L'opéra, objet intellectuel?

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L'opéra, objet intellectuel?

Message par Friedmund » 06 août 2005, 18:15

"E vietato giocare"

Lorque l'opéra nait à Florence et Mantoue autour de 1600, il surgit du désir artistique de quelques mécènes (Fernando de Medici en tête) et prend immédiatement une dimension festive puis populaire. Lorsque l'opéra pénètrera dans les décennies suivantes les grandes cours royales, il devient objet de divertissement, de faste, d'émotion. Le peuple viennois se pressera aux opéras de Mozart, et en Italie au XXème siècle l'opéra sera encore boudé par bien des élites intellectuelles comme art trop populaire.

Et puis patatrac, tout d'un coup nous voici aux prises avec un monde de l'opéra intellectualisé à outrance: le vérisme objet passionnel du début du XXème siècle devient objet de dégoût, au détriment de répertoires jugés plus présentables et sérieux (quitte à ce qu'ils soient bien peu roboratifs). A l'ONP même aujourd'hui, l'opprobe sera lancée jusque sur Puccini, le Bel Canto où le Grand Opera, au nom d'un opéra artistique conceptualisé par son directeur comme 'objet inutile s'il n'est porteur de sens spirituel ou politique'. Parallèlement, les mises en scène contribuent à ravager toutes les émotions premières qui naissent à la représentation des spectacles: par le goût du trash plutôt que de la poésie, par l'anéantissement du rêve et du premier degré pour des surinterptétation douteuses, voire, par le dévoiement de tout ce qui est drôle, léger ou comique en vecteur de discours sérieux ou moralisant (que l'on pense aux Fledermaus de Salzbourg ou Paris)...

Au niveau de l'interprétation musicale, il convient également de se policer. Au feu, Del Monaco ou Mödl, et vive les Di quella pira sans contre-ut pour respecter ad libitum la bible du sérieux. Comme dit sur un autre fil, on chante peut-être de mieux en mieux, mais de façon de plus en plus policée, pour surtout ne prendre aucunement le risque d'être de mauvais goût. Bref, on se corsète, on ne prend plus de risque ou presque: surtout être bien posé et sans angle trop fort... Le chant n'a plus le droit à ses folies, qu'elles soient vocales ou expressives, et tout effet vocal trop brillant (un petit aigu par ci par là), toute recherche dramatique (risquer le sacrifice de la ligne vocale à l'expressivité dramatique), sans parler des effets de pur théâtre passés dans le chant, définitivement disqualifiés comme 'véristes'. On aura lu dans la presse musicale des derniers mois des 'relativisations' de Björling, de Fassbaender ou encore de Vickers, à côté d'enthousiasmes dithyrambiques pour des artistes bien fades. On en imagine d'autres, auraient-ils vu sur scènes un Del Monaco électrisant, bouder leur plaisir pour des motifs 'techniques' ou de bon goût. L'opéra est aussi histoire de Diva, de rivalités de ténors, de culte du chanteur... Disparu tout cela: l'encre coulera sur les mises en scène plutôt, ou bien sur la réapparition d'un obscur opéra sans génie dont la seule saveur est la nouveauté, plutôt que sur la fascination du chanteur. Nous ne sommes pas au cirque nous dit M. Mortier. Et puis, de toute façon, nait une star avec une personnalité médiatique, un peu glamour ou dérangeante, la curée se déclenchera immédiatement pour louer plutôt telle obscure inconnue sauf des happy few. Il suffit de voir le mépris avec lequel est accueilli une Gheorghiu ou un Alagna sur ce forum: pas sérieux ni digne toute cette folie, boudons vite notre plaisir. Quand on pense ce que représentait une Diva au début du siècle précédent, notre époque est devenue bien pincée.

L'opéra art exubérant, né dans les festivités fiorentines, sublime mélange de machineries et jeux de théâtre, de décors flattant l'imaginaire (merci encore M. Viola!), et de musique, tout à la fois fait d'exploits vocaux, d'émotions profondes, de divas mythiques, d'enthousiasmes et de bataille d'Hernani, serait-il en train de devenir un objet froid, avec un grand cortex mais bien peu d'âme? Tout ce qui est jouissif dans l'opéra serait-il condamné à disparaitre au nom d'un intellectualisme, aussi spécieux qu'infertile la plupart du temps? Parfois, je me prends, en contre-réaction, à fantasmer sur les Gioconda ou Cavalliera Rusticana de fête à Vérone des années 30 ou 50 où les chanteurs les plus immédiatement primaires déversaient, sans pudeur aucune, effets de manche et contre-ut, sans retenue aucune, pour un plaisir aussi grand qu'immédiat. Serais-je donc le seul à vouloir à l'opéra, di tanti palpiti, avant tout en prendre plein les yeux, plein les oreilles, plein le coeur, l'âme et l'imaginaire?

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Message par Zelenka » 06 août 2005, 18:34

Bravo pour ce plaidoyer convaincant ! Oui, il y a un danger d'intellectualisation excessive à l'opéra comme dans tous les arts. En même temps, l'opéra n'a jamais été seulement une question d'instinct et d'émotion débridée. Comme pour tout art, il y a conflit entre technique et expression, entre analyse et signification, entre conscient et inconscient. Actuellement, il y a déséquilibre du côté du discours au détriment du geste, du faire. Heureusement, il y a toujours des artistes qui savent dépasser la technique pour n'en faire qu'un moyen au servir de l'expression. Citons Mireille Delunsch, Nathalie Dessay, Simon Keenlyside, Cecilia Bartoli (même si pour moi elle en fait trop !), Evelyne Herlitzius (que j'ai entendue en Salomé : ce n'est pas toujours beau, mais ça donne le frisson), Antonacci et beaucoup, beaucoup d'autres. Encore faut-il qu'ils ne soient pas bridés par des mises en scène qui ne tiennent pas compte des interprètes, de leur personnalité, de leurs fragilités. C'est pourquoi, souvent, je trouve un opéra en version de concert plus émouvant. Il y a la dramaturgie naturelle du chanteur en danger qui transmet (ou non) une émotion.

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Message par Kat » 06 août 2005, 18:53

Non, je crois que la majorité des "vrais" amateurs, des amoureux fous de l'opéra sont aussi affamés de poésie, rêvent aussi d'artistes flamboyants.
L'opéra est un tout : chaque élément de cet art rentre en compte, la musique, l'intrigue (même les plus stupides), les voix, les talents d'acteurs des chanteurs, la mise en scène. Privilégier un aspect de cet art au détriment des autres, c'est déjà déséquilibrer la machine, la priver de sens.
Monter la Juive uniquement parce que cet opéra parle d'intolérance ? Pourquoi pas ? Mais encore faut-il être conscient que sans une distribution exceptionnelle, on court droit à l'ennui suprême.
La volonté de gommer certains aspects de l'opéra tels que les prouesses vocales, le génie dramatique, est liée à une intellectualisation à outrance et à un refus de montrer ses émotions. Combien de fois nous sommes nous dit que les applaudissements étaient tièdes au regard de représentations exceptionnelles (Tristan cette année, par exemple) : les spectateurs ont presque peur de montrer qu'ils sont touchés par une oeuvre. On rit du bout des lèvres, parce que le livret, la musique, nous dictent l'attitude à avoir. On ne pleure surtout pas ! Quoi, vous pleurez à la Bohème ! Mais vous êtes ridicule mon (ma) cher (e) :lol: ! Alors dans ces conditions, on recherche presque à dessin des artistes "fades" qui n'iront jamais faire vibrer la moindre corde sensible, on leur demande d'être corsetés dans le sacro-saint respect du style : non, non, pas d'aigu rajoutés, pas de cadences un peu folles ! Grand dieux, pas de sanglots étouffés, pas de larmes qui pointent au détour d'une phrase musicale ! Il faut que cela soit propre.
Alors oui, dans ces conditions, on se rend compte qu'on reste ému par des oeuvres que l'on aime, on est toujours bouleversé par Elektra, on aime toujours le Trouvère... mais on court parfois le risque de s'ennuyer ou de s'ennerver pendant quelques heures en voyant qu'elle trahison a subi l'oeuvre. Ne vous en déplaise messieurs les directeurs d'opéra et messieurs les metteurs en scène, mettez-vous dans la tête que sans la musique, vous n'êtes rien. Apprenez donc à la respecter de temps en temps....
Mais il n'y a pas que l'opéra qui soit touché : toute manifestation artistique est happée par ce phénomène. Restons dans le conceptuel ! N'admétons jamais que nous allons aussi au cinéma voir des films à grand spectacle, mais clamons haut et fort que rien ne vaut un obscur film intello : au moins cela fait réfléchir.
En résumé, pour quelques personnes qui disent "apprécier" l'opéra (ils ne vont certainement pas dire qu'ils "aiment" ça !), l'opéra est une prise de tête et doit nécessairement refléter nos problème actuels, le rêve est banni :cry: .
Navrée, les amis, mais moi je veux REVER, on en a si peu l'occasion dans la vie de tous les jours !
Kat.

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Message par Alain » 06 août 2005, 19:27

Je suis tout à fait d'accord avec Kat, l'opéra, c'est avant tout du plaisir, de l'exotisme et du rêve, apportés par la musique et la voix.
Je ne suis ni chanteur, ni musicien donc je suis incapable de juger si tel ou tel chanteur a respecté à la note près la partition et finalement je m'en moque pas mal (enfin dans la limite du raisonnable bien sûr), l'essentiel est d'avoir la chair de poule pendant la représentation et ce toujours grace à la musique et la voix.
Je pense que l'on essaye trop de tirer l'opéra vers le théâtre en cherchant à extirper du livret le plus de significations ou de symboles possibles et en mettant au second plan la musique , cela peut être valable pour certains librettistes mais il ne faut pas que cela soit systématique.
Donc, non et non, l'opéra n'est pas pour moi un objet intellectuel, la musique et le chanteur avec "sa personnalité vocale" restent essentiels.

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Message par Friedmund » 06 août 2005, 19:35

Alain a écrit :Je pense que l'on essaye trop de tirer l'opéra vers le théâtre
L'opéra est aussi du théâtre, et parfois cela peut-être très fort émotionnellement conjugué à la musique...
Alain a écrit :en cherchant à extirper du livret le plus de significations ou de symboles possibles et en mettant au second plan la musique , cela peut être valable pour certains librettistes mais il ne faut pas que cela soit systématique.
... ça par contre je suis bien d'accord! Pour synthétiser les deux, moi ce qui me gêne le plus c'est que l'on perde du théâtre opératique l'urgence et le geste émotionnel au profit du tarabiscotage intellectuel stéril. Je ne crois donc pas que le problème soit trop de théâtre... mais plutôt quel théâtre pour l'opéra?

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Message par Kat » 06 août 2005, 19:43

Je ne fréquente pas assez le théâtre pour avoir vraiment une opinion là-dessus, mais je crois que l'on essaye aussi d'intellectualiser les pièces à outrance avec des décors sans aucun rapport avec l'action, des transpositions dans le temps...
Est-ce-que je me trompe ?
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Message par tuano » 06 août 2005, 19:57

J'ai vu beaucoup de spectacles de théâtre où on modifiait franchement le texte, sans respect pour l'auteur.

J'ai l'impression que le sens du terme "intellectualisation" tel que posé par Friedmund en début de fil de discussion est déjà en train de dévier pour ouvrir un second débat.

Mes conclusions sont d'une simplicité enfantine :

1) Il faut de tout sur nos scènes : de l'opéra pour rêver, de l'opéra pour réfléchir...

2) Vive ODB où des amateurs s'expriment sur ce qu'ils aiment, ce qu'ils veulent, sans se laisser imposer la bonne pensée par la presse et les professionnels.
Zelenka a écrit : Heureusement, il y a toujours des artistes qui savent dépasser la technique pour n'en faire qu'un moyen au servir de l'expression. Citons Mireille Delunsch
Je dirais plutôt que c'est la technique qui la dépasse.

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Alain
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Message par Alain » 06 août 2005, 20:04

Oui, je suis d'accord, l'opéra c'est du théâtre.
Ce que je voulais dire c'est que dans une pièce de théâtre, l'auteur cherche souvent à faire passer un message au public à travers son oeuvre, message qu'il faut parfois essayer de décrypter.
A l'opéra, on peut avoir une situation analogue, et là, je pense qu'il y a matière à reflexion pour un metteur en scène qui peut aider à mieux faire comprendre et passer ce message au public.
Mais l'opéra, ça peut-être aussi qu'une simple histoire que l'on raconte pour divertir et le livret n'est qu'un support permettant l"épanouissement de la musique et de la voix (Bel Canto ou opéra-comique), dans ce type de théâtre, je pense qu'il ne faut pas chercher à creuser, le rôle du metteur en scène devient secondaire.
Mais dans les deux cas de figure, cela peut rester très fort sur le plan de l'émotion.

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Message par jeanch » 06 août 2005, 20:48

8O Ca me fait "rire" de lire que l'opéra ne serait pas un objet intellectuel alors que, sur ce forum, l'analyse des livrets, des oeuvres, des interprétations, des mises en scènes, des directions musicales ou d'acteurs, (ce qui est à mes yeux une forme de discussion raisonnée sur l'opéra) prend une place essentielle ! :twisted:
Ce forum ne serait-il pas la preuve de l'existence de l'opéra en tant qu'objet de réflexion ? J'en ai souvent l'impression.

Attention je ne dis pas qu'ODB serait réducteur, loin de là !
Je ne dis pas non plus que les ODBiens seraient des "intellos" sans le savoir.
Le caractère génial du genre opéra, c'est qu'on "trouve de tout". C'est bête à dire mais on peut rire, pleurer, réfléchir, s'émouvoir, etc. Le tout grâce à différents formes d'art (théâtre, musique vocale et orchestrale, littérature, scénographie, parfois danse). Chacun y trouve son compte, personne ne peut réduire le genre à une seule dimension.

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Message par philopera » 06 août 2005, 21:00

jeanch a écrit : Chacun y trouve son compte, personne ne peut réduire le genre à une seule dimension.
Tout à fait ; ce qui est recherché dans l'opéra est très variable entre les individus mais aussi chez la même personne ; pour ma part il y a des opéras où seules la voix et la musique me suffisent , me contrefichant pas mal du livret ,et d'autres où la compréhension de l'action et des sentiments des personnages sont necessaires pour provoquer chez moi une émotion

PS pour Friedmund : ce n'est pas parcequ'on aime pas Gheorghiu qu'on est un "peine à jouir", bien au contraire...

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