles et la compréhension par les consonnes), les dures comme les molles et notamment le placement du R. Très audibles dans la première génération, ils diminuent (Bergonzi) voire s’effacent (Caballé, Sutherland) avec la seconde et reviennent avec la dernière génération. Les consonnes limitent la puissance : accentuez les et vous gagnez en clarté , réduisez les et vous gagnez en puissance. Audiblement les chanteurs actuels cherchent un nouvel équilibre.
Bien sur chaque époque connait ses contre-exemples (Netrebko notamment qui s’inscrit incontestablement dans la lignée somptueuse d’une Caballe).

Depuis deux générations mais de manière très nettement visible pour la dernière et celle des jeunes qui débutent aujourd’hui (la 4ème de mes exemples), l’influence des écoles nationales (française, russe, allemande, autrichienne, italienne) n’est plus déterminante et les Asiatiques et plus encore les Américains reçoivent des formations universelles qui leur permettent d’aborder tous les répertoires avant de se spécialiser. Le cas américain est éclairant : les grandes stars jusqu’aux années 80 étaient formées par de vieilles gloires européennes et on reconnaissait le style d’une Lotte Lehmann chez certaines soprani ou bien sur de l’école de française chez les barytons américains.

De même cette non spécialisation découle aussi de la découverte de nouveaux répertoires (bel canto, baroque) qui exigent des voix ductiles, capables détails stylistiques.

On va pouvoir l’entendre dans l’émission (résonnance de la note dans le corps du chanteur): les chanteurs émettent de plus en plus haut. L’évolution du diapason joue son rôle surement mais pour gagner en souplesse (mais aussi réduire la part de l’effort physique et ménager l’instrument) Evidemment Voigt en est la meilleure illustration mais prêtez attention à la toute nouvelle génération française.

Ces techniques de chant répondent aussi à une évolution de l’univers dans lequel on chante d’où:

• Evolution de la technique acoustique:
La course au gigantisme des salles s’est arrêtée ou plutôt a évolué en intégrant un réel soucis acoustique. Même si cela n’est pas toujours optimal (à trop travailler la mise en lumière de chaque pupitre de l’orchestre, on a sacrifié les voix aux Philharmonies de Paris et de l’Elbe), on pense quand même au confort sonore et à la restitution du son (Pleyel 2, Lucerne) ce qui n’était pas forcément le cas avec les hangars de la fin du siècle.
Bien sur des « aides » sont apparues et donnent des effets très naturels (Vérone) qui ne trahissent pas la voix mais autorisent des petits formats à se produire sur des scènes interdites par le passé et n’exigent pas de trop fatigants efforts rédhibitoires pour les autres.

Mais au-delà de ces faits tangibles et mesurables, d’autres sont plus difficiles à quantifier ou mesurer mais pourtant réels :

• Evolution de l’univers dans lequel se meut le chanteur :

Quand j’étais lycéen (années 80), le seul moyen d’écouter de l’opéra en dehors des quelques émissions radios (dont le samedi après-midi sur FM), en dehors de la scène (forcément limitée en opportunités pour un provincial et en budget pour un jeune), c’était le disque ce qui en France voulait dire exclusivement studio (le « pirate » interdit pouvait s’acquérir à l’étranger) et donc on en revient à la case budget. Et ainsi on ne connaissait que les voix sous contrat avec les majors (et déjà son lot de voix surcotées) et les anciennes gloires car les disques s’acquéraient d’occasion à prix réduit et les boulimiques découvraient les opéras avec les voix de Doria, Blanc, Borthayre, Massard, etc...
Depuis est apparu Youtube qui offre en quelques clics et gratuitement un éventail illimité d’interprétation et souvent de qualité sonore supérieure à nos crin-crins de l’époque. Les messages en privé que je reçois en privé (mais bon il reste moins de jeunes à ODB que de cheveux sur la tête de Ciotti ou de neurones à l’intérieur) prouvent aussi que si YouTube permet de surfer d’une œuvre à l’autre, ce que j’aurais rêver de vivre en « débutant » affamé , il ne se vit pour ce jeune public que dans le temps présent et permet le leg o combien instructif des anciens.

Last but not least , le goût du public a considérablement évolué : les voix trémulantes, à vibrato serré comme Mesplé ou nasales ne sont plus admises. Prenez quelques minutes pour écouter une des plus grandes basses de son temps -André Pernet- l’éternel père de Louise mais surtout un Boris et un Méphisto que l’on jugeait alors inatteignable. Surprenant ? eh oui les timbres étaient très clairs à l’époque y compris pour une basse dans des rôles diaboliques. Depuis les années 70 on aime les timbres de plus en plus corsés et de plus en plus sombres et les voix rondes (participez à un master class avec Kabaivanska et comptez les quelques phrases où elle n’emploie pas « rotondo ! rotondo !») avec le risque pour le public (et malheureusement parfois certains chanteurs) de parfois confondre graves et appuis et notes sombres (d’où certaines erreurs de jugement de/sur Olga Peretyatko).

Autre changement d’importance du goût du public que le retour des répertoires baroques et belcantistes au détriment du vériste a favorisé : le mépris du « gueulard ». Et voilà comment certains chanteurs aux moyens spectaculaires comme del Monaco, Corelli ou Bonisolli sont jugés par à priori, sans tenir compte de la somptuosité de l’instrument ou même prendre le temps d’écouter leur incroyable maitrise respiratoire ou tout simplement technique (Bonisolli). Les comportements histrioniques souvent consubstantiels chez ces artistes achèvent de les condamner. Ils deviendront vulgaires parce que leur chant prenait aux tripes, incultes parce qu’ils n’avaient pas besoin de créer un écran de fumée psycho-interprétativo-intelectualo-etc.. pour masquer qu’ils n’avaient tout simplement pas la voix.
Car cela aussi a changé : un chanteur doit exhiber (souvent vraiment dans le sens exhibitionniste) depuis les Silja, Fischer-Dieskau ou Vickers (que j’admire bien entendu) des sommets d’interprétation psychologique et ne recevra tous les lauriers que s’il arrive à insérer tout Freud et tout Lacan, dans un style Actors studio of course, dans le moindre demi-ton. Il est vrai que les lectures premier degré d’œuvres dont les livrets ne sont que des montagnes d’invraisemblance et d’une cul-culterie confondante ne passent plus.

Mon verbiage s’achève en espérant avoir éveillé l’attention sur les multiples facettes d’une évolution récente de l’Opéra qui ne se limite pas à une simple querelle d’anciens et modernes. Comme quoi cet art que l’on dit mort ou moribond , datant d’une époque révolue, continue de vivre avec son temps.

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:13

jerome a écrit :
20 juin 2020, 21:26
Je suis assez d'accord sur l'ensemble de ton propos avec quelques nuances sur certains détails mais l'analyse est plutôt juste.

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:14

jerome a écrit :
20 juin 2020, 21:26
Je suis assez d'accord sur l'ensemble de ton propos avec quelques nuances sur certains détails mais l'analyse est plutôt juste.
J'ai effacé plusieurs éléments qui prolongeaient ou illustraient certains points pour ne pas mélanger avec mes gouts ou préférences je voulais rester factuel. Maintenant la discussion peut commencer :lol:
De manière surprenante, un élément auquel je n'avais pas prété attention jusque là m'est apparu dans cet effort de réflexion: la jeune génération qui arrive et notamment la française semble chercher l'équilibre et la synthèse des générations précédentes avec notament un travail sur la style qu'on pourrait du coup qualifier de "réactionnaire".

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:15

et il y a un point qui manque dans l'évolution du public: sa définition sociale (au sens large). Depuis la fin de la guerre nous sommes passé d'une conception, en France, de :
=> rang social élevé des spectateurs qui ont reçu un type d'éducation
=> "obligation" sociale de se montrer dans certains endroits qui peuvent primer sur les goûts personnels
=> particuarismes régionaux : l'opéra est "populaire" dans le midi mais il se donne aussi en dehors des salles dédiées réservées à un milieu social (d'ailleurs quand Fanny épouse Panisse, son premier indice de changement de statut social est d'aller écouter la Juive à l'Opéra de Marseille)
=> une fidélité (ou des cabales) aux troupes et artistes associés à une Maison
à:
=> aucun enseignement musical dans le cursus scolaire (cela se passe dehors de l'école, selon la volonté de certains parents et où on peut reconduire le format social)
=> aller à l'opéra reste un marqueur social mais non plus en terme de rang mais de catégorie (professions libérales, cadres, enseignants)
=> une gaytitude visible et statistiquement sans rapport avec les autres expressions artistiques
=> une difficulté à renouveler le public dans le Midi
=> une désacralisation de l'art au profit de d'une consommation de prestation de services

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:16

Piem67 a écrit :
20 juin 2020, 22:24
Passionnant, fort juste et parfois drôle Loïs, merci !

Il est un fait que le travail des consonnes est vraiment complexe, c'est un terrible dilemme pour le chanteur, tu l'as très bien exprimé.

Je rajouterais que la "force" de l'articulation et les déformations de la cavité buccale que cela entraîne joue un rôle dans la projection et la qualité du son (mais bon, c'est lié surtout à la prononciation des consonnes, on en revient là).

Bacquier disait qu'avec un diapason à 435 comme c'était le cas à l'Opéra de Vienne en son temps lui permettait de n'être jamais fatigué.

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:17

Piem67 a écrit :
20 juin 2020, 22:26
Loïs a écrit :
20 juin 2020, 22:24
et il y a un point qui manque dans l'évolution du public: sa définition sociale (au sens large). Depuis la fin de la guerre nous sommes passé d'une conception, en France, de :
=> aucun enseignement musical dans le cursus scolaire (cela se passe dehors de l'école, selon la volonté de certains parents et où on peut reconduire le format social)
euh, quand même : la musique est une matière au collège... Je sais bien que certains ici vont nous dire qu'eux-mêmes ou leurs enfants n'ont pas eu de musique au collège, mais ce sont des exceptions malheureuses.

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:18

Piem67 a écrit :
20 juin 2020, 22:38
Loïs a écrit :
20 juin 2020, 22:31
Piem67 a écrit :
20 juin 2020, 22:26
Loïs a écrit :
20 juin 2020, 22:24
et il y a un point qui manque dans l'évolution du public: sa définition sociale (au sens large). Depuis la fin de la guerre nous sommes passé d'une conception, en France, de :
=> aucun enseignement musical dans le cursus scolaire (cela se passe dehors de l'école, selon la volonté de certains parents et où on peut reconduire le format social)
euh, quand même : la musique est une matière au collège... Je sais bien que certains ici vont nous dire qu'eux-mêmes ou leurs enfants n'ont pas eu de musique au collège, mais ce sont des exceptions malheureuses.
Ah bon ? ni moi ni ma soeur, aucun de mes cousins (pour ma génération) . Aucun de ma quinzaine de neveux, répartis sur toute la France !
Et bien c'est étrange, la musique et les arts plastiques sont des matières obligatoires au collège, optionnelles au lycée.

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:18

aroldo a écrit :
20 juin 2020, 22:57
Oui, alors effectivement, ça me surprend, en 15 ans de métier, dont de nombreuses au collège, j'ai toujours eu un ou plusieurs collègues en musique. C'est effectivement obligatoire. Maintenant, "cours de musique" ne signifie pas "pratique d'un instrument", c'est peut-être ce à quoi pensait Loïs ?

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Re: Evolution de l'Opéra (technique, public, environnement)

Message par Loïs » 22 juin 2020, 14:19

jerome a écrit :
20 juin 2020, 23:25
Non je ne pense pas que Loïs fait allusion au pseudo apprentissage de la flûte à bec désormais révolu mais bien plutôt à un enseignement de la musique digne de ce nom à savoir un enseignement classique (et donc chronologique - historique) de la musique classique et lyrique dite Grande Musique dans les collèges où une seule et unique heure d'enseignement musical est prévue par semaine.
Moi je ne suis pas très surpris de ce manque de cours vu que les profs de musique font partie des enseignants qui se mettent le plus en congés vu la difficulté de certains à imposer une matière dont l'enseignement motive peu les élèves et dont l'impact pragmatique sur la scolarité est quasi nul (volume horaire faible et inégalité factuelle, tant dans les conseils de classe que dans les décisions de passage ou de récompenses, face aux matières prédominantes que sont le Français, les Maths, l'Histoire et les Langues, entre autres ...)
Je considère depuis longtemps que la musique devrait occuper au moins le même volume horaire que le sport!

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