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Re: Chroniques d’opéras par temps de coronavirus

Posté : 06 juin 2020, 10:07
par HELENE ADAM
Et ma troisième partie qui va du 26 mai au 6 juin, puisque, hélas, les salles n'ont toujours pas rouverts (j'ai décidé d'en faire un leitmotiv, signe de mon désaccord radical avec cette frilosité stupide et dramatique pour les artistes ).

26 mai – La damnation de Faust de Berlioz.- MET
Captation qui date de 2008 d'une mise en scène à peu près parfaite, celle de Lepage pour cette "Légende dramatique en quatre parties" qui n'est pas tout à fait un opéra et à qui il a été assez rarement rendu justice par les hommes de théâtre. Robert Lepage en propose une éblouissante illustration où se mêlent avec élégance, subtilité et intelligence, tous les arts de la scène, danse, acrobatie, théâtre, chant évidemment (et choeurs surtout dans cette oeuvre), décors et costumes, et vidéos, le tout brillamment utilisé dans un maelström d'images et de scènettes qui forment autant de tableaux en phase parfaite avec la grandiose musique de Berlioz.
Créé pour Seiji Ozawa et le Festival de Matsumoto en 1999, ce véritable album animé avait été repris à Paris Bastille à partir de 2001 et jusqu'à 2006 pour être, hélas, remplacée par la stupide et laide mise en scène de Hermanis en 2015. C'est, en ce qui me concerne, la seule illustration de la Damnation de Faust qui m'a paru adéquate à ce foisonnement de lieux et de situations qui exige d'emmener le spectateur sans lui laisser le temps de souffler dans la valse où Mefisto conduit Faust dans le bain de jouvence qu'il lui propose. Cette oeuvre est d'ailleurs souvent donnée en version concert (ou semi-concertante).
Magnifique réalisation donc que celle que nous proposait le MET hier soir, également superbement servie par James Levine à la tête d'un orchestre qui sculpte les thèmes et fait ressortir les nuances, les accélérations, les "forte" et les cavalcades "militaires" de la partition comme les douceurs des moments intimes. Saluons aussi les choeurs, personnage à part entière de l'oeuvre, extrêmement sollicités, choeurs d'enfants compris, et qui exécutent leurs morceaux avec brio (choeur des paysans, de la fête de Pâque, des buveurs, des gnomes et de sylphes, des soldats, chanson des étudiants en latin et surtout, mention spéciale au fameux Pandæmonium avec son choeur dans la langue de Satan, Has ! Irimidu Karabrao ! Has ! Has ! Has !, magnifiquement réalisé).
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Le plateau vocal est également somptueux en ce qui concerne la Marguerite voluptueuse, au timbre riche et capiteux de Susan Graham, l'une des habituées "de référence" du rôle qui nous éblouit littéralement, vocalement comme scéniquement d'ailleurs. Le Mefisto de John Relyea a la noirceur séductrice du diable, une aisance confondante dans l'incarnation du rôle et une très belle voix qui se déploie magnifiquement surmontant toutes les difficultés avec aisance. Déception totale par contre concernant la prestation de Marcelo Giordanni qui n'est jamais au niveau requis ni au niveau de ses partenaires d'ailleurs : suraigus à la peine et étriqués (et très courts...), notes filées très peu tenues, allure guindée qui ne laisse guère penser à Faust prenant son plaisir, bref, le ténor italien récemment disparu ne tenait pas là le rôle de sa vie et l'on songe à tous les excellents Faust de la Damnation entendus depuis une petite vingtaine d'années, de Jonas Kaufmann à Michael Spyres en passant par Bryan Hymel ou John Osborn et j'en oublie certainement, pour s'étonner de ce choix à contre-emploi fait par le MET.
Il reste une bien belle soirée qui montre comment un dramaturge de génie peut donner de l'éclat à une oeuvre qui n'en manque pas par ailleurs, par son art. Chapeau.


28 mai – Manon Lescault (Puccini) -MET
Retour sur ce Manon Lescaut de Puccini, une"autre" lecture du roman à l'opéra, avec une distribution légendaire, hier soir au MET de New York pour une production de 1978.
Revoir deux fois de suite Renata Scotto avec deux des plus grands ténors de tous les temps, Pavarotti l'autre soir, Domingo hier soir, tous deux dans Puccini, c'était une vraie leçon d'opéra. Plus encore peut-être qu'en Mimi, Renata Scotto habite cette Manon innocente (mais remplie de désirs de liberté), courtisane puis fille perdue et condamnée, par sa voix. Ce n'est pas le moindre de ses extraordinaires talents que de savoir modifier les accents de son timbre dans une technique totalement maitrisée pour nous offrir ce rôle de composition fascinant de vérité. A ses côtés, Placido le magnifique, dans les grandes heures de sa carrière, offrait un jeune et fougueux Des Grieux, un rien grandiloquent et emphatique dans son premier air, mais qui se libère peu à peu pour exploser aux deux derniers actes, et nous transmettre l'émotion intense de ces scènes en tension extrême musicalement sublimes, de Puccini. Un très solide et très séduisant Lescaut de Pablo Elvira complète une distribution idéale des rôles principaux. Les "secondaires" ne sont pas en reste avec le Geronte di Ravoir de Renato Capecchi ou l'excellent Edmondo de Philip Creech. Mise en scène surannée et sans imagination qu'on peut oublier mais incroyable vivacité de la direction de James Levine, éblouissante et étourdissante.
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29 mai Boris Godounov (Moussorgski) – Opéra de Paris
Ce soir je devais revoir cette mise en scène de Boris Godounov, à l'Opéra Bastille. Je reverrai la retransmission de l'une des représentations de 2018 la première série, proposée par l'ONP.
Rien de plus que mes impressions "live" lors de la retransmission. Ildar Abdrazakov est un très grand Boris, la distribution était globalement soignée, et la direction musicale passionnante.


30 mai – La Sonnambula, ( Bellini) - MET
Ravie de retrouver Natalie Dessay qui a quitté les scènes d'opéra il y a quelques années maintenant, dans cet opéra de Bellini, aux côtés de l'un des meilleurs ténors belcantiste Juan Diego Florez... ce soir au MET.
Cette production de 2009 avait été assez sévèrement étrillée par les critiques. Personnellement je trouve qu'elle vieillit plutôt bien même si elle est souvent confuse au regard du livret. Mary Zimmerman fait en effet le choix du "théâtre dans le théâtre". Nous voyons donc évoluer des acteurs/chanteurs qui ont leurs propres sentiments et leur propre style et arrivent à la répétiton de l'opéra après avoir poussé la double porte d'un grand mur représentant les Alpes et le petit train du Montenvers. Le rideau se lève alors sur un décor unique, un immense loft, dans lequel vont se dérouler les répétitions de la Sonnambula, opéra de Bellini (1831) sur un livret d'Eugène Scribe. Pour l'anecdote, il faut savoir que le génial Bellini (Norma, I Puritani), écrivit ce chef d'oeuvre en un mois, en reprenant des passages musicaux d'un "Hernani" qu'il avait commencé à composer sur la commande du duc Litta de Milan. Bellini (mort à 33 ans) est tout à la fois un excellent belcantiste et les airs comportent leur part de pyrotechnie vocale et un compositeur plus classiquement "lyrique" donnant à ses interprètes du "beau" chant expressif qui ne se résume pas aux prouesses vocales.
Le choix de Zimmerman ne fonctionne pas en permanence, loin de là, le personnage du comte, par exemple, arrive aux répétitions sur un air qui n'a pas de sens pour son personnage à la ville et nombre d'autres situations sont ainsi en contradiction. Mais les chanteurs, tous excellents (et même exceptionnels) acteurs, s'en donnent à coeur joie dans cette sorte de parodie d'une répétition avec ses diva (Natalie Dessay sublime comédienne quand elle "joue" à l'essayage de perruques ou de chaussures), ses histoires de coulisse et finalement ses plus belles scènes les plus émouvantes : Natalie Dessay chantant "Ah, non credea mirarti" en pleine scène de somnambulisme, sur une planche s'avançant au dessus de l'orchestre par exemple.
Mais, on sera, comme presque toujours le concernant, critique à l'égard du chef d'orchestre Pido, qui semble toujours vouloir "couper les ailes" de ces musiques de la première moitié du 19ème siècle (Bellini, Rossini, Donizetti) et offre une direction sans imagination, il n'en est pas de même pour le plateau vocal. Certes, Natalie Dessay a un peu "perdu" alors la légèreté de ses vocalises et de ses trilles, la voix n'a pas la profondeur de certaines de ses illustres ainées ("la Stupenda" notamment) mais son timbre n'en est pas moins magnifique jusque dans son caractère pur et juvénile (un de ses secrets de fabrique) tout comme d'ailleurs son engagement scénique et la crédibilité de son jeu pour incarner cette jeune Alvina victime innocente de son somnambulisme qui la fait accuser d'infidélité à son fiancé le beau et sombre Elvino du magnifique Juan Diego Florez. Ce dernier est tout simplement éblouissant, belcantiste rossinien dans l'âme, il parvient cependant à donner une dimension lyrique splendide, et qui vous arrache des larmes, à son personnage qui se croit trompé et son grand air "Tutto è sciolto " est interprété avec l'intelligence musicale d'un musicien exceptionnel et l'humanité d'un interprète de grand talent. Lui et Natalie Dessay avaient triomphé ensemble sur de très nombreuses scènes (NY, Paris, Londres) dans la fameuse mise en scène de Laurent Pelly pour la Fille du régiment de Donizetti. Leur entente sur scène est parfaite. Les autres rôles ne sont pas en reste : le classique comte assez sobre pour éviter le burlesque de Michele Pertusi, une de ces valeurs sures de l'opéra de ces quinze dernières années, la Lisa de Jennifer Black ou la Teresa de Jane Bunnell et surtout l'Alessio très enlevé de Jeremy Galyon. Et puis tout se termine pas un essayage général des costumes tyroliens et des saluts de toute la troupe accueillis par une standing ovation (mais bon au MET...)
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31 mai Arabella (Strauss) – Vienne
Ce soir l'Arabella de Camilla Nylund, à l'Opéra de Vienne, représentation de 2017 pour la dernière oeuvre que composa Richard Strauss avec l'écrivain Hugo von Hofmannsthal, qui mourut avant que ce dernier chef d'oeuvre ne fut achevé. Ce ne fut le cas qu'en 1933, et l'oeuvre, mélancolique et noire, qui dépeint une Vienne très décadente, est marquée la période qui l'a vu naitre. Les deux soeurs sont les jouets de leurs parents, aristocrates ruinés. L'ainée Arabella doit faire à tout prix un riche mariage, il faut donc cacher la ruine des parents et Arabella s'emploiera à trouver quand même le bonheur en se métamorphosant en jeune femme résolue et généreuse. Sa soeur Zdenka est déguisée en garçon (Zdenko) puisque ses parents "n'ont pas les moyens d'élever deux filles" et reprendra son identité, elle aussi, au prix d'une longue rupture de ses sentiments et de son comportement. Camilla Nylund est une belle soprano que j'ai déjà vue dans de très nombreux rôles dont Salomé et Rusalka à l'opéra Bastille, mais aussi récemment en Kaiserin à Berlin, qui chante Wagner et Strauss tout particulièrement. Son Arabella est fort bien chanté, tout juste notera-t-on quelques habituelles difficultés dans les aigus un peu tirés (le rôle est très "tendu") mais le médium est superbe, le timbre coloré et la soprano finlandaise, qui a gardé une silhouette jeune très élégante, est une Arabella tout à fait convaincante. Mais personnellement, j'ai surtout été frappée par la Zdenka de la jeune soprano Chen Reiss, qui irradie de beauté et de talent dans ce rôle souvent ingrat du garçon manqué qui tel le vilain petit canard du conte d'Andersen, devient superbe cygne à l'issue d'un long combat. La partition est également difficile et la jeune femme en donne une très belle lecture, tessiture parfaite et acrobaties vocales données sans effort apparent. Bo Skovhus est un Mandryka idéal, loins des interprètes souvent trop "policés" et trop élégants qui s'emparent de ce rôle de baryton passionnant sur le plan musical comme sur le plan scénique. Arabella tombera amoureuse de ce riche propriétaire campagnard et peu au fait des hypocrisies mondaines de Vienne et réciproquement. Il faut absolument que l'homme soit séduisant, mais aussi un peu "brut de décoffrage" et que cela s'entendre dans un chant un peu heurté typique des partitions géniales de Strauss (Richard). Bo Skovhus qui passe volontiers de Mozart (Almaviva) à l'opéra contemporain (Lear, Bérénice) pour ne citer que ses rôles à l'ONP, est aussi un familier de Strauss (Capriccio, Arabella) et offre toujours une interprétation très personnelle de ses rôles. Il est tout à fait à son affaire aux côtés des deus soeurs. Les parents hystériques, Stéphanie Houtzeel et Wolfgang Bankl, surjouent sans doute un peu mais leurs rôles s'y prêtent et l'ensemble est bien exécuté. C'est moins vrai pour la Milli assez terme de Daniela Fally. Enfin Herbert Lippert est un excellent ténor pour Mattéo mais son âge (62) le handicape un peu pour rendre crédible son personnage en gros plan...
La mise en scène de Bechtolf en transposant l'action dans les années 30 rend une partie du texte anachronique, tout en recréant une atmosphère de "fin de règne" assez fidèle à l'esprit de l'oeuvre.
Rien à dire de spécial sur la direction d'orchestre d'un habitué de l'opéra de Vienne, le chef d'orchestre Peter Schneider qui manque un peu d'imagination...
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2 juin Trouble in Tahiti (Bernstein) Opera North
Ce soir un "Bernstein" pour changer un peu😏. Charmant et grinçant petit opéra de 40 minutes en sept scènes avec choeur de trois chanteurs assurant le"récit-commentaires " de l'histoire (manière choeurs antiques mais musicalement très comédie musicale de Broadway) avec beaucoup d'élan et d'humour. C'est l'histoire d'un couple d'une chic banlieue typique de la réussite américaine, qui se défait faute d'assumer la part de rêves et de fantasmes étouffés par le train-train quotidien et monotone. Beaucoup d'airs d'elle, de lui, des deux ensembles, évoquent la ligne musicale du futur west side story, de même d'ailleurs finalement, que la peinture critique du "bonheur" artificiel qui cache la réalité. Elle a fait un rêve où elle se perdait dans un jardin détruit et sans issue, elle va voir un film (qui donne son titre à l'opéra) qu'elle raconte en se moquant mais en le "vivant" de manière saisissante, ils se retrouvent à la fin... Peut-être ?
C'est enlevé, agréable, fort bien chanté, surtout par Wallis Giunta, magnifique interprète de Dinah mais aussi, un petit cran en dessous par Quirijn de Lang en Sam, et on remercie l'Opera North de nous offrir cette captation très bien réalisée du premier opéra écrit et composé par Leonard Bernstein. A revoir.
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3 juin – Elektra (Strauss) – Opéra de Vienne
Ce soir Elektra, Strauss, Vienne, Stemme...pour une représentation de 2015.
Elektra de Richard Strauss est un opéra "coup-de-poing", une oeuvre où la musique torrentielle ne laisse que rarement place à la poésie lyrique, illustrant les dialogues magnifiques de Hugo von Hofmannsthal (ce fut leur première collaboration) ; c'est le long cri de douleur et de haine d'Electre fille d'Agamemnon, roi de Mycènes, assassiné par sa femme Clytemnestre et son amant Egysthe au retour de la Guerre de Troie. C'est la préparation presque hystérique d'une vengeance où Electre, très modernisée dans la pièce de Hofmannsthal (comme elle le sera dans la pièce éponyme de Giraudoux) rêve de sang, prédit à sa propre mère une mort violente à laquelle elle aspire jour et nuit, tente d'armer le bras de sa jeune soeur Chrysothemis (qui veut vivre une vie "normale"), et jouit enfin du retour de son frère Oreste qu'elle a mis à l'abri dans son enfance et qui sera le bras de la vengeance enfin assouvie.
Violence des sentiments et des actes mais aussi "humanité" et faiblesses des humains jouets des dieux dans le terrible destin "historique" des Atrides. Cet opéra, outre une orchestration moderne et époustouflante des cuivres et des percussions notamment, comprend quelques superbes monologues et des duos de choc entre les différents protagonistes : Electre et sa soeur, Electre et sa mère, Electre et son frère...
Mikko Franck à la direction, profite des sonorités prodigieuses de l'orchestre de l'Opéra de Vienne ; on regrettera quelques"facilités" du maestro oubliant parfois les chanteurs dans le torrent de décibels des cuivres notamment pendant le récit halluciné de Clytemnestre racontant ses rêves.
Le plateau vocal en revanche, est irréprochable : dominé par l'extraordinaire Elektra de Nina Stemme, dont la voix ne faiblit jamais, tenant les notes hautes avec force sans jamais crier, dont la colère est perceptible à chaque instant, visage buté, dos vouté, haine explosive, la soprano donne un portrait saisissant de l'héroïne d'une grande maitrise vocale. A ses côtés la jeune Chrysotémis de Gun-Britt Barkmin, est toute en fébrilité juvénile et printanière, les aigus aisés (mais parfois un peu stridents), la voix à fleur de peau, et réussit à chaque seconde à nous émouvoir par l'expression de ses contradictions.
Extraordinaire Clytemnestre également de Anna Larsson, en femme mûre mais toujours élégante (quoique très décatie...), un chant très nuancé qui décrit une certaine détresse de la meurtrière qui doit à son tour être assassinée.
Et les hommes ne sont pas en reste dans cet opéra de femmes : l'Oreste de Falk Struckmann tonne littéralement passant l'orchestre sans difficulté de son beau son de bronze (la scène où Electre reconnait son frère est l'une des plus belles qui soit) et l'Egiste lâche et ridicule de Norbert Ernst est parfait.
Cet "Elektra" avait été donné également en version concert à la Philharmonie de Paris fin 2017.
La mise en scène de Uwe Eric Laufenberg, contestée pour sa modernité, est pourtant parfaitement fonctionnelle, si on oublie la première scène assez décalée. Et l'ascenseur symbolise bien la déchéance de ceux qui ont voulu s'élever au rang des dieux. Magnifique lumière des éclairages qui forment un halo autour des silhouettes des conspirateurs dans l'obscurité de la cour...
Une production de 2015 que j'ai revue avec émotion même si celle-ci n'atteint pas la perfection (loin s'en faut) de celle de Chéreau à Aix en 2013.
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4 juin - Andrea Chénier (Giordano) - WSO
Andrea Chénier est un opéra de la veine vériste qui fleurit au début du 20ème siècle, l'un des fleurons du genre, composé par Umberto Giordano autour d'un bref récit de la vie et de la mort du poète André Chénier, révolutionnaire qui finira victime de la grande Révolution qui "dévore ses propres enfants". Cette soirée retransmise depuis Vienne en 2018 et reprise hier soir pour notre plus grand bonheur, fut un festival de grandes voix parfaitement accordées les unes aux autres, valorisant une oeuvre qui, quand elle interprétée de manière emphatique, est assez rébarbative. Là rien de tel, sans doute d'abord du fait de l'interprétation du rôle-titre par Jonas Kaufmann, qui en était alors à sa troisième "mise en scène", après celle, classique, de ses débuts au ROH de Londres, concoctée par Mc Vicar (qu'il a repris d'ailleurs quelques années plus tard au Liceu de Barcelone), et celle plus "sauvage" mais tout aussi fidèle au livret et à l'époque de Philipp Stölzl à Munich en 2017. Celle-ci est l'oeuvre du grand Otto Schenk et séduit totalement dans sa simplicité et son dépouillement. La scène munie au départ de quelques accessoires (divan, fauteuils d'époque) se vide peu à peu dès l'acte 2 (il reste en vrac quelques tables, chaises, et un grand tableau renversé) pour être nue lors du final. Faisons table rase. Ce qui rend d'autant plus impressionnante la statue composée du buste de Marat ceint d'une immense écharpe tricolore. Schenk joue alors essentiellement sur ses personnages, qu'il soigne et fignole jusque dans chaque détails (choeurs de la foule compris), costumes et coiffures, chacun étant, dès l'acte 2, entouré d'un halo de lumière sur le fond noir de la tragédie en marche.
Dans une interview Jonas Kaufmann s'était félicité de pouvoir travailler avec le prestigieux Otto Schenk et le résultat est en effet une réussite. L'Andrea Chénier de Kaufmann est un poète révolté et c'est le parti pris de la colère et de l'indignation qu'il nous propose dès son improvisation (parfois "déclamée" dans un contresens total par certains chanteurs). L'air est beau, les paroles de dénonciation des misères que le poète a croisées sur sa route, sont magnifiques, mais il faut donner à ce cri de révolte que Chénier "improvise" face à Madeleine de Coigny (qui ne s'en remettra jamais et perdra immédiatement sa légèreté de jeune aristocrate comblée), toute la hargne nécessaire sans jamais perdre le fil lyrique.Timbre sombre, aigus lumineux longuement tenus en "forte", technique du souffle impressionnante de maitrise, Kaufmann confirme une fois encore son adéquation exceptionnelle à ce rôle (sauf pour ceux qui préfèrent le lyrisme absolu dans les interprétations de l'opéra vériste :wink: ) Poète indigné, amoureux fiévreux, révolutionnaire et soldat de la Révolution,fier de son engagement jusque dans la mort, il rencontre en plus des partenaires exceptionnels. D'abord avec la Maddalena d'Anja Harteros, sa complice vocale et scénique de toujours, exceptionnelle dans ce rôle où je l'avais déjà vue à Munich et à Paris. Leur entente est sidérante à tel point qu'hier encore, leur duo de "retrouvailles" a soulevé les délires d'un public scotché, comme nous l'avons été si souvent à Munich, par la précision de leurs chants respectifs, l'adéquation de leurs styles, l'amour fou qui se dégage alors d'eux sur scène.
Quand l'interprète de Carlo Gerard a les qualités de Roberto Frontali (ovationné lui aussi), on est comblé par l'intelligence de la représentation, le plaisir des yeux et des oreilles. On notera aussi la chaleureuse présence d'un habitué de Vienne, le baryton Boaz Daniel, qui en Roucher, sort nettement du lot (honnête) des seconds rôles. Marco Armiliato dirige l'oeuvre avec sa fougue habituelle qu'on aime bien surtout dans l'opéra italien vériste.
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5 juin - Tosca - MET
Il y avait pas mal de bonnes raisons de regarder cette représentation de Tosca du MET de 1978. La première était d'y revoir le grand Pavarotti dans un rôle qui ne lui a jamais posé le moindre problème, celui du chevalier, peintre et héros, amoureux de Tosca, Cavaradossi. Même si l'écoute attentive (et l'habitude de cette partition qu'on a entendue plusieurs dizaines de fois), dénote quelques essoufflements mal placés, l'ensemble est beau, lyrique quand il le faut, et même héroïque lors du fameux moment "climax" pour le ténor du "Victoria", et incroyablement émouvant pour le beau Lucevan le Stelle. Pavarotti reste exceptionnel même après des années et bien des "concurrents" prestigieux eux aussi, mais, ses "fans" me pardonneront :wink: , d'autres interprétations existent du peintre assassiné, qui ont ma préférence...
La Tosca de Shirley Verret est l'une des meilleures au monde. Mezzo soprano, elle a pourtant excellé dans des rôles de sopranos et là encore, les aigus qui "sortent" un peu de sa tessiture "naturelle" sont très bien maitrisés. Mais c'est surtout la richesse d'une voix et d'un timbre tout à la fois délicat et corsé qui emportent l'adhésion d'une interprétation très classe de la diva. Et puis c'est admirablement joué (et filmé en gros plans, là où rien de vous échappe de l'expression de ses sentiments, notamment quand elle décide de tuer Scarpia. On regrettera juste que, du fait d'un jeu un peu sommaire de Pavarotti, leur couple ne fonctionne pas toujours très bien. Le duo final en particulier parait légèrement "décalé" et dans des styles qui ne sont pas tout à fait "raccords" (de son fait à lui à mon avis).
J'ai beaucoup aimé le Scarpia jamais vulgaire mais violemment cruel de Cornell McNeil, au chant puissant et au regard terrifiant, qui, dans le final de l'acte 1 où il ourdit sa machination pour faire tomber Tosca dans ses bras en semant le doute dans son coeur, ou dans son affrontement avec elle à l'acte 2 (le plus beau moment de l'opéra), campe un personnage "vrai" et admirablement chanté et joué. Il faut dire que la mise en scène (classique mais efficace sur le plan de la direction d'acteurs) est l'oeuvre du baryton Tito Gobbi qui fut l'un des meilleurs Scarpia.
Etonnants seconds rôles très bien caractérisés et bien chantés et joués pour une représentation de référence.
Quant au maestro James Conlon, alors tout jeune, il nous donne un Puccini subtil presque romantique, assez surprenant par sa discrétion, respectant les chanteurs mais manquant parfois sans doute un peu du "mordant" nécessaire à faire monter la tension à son paroxysme, en tous cas déjà très prometteuse par son intelligence musicale et sa lecture personnelle.
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Re: Chroniques d’opéras par temps de coronavirus

Posté : 06 juin 2020, 10:20
par micaela
Ah oui , quelle Tosca, avec en effet une Verrett au top, y compris dans le jeu d'actrice (ce qui n'était effectivement pas toujours le cas pour Pavarotti…). Jusque dans les petits rôles. D'accord pour Scarpia. Enfin un Scarpia classe, pas dans le genre "pervers pépère"...
Par contre, si la direction d'acteur était excellente, et les costumes réussis, les décors faisaient un peu "cheap" dans l'acte II, avec ce bureau de Scarpia aux murs grisâtres, à la cheminée en toc. On est quand même au Palais Farnese (pour l'action) et au Met (qui n'est pas une maison aux petits moyens).
James Conlon m'est apparu tellement juvénile que je suis allée vérifier son âge : il n'avait que 28 ans ...

Re: Chroniques d’opéras par temps de coronavirus

Posté : 22 juin 2020, 21:35
par HELENE ADAM
NiklausVogel a écrit :
05 juin 2020, 23:37
Violanta : Teatro Regio de Turin. J'ai déjà évoqué ce spectacle dans un message du 9 mars. Mais comme cela fait partie de la série, je répèterai : "Norman Reinhardt est excellent. En revanche, j'ai beaucoup de mal avec le chant d'Annemarie Kremer. Les graves sont grognés. Le medium est totalement explosé, il n'y a aucune ligne vocale, et de notes, à peine. Seul surnage un aigu assez séduisant (et le fait que, comme disait Boby, davantage d'avantages avantagent davantage). Les choses s'arrangent un peu à la fin, dans le duo avec le ténor, où elle fait un petit effort pour être à la hauteur et tenir la mélodie. La prestation de Michael Kupfer-Radecky s'apparente aussi plus au Sprechgesang cartonneux qu'au chant. C'est vraiment dommage, car la musique est magnifique et Steinberg connait son métier. On trouve difficilement des réussites de cet ordre et de ce niveau de complexité chez des compositeurs de 17 ans."
Je viens seulement de visionner cet opéra que j'avais entendu en retransmission audio uniquement il y a quelques semaines (mois ? on ne voit plus le temps passer). Franchement il ne faut pas rater cette occasion de découvrir ou redécouvrir une oeuvre assez géniale du non moins génial Korngold. Orchestration fabuleuse de complexité et écriture vocale difficile et exigeante pour les chanteurs mais permettant des numéros de haut vol particulièrement exaltants. Compliments en effet à Pinchas Steinberg très inspiré dans sa direction d'un orchestre qui se situe à un bon niveau général. Rien à dire de spécial sur la mise en scène très esthétisante de Pier Luigi Pizzi, pour une oeuvre très "ramassée" en un acte (et donc le choix d'un seul décor, dominante rouge, masques vénitiens et tenues de soirée disons, parfois "osées", sans plus). Norman Reinhardt (Alfonso) domine le plateau, parfaitement adéquat au rôle difficile et tendu dévolu au ténor, du même style d'ailleurs que celui du Paul de Die Tote Stadt, exigences d'un compositeur sans doute parfois un peu inconscient alors des "limites" objectives de la voix de ténor. Pas grave, on a du coup, presque obligatoirement, de hautes pointures pour assumer ces difficultés.
Je serai moins sévère que toi pour Annemarie Kremer même si la stabilité de la ligne musicale n'est pas toujours au rendez-vous. Engagement impressionnant sur scène pour une Violanta sommes toutes, assez impressionnantes quand même. Michael Kupfer-Radecky (Simon) est inégal avec de très grands moments notamment lors de la scène finale.
A revoir, toujours disponible sur OperaVision (une mine d'oeuvres passionnantes...)
https://operavision.eu/fr/bibliotheque/ ... gio-torino#

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