Le Directeur de théâtre, au Châtelet. Photographie © DR

 

Robert Fortune, vous êtes né dans le pays de Mistral…
Oui, je suis né à Eyragues à quelques kilomètres de Maillane, village natal de Mistral. Donc je connais bien la Provence, mais je l’ai quittée il y a bien longtemps, c’est peut être ce qui fait que je ne suis pas lié par un attachement fanatique au moindre détail provençal comme peuvent l’être certains puristes. Il faut réaliser qu’une représentation d’opéra relève avant tout d’une démarche artistique. Je suis assez respectueux de certaines règles lorsqu’elles sont nécessaires mais ce n’est pas parce qu’on déplace un bouton d’une robe que la face du monde va changer.
Il ne faut pas transformer les scènes en musées. Quelques fois un certain respect d’une situation ou d’un climat s’impose mais c’est tout…. Au delà, on peut rêver, inventer...

Avec Mireille est-ce qu’on dispose vraiment d’une grande latitude ?
Je ne crois pas. Il y a des opéras où l’on peut transposer et il est intéressant de le faire quelques fois. Il m’est arrivé de le faire mais toujours lorsque l’ouvrage lui même le permettait. Aujourd’hui je trouve qu’il y a une fâcheuse tendance à considérer que la transposition, c’est la mise en scène.
Il m’est arrivé à la sortie de tel ou tel spectacle d’entendre des spectateurs dire : « Ah! il n’y avait aucune transposition… donc il n’y a pas de mise en scène ».
Cela me met toujours de très mauvaise humeur : la mise en scène c’est un travail avec des acteurs, des chanteurs, c’est une direction d’acteurs, c’est un certain regard sur une œuvre, c’est créer un univers esthétique, c’est collaborer avec un scénographe, des éclairagistes…. Ce n’est pas « transposer » . Jean-Claude Auvray faisait çà il y a trente ans et, là, c’était révolutionnaire. Aujourd’hui la transposition relève de la mode, pas plus.

Avez vous découvert le texte de Mireille très tôt ? L’avez- vous lu en Provençal ?
Je l’ai lu en provençal lorsque Raymond Duffaut m’a proposé de créer Mireille pour la première fois il y a dix-sept ans de cela. . Enfant, je ne l’avais pas lu mais je connaissais l’histoire, on me l’avait contée.. Je ne parle pas le provençal mais je le comprends parfaitement. J’ai entendu quotidiennement ma grand-mère le parler avec mon grand-père ou ma mère. Avec moi elle utilisait le français. …
Aujourd’hui j’arrive à lire Mistral mais pour certains mots j’avoue que je suis obligé de me référer à la version française. Le vocabulaire de ma grand’mère était tout de même beaucoup moins étendu que celui de Mistral !

Vous me disiez qu’il n’y a pas de version française satisfaisante ?
Je crois qu’il n’y en a qu’une, c’est celle qu’a faite Mistral. Je me suis souvent demandé comment cette œuvre avait pu obtenir le prix Nobel de littérature a partir d’une traduction si « scolaire », c’ est un « mot à mot » banal. On a presque l’impression que Mistral a fait cette traduction pour que l’on soit forcé de dire « c’est quand même beaucoup moins bien en français ».

Vous pensez que c’était délibéré ?
Je ne sais pas… mais pourquoi pas ! Je pense que si l’on voulait faire une bonne traduction de Mireille il faudrait décoller du texte. La traduction de Mistral est très littérale aussi le résultat est-il assez plat. Un des grands défauts de la traduction en français c’est qu’on y perd la versification. Imaginez Racine ou Corneille sans le rythme des alexandrins… c’est un peu ça Mireille en français ! Alors que Mireille en Provençal est un chef-d’œuvre absolu .
Actes Sud vient de publier une très belle édition de Mireille avec des illustrations de Gustave Fayet. C’aurait été formidable qu’une si belle présentation soit accompagnée d’une nouvelle traduction. Peut-être un jour quelqu’un le fera…

 

 

Maquette de Mireille, aux Chorégies d’Orange. Photographie © Philippe Gromelle

 

Comme la traduction est de Mistral lui même il y a peut-être une forme de respect. Si le traducteur était un traducteur lambda, ce serait peut-être différent. Qu’est ce qui vous touche le plus ?
La poésie, intraduisible parfois, de la langue Provençale. Le désir le plus profond de Mistral était de réhabiliter cette langue tombée en désuétude et qui n’était plus transmise qu’oralement. Toute son œuvre est sous-tendue par ce désir là et toute son œuvre sera en provençal. Il entreprit même la lourde tache de créer un dictionnaire provençal, ouvrage capital pour lui. Puis vint le succès avec Mireille.
Alphonse Daudet avait dit après la publication de Mireille , je cite de mémoire, « maintenant on peut ouvrir des routes, mettre des poteaux télégraphiques où l’on veut, la Provence restera désormais dans la Mireille de Mistral » La prédiction s’est réalisée avec les autoroutes et le TGV mais il est vrai que dans la Mireille de Mistral la Provence est enclose telle qu’elle était il y a cent cinquante ans. A jamais.

Y a t-il eu des traductions étrangères ?
-Robert Fortune : Je ne sais pas… Mais je ne peux pas croire qu’une œuvre qui a reçu le prix Nobel de littérature n’ait pas été traduite en plusieurs langues , le Nobel ouvre toujours les portes d’une audience internationale.

Nicole Duault disait, lors de la conférence de presse des Chorégies, qu’il n’y avait pas d’universalité de Mireille parce que c’était un ouvrage trop régionaliste, c’est à dire fermé aux gens qui ne connaissent pas ce pays et sa culture. On peut ne pas être d’accord avec elle. L’œuvre a été donnée à l’étranger avec un certain succès.
Oui et j’ai pu vérifier cela en réalisant Mireille en Suisse et en Belgique où l’ouvrage a reçu chaque fois un accueil très enthousiaste. L’histoire elle même est simple et émouvante, elle peut toucher une multitude de gens de cultures fort diverses. Quant à la Provence il faut bien admettre que des milliers de personnes se déplacent chaque année pour venir la visiter. On ne peut pas dire qu’elle soit d’un abord rébarbatif.
Je pense plutôt que Nicole Duault voulait parler du coté « folklorique » dans lequel on peut facilement tomber avec ce genre d’ouvrage et là je suis tout a fait de son avis. Mireille nous parle des « gens des mas » d’une vie paysanne parfois rude mais aussi resplendissante dans ses fêtes et ses cérémonies religieuses. Il faut faire sentir le travail et la sueur, la ferveur et la foi en évitant le coté « joli santon de Provence », se rapprocher de la vie dans son authenticité primitive.

Des grands peintres ont été éblouis par ses paysages et y ont beaucoup aidé. Je crois qu’il y a une citation picturale dans votre prochaine mise en scène d’un grand peintre étranger qui a beaucoup fait pour la Provence.
Il y en a plusieurs. Vous les découvrirez aux détours du spectacle, je n’aime pas révéler toutes les images d’une mise en scène avant les représentations. Il n’y a plus aucun effet de surprise pour le spectateur.
Mais ce que je peux vous dire c’est que j’avais besoin pour Mireille de nature, d’espace, de paysages et de ciel. Je voulais aussi que cela soit fait d’une manière pas trop réaliste. Je pensais à la légèreté des aquarelles, aux regards des peintres qui amènent distance et poésie... C’est la raison pour laquelle j’ai fait appel à Jacques Rouveyrollis, grand magicien des lumières et à Christophe Vallaux.

Depuis votre première mise en scène de Mireille créée à Avignon et qui a beaucoup voyagé notamment jusqu’à Paris où elle a été donnée deux saisons consécutives à l’Opéra- Comique votre vision a t-elle beaucoup évolué ?
Les lieux sont semblables. Le spectacle sera très différent dans l’aspect visuel, Orange nous y oblige, mais en même temps sur le fond et l’analyse de l’œuvre j’ai peu changé d’optique, je modifierai cependant certaines choses. Par exemple dans la première version j’avais donné d’Ourrias une conception trop brutale.

 

 

Maquette de Mireille, aux Chorégies d’Orange. Photographie © Philippe Gromelle

 

C’est ce qu’on voit habituellement.
Musicalement c’est écrit comme çà, vaillant et violent. C’est un homme qui a l’habitude d’agir d’une manière assez rude, mais dans les quelques scènes où il est présent, notamment la première scène avec Mireille, c’est un homme capable de se mettre à genoux devant elle. Il peut laisser tomber le masque. Je trouve que dans la façon dont je l’avais traité, certaines attitudes, des mouvements scéniques, étaient encore trop brutaux. Je vais donc revoir le personnage d’ Ourrias...
Mais c’est un travail que je ferai aussi avec les autres chanteurs puisque, à l’exception de Jean-Marie Frémeau, aucun n’a déjà fait Mireille avec moi. Lorsque je reprends un spectacle que j’ai déjà monté avec une autre distribution, je reconsidère toujours la mise en scène. Chaque fois qu’un acteur nouveau arrive, il apporte sa personnalité, son rythme, son imaginaire. Je m’adapte au potentiel de vie et d’émotions qui sont en lui.
Le personnage de théâtre est quelque chose qui n’appartient ni au metteur en scène ni au chanteur. Il se crée entre les deux. Le personnage résulte de la confluence de ces deux désirs, celui de l’acteur et celui du metteur en scène. Cela, au Théâtre… A l’Opéra on peut ajouter un troisième désir, celui du chef d’orchestre

J’ai vu que Nathalie Manfrino travaillait le rôle avec une des Mireille les plus illustres et accomplies, Andréa Guiot qui me disait « je n’ai jamais appris Mireille, c’était dans mes veines dans mon cœur. Je suis née pour chanter ce rôle. Je n’ai pas eu de réflexions à mener, Je la mène maintenant parce que je suis amenée à faire travailler de jeunes artistes. »
C’est vrai, les grandes rencontres entre un personnage et un interprète se font avec une partie de travail et une partie plus secrète, plus intime, que l’interprète porte en lui. Il y a des rôles que certains artistes ne pourront jamais interpréter parce qu’ils n’ont pas en eux cette chose indicible et indispensable au personnage et qui n’existe que dans l’âme de l’interprète. Mireille est un de ces rôles. Pamina de La Flûte Enchantée en est un autre. N’est pas Pamina qui veut !

Votre mise en scène de La Flûte Enchantée est une de vos mises en scènes les plus fameuses. C’est une des plus subtiles que l’on ait jamais faite et on se réjouit de la revoir la saison prochaine à Avignon.
-Robert Fortune : Je pense, hélas, que ce sera la dernière. Les décors, les costumes malheureusement ne sont pas éternels. On l’a donnée l’an dernier à Tours dirigée avec beaucoup de finesse et d’intelligence par Jean Yves Ossonce. J’ai une affection toute particulière pour cette œuvre et je crois que je ne me lasserai jamais de la monter. Elle est si riche, si profonde et si humaine. J’aimerais d’ailleurs beaucoup qu’on me redemande un jour de refaire La Flûte Enchantée d’une façon tout a fait différente de ce que j’ai fait jusqu'à présent. Ce serait sûrement difficile mais passionnant.

C’est justement une œuvre où l’on peut transposer
C’est effectivement une œuvre qui s’y prête. Mais on peut aussi trahir cet ouvrage très facilement. La Flûte est une œuvre duelle, elle est à la fois un conte de fée et une grande aventure initiatique et spirituelle. La joie la plus simple y côtoie les plus hautes aspirations intellectuelles. Si on ne s’attache à montrer que l’un de ces versants on court à l’échec assuré. J’ai pu le vérifier plusieurs fois en tant que spectateur.

L’univers du conte est quelque chose qui vous est très cher. Vous avez beaucoup travaillé sur cette thématique.
C’est plutôt le hasard qu’un désir personnel. Vous savez, lorsqu’on est un metteur en scène indépendant comme moi et qu’on va voir un directeur d’Opéra qui vous aime bien, il vous dit parfois « qu’est ce que vous aimeriez monter ? Faites moi une liste » Vous faites la liste, vous lui donnez la liste et quand vous le rencontrez plus tard il vous dit « Merci pour votre liste, mais j’aimerai bien que vous montiez cette œuvre …, qui bien évidemment n’est pas dans la liste !!! ». Je l’ai expérimenté au moins cinq fois…mais il est vrai que j’ai ainsi mis en scène quelques contes : Cendrillon, Hansel und Gretel… qui m’ont procuré beaucoup de plaisir

Vous avez travaillé sur une rareté de Massenet, Cendrillon, un petit chef d’œuvre, beaucoup moins connue que celle de Rossini, avec une jeune artiste qui a pris beaucoup d’ampleur aujourd’hui…
Vous voulez sans doute parler de Sophie Koch , en effet j’ai travaillé avec elle au Grand Théâtre de Genève, pour une reprise. Elle jouait le rôle du prince qui est écrit pour une femme, ça a été une très belle rencontre. D’emblée, d’évidence, on sentait il y a dix ans qu’elle avait cette dimension humaine, cette sensibilité, ces qualités vocales qui lui ont permis de faire la brillante carrière qu’elle fait aujourd’hui …. Et puisque nous parlons de Cendrillon et que nous évoquons ces personnes rares et particulières que nous avons le bonheur de croiser parfois je voudrais évoquer une autre chanteuse que l’on ne voit malheureusement pas assez aujourd’hui c’est Catherine Dubosc. Voilà une autre artiste exceptionnelle avec qui j’ai eu le plaisir de partager une création c’était une « Cendrillon » parfaite. J’ai fait aussi Hansel et Gretel avec elle. J’ai eu aussi un très grand plaisir à travailler avec Mireille Delunsch si inventive et si douée...

… une actrice exceptionnelle. Elle a fasciné les plus grands metteurs en scène.
Cela fait partie des grandes joies de notre métier de rencontrer de tels artistes. Malheureusement à l’Opéra le le choix des distributions échappe au x metteurs en scène puisqu’il est le privilège des directeurs d’Opéra et il arrive souvent que ces rencontres magiques que nous avons entre artistes ne se renouvellent jamais. C’est extrêmement douloureux de savoir qu’il y a des interprètes avec qui l’on a partagé tant de plaisir que l’on ne reverra peut -être jamais … en tout cas sur une scène !

Aujourd’hui y a t-il des jeunes que vous avez repérés, qui vous ont marqué ?
oui, bien sur, je pense a Karen Vourc’h que je vais retrouver dans Mireille, Armando Noguerra qui m’a enchanté dans Papageno , Philip Addis, la si touchante Hye Myung Kang…et bien d’autres qui ne me viennent pas en tête immédiatement… qu’ils me pardonnent !

Vous avez maintenant une soixantaine de productions lyriques à votre actif. Y a t-il deux ou trois œuvres dont vous vous dites « avant la fin de ma carrière il faut que j’arrive à les monter quelque part même si c’est dans vingt ans? »
C’est effectivement une question que je me pose quelquefois. Mais dans vingt ans je ne ferai plus de mise en scène. A un moment je vais arrêter. Mettre en scène nécessite un investissement physique et énergétique qu’à un moment de la vie on ne peut plus faire, et je ne veux pas devenir un vieux metteur en scène en fauteuil roulant refusant de quitter la scène ! C’est, j’espère, une caricature mais c’est très sincère…. Je ferai d’autres choses, intéressantes aussi…

 

 

La Flûte enchantée, à Avignon. Photographie © DR

 

Alors quelles seraient ces priorités ? Avoir un théâtre à vous et une totale liberté de vous programmer.
Ca, c’est trop tard aussi ! J’aurais pu le faire, j’ai préféré la liberté, le vagabondage aux lourdeurs administratives et à la sédentarité… Aujourd’hui je monterais volontiers encore deux ou trois Mozart.

Dont vous avez fait Le Directeur de Théâtre au Châtelet et La Flûte Cette mise en scène a été portée aux nues et personne ne vous a proposé d’enchaîner avec un autre Mozart ?
Personne. Et ça fait dix-huit ans !

Et personne ne s’est dit, l’univers de R. Fortune c’est Mozart.
Non je pense que ça ne fonctionne pas comme ça dans la tête des directeurs d’Opéra… c’est un mystère !!!. Dans Mozart, mes préférences vont vers Don Giovanni , ou L’Enlèvement au Sérail qui est très difficile à mettre en scène, mais je suis tenté. Peut-être Idoménée.

 

 

La Flûte enchantée, à Nancy. Photographie © DR

 

Et hors Mozart ?
J‘ai toujours rêvé de faire Les Contes d’Hoffmann, mais on ne me l’a jamais proposé. C’est très curieux les cheminements d’une carrière. Il y a quelques années j’ai fait Francesca da Rimini au festival de Bregenz qui a eu un très grand succès, une presse internationale extraordinaire. Je pense que c’est certainement un de mes plus beaux spectacles. Cà ne m’a strictement rien rapporté. Il n’y a eu aucune retombée. Et quelquefois on fait un petit spectacle de rien du tout qui vous apporte des tas de contrats…. Cela fait partie des mystères et des joies de nos métiers de saltimbanques éphémères.

Vous convenez que vous avez fait des choses très diverses : comédies musicales, variétés avec France Gall, théâtre parlé avec Strindberg, Musset, Marivaux… Vous travaillez toujours pour le théâtre ?
Oui j’ai quelques projets... J’ai toujours aimé me déplacer, expérimenter des domaines différents, je suis d’un naturel curieux et c’est un merveilleux remède contre l’ennui et la routine.
Mais revenons au théâtre. Vous n’êtes pas sans savoir que la situation actuelle des théâtres est très difficile. Le théâtre subventionné voit ses subventions rétrécir comme une peau de chagrin et le théâtre privé est moribond. Avez-vous remarqué combien de scènes parisiennes
ou se produisaient il n’y a pas si longtemps des troupes de dix à quinze comédiens sont actuellement occupées par des one-man show venus pour la plupart de la télévision ? Des dizaines ! Monter de grands textes comme Hamlet ou Le roi Lear est devenu très compliqué en dehors de la Comédie Française ou de grands théâtres subventionnés. La première question que l’on vous pose aujourd’hui lorsque vous souhaitez monter un spectacle ce n’est pas : « avez vous un bon texte, avez vous de bons comédiens, avez vous des idées originales et surprenantes ? » non , la question est : « avez vous une production ? C’est à dire « Avez vous de l’argent ? ». La pression financière fausse tous les rapports. Nous allons vers une société ou tout doit être « rentable »… l’ère du fric Roi. Mais L’Art, la Santé, l’Education ne seront jamais et ne doivent pas être « rentables », ils le sont à long terme, c’est le berceau de toute civilisation digne de ce nom.

Quand vous avez commencé l’époque était très différente.
Complètement différente. Si l’on avait un peu de talent ce n’était pas si difficile que ça de monter un spectacle. Le tout premier spectacle que j’ai fait était un spectacle réalisé avec un groupe de jeunes comédiens amateurs au théâtre Jean Vilar de Suresnes. Comme le spectacle avait été bien accueilli, le directeur du théâtre m’a donné la possibilité de monter une pièce avec des comédiens professionnels. J’ai alors mis en scène Mademoiselle Julie de Strindberg. A propos de ce premier spectacle je me souviens que la première critique que j’ai eue dans un grand journal national venait d’un critique pour lequel j’avais beaucoup d’admiration : Matthieu Galley. Il a titré son article « Comme un opéra »… à l’époque je ne pensais nullement a l’Opéra…. C’était un peu prémonitoire, non ? Puis sont venus Les caprices de Marianne puis mes premières mises en scènes lyriques… ce n’était pas facile tout les jours, il fallait évidemment travailler dur mais néanmoins les mises en scène s’enchaînaient assez logiquement, l’une amenant l’autre, et cela avait du sens.
Aujourd’hui je connais de jeunes metteurs en scène, de jeunes comédiens talentueux qui mettent des années pour faire aboutir un projet, et bien souvent y perdent leurs économies et leur ardeur tant ils sont mal traités.
Savez vous qu’aujourd’hui par exemple certains directeurs de théâtre ont l’audace de demander à de jeunes compagnies de faire un « Pilote » (Encore un vilain mot venu de la télévision ! ) C’est a dire monter un acte ou une partie du spectacle qu’ils veulent jouer. Et ces jeunes acteurs travaillent ainsi parfois un mois ou plus, gratuitement, pour venir simplement présenter leur travail à un directeur de théâtre qui ne les engagera peut être pas ou peut être même ne viendra pas à l’audition. Je trouve ces pratiques honteuses et peu dignes d’un métier déjà suffisamment difficile et exigeant.
Comment faire pour que les talents d’aujourd’hui voient le jour, que les jeunes chanteurs, les jeunes comédiens , les jeunes metteurs en scène puissent exprimer leur sensibilité et inventer ce qui sera le théâtre de demain . Va-t-il falloir se résigner à voir la caste des « fils ou filles de » ( là, vous ajoutez le nom de quelque acteur ou actrice connue ou de quelque metteur en scène renommé ) prendre le pouvoir dans la famille « spectacle »…ce qui est aussi une tendance actuelle bien fâcheuse ! J’ai envie de voir des fils de plombiers ou des filles d’infirmières faire du théâtre, ils ont aussi le droit à l’imaginaire !

 

 

Les Huguenots, à Liège. Photographie © DR

 

Est ce que vous formez des assistants ?
Oui , et je trouve que c’est même une obligation pour nous, metteurs en scène, de former et de donner des chances à de jeunes talents J’ai eu des assistants qui ont déjà fait des mises en scène et je les cite car il ne suffit pas de former il faut aussi aider: Sylvie Auget qui a fait une merveilleuse Tosca, Pierre Ziadé, Irène Fridrici,Sylvie Laligne, Eva Kleinitz qui fait déjà une brillante carrière de directrice artistique et qui sera j’en suis sur bientôt une très grande directrice d’Opéra. Ils se battent pour se faire une place et ils ont de grandes qualités artistiques. Mais ce n’est pas toujours facile. J’ai commencé à une époque où le talent suffisait. Aujourd’hui on n’en est plus du tout là.

Qu’est ce qu’il faut être, un grand communiquant ?
Il faut être un grand communiquant. Il faut avoir un grand sens du relationnel. Il faut être sur tous les supports, être capable de trouver de l’argent, etre organisateur de tournée, être brillant dans les dîners en ville, savoir faire « des coups médiatiques ». Ah, les désastres qui résultent aujourd’hui des « coups médiatiques » ,on ne les compte plus ! Bref, après tout ça, si vous avez un peu de talent ça peut marcher. Courage !

Revenons à Orange.. Quelles en sont les difficultés. N’ y a t-il pas à Orange un problème de répétitions ?
La principale difficulté d’Orange est le temps de répétition. On dispose d’une quinzaine de jours dont une dizaine de jours dans le lieu. C’est un défi infernal mais c’est la règle du jeu ! Cela relève de la performance sportive. Comme je vous le disais il y a quelques minutes il est un temps pour tout dans la vie et a un moment ce genre de challenge devient difficile. En ce qui me concerne je pense que Mireille sera mon adieu à Orange ou j’ai toujours travaillé avec plaisir. Place aux jeunes !

Auparavant il y a eu Lucia en 1999 et La Traviata en 2003 avec le problème des Intermittents.
Oui, nous avons eu quelques soirées agitées mais après coup çà reste un très bon souvenir. Nous avions participé au mouvement des Intermittents et «négocié»que la représentation serait maintenue mais qu’il y aurait une manifestation à l’entracte en dehors de l’enceinte du théâtre. Malheureusement quelques éléments dissidents du mouvement des intermittents du spectacle avaient installé des sirènes dans la colline qui sont venues perturber le spectacle. Inva Mula et Rolando Villazon ont été extraordinaires. Je les revois arrivant a couvrir les stridences des sirènes en chantant. Ils étaient survoltés ! Nous avons frôlé l’émeute ! J’avais tenté d’expliquer la situation au public à la fin du spectacle et j’avais eu beaucoup de mal à me faire entendre. Mais j’y étais arrivé.
Quand je vois combien nos métiers artistiques se sont dégradés depuis lors je pense que nous avions bien eu raison de tenter de résister. Je referais exactement la même chose s’il le fallait, je crois que je serais même plus virulent
Aujourd’hui ou beaucoup de chanteurs, de comédiens, d’artistes talentueux de toutes sortes ont disparu laminés par les exigences de « rentabilité » d’une société qui ne court qu’après l’argent je me rends compte que pour survivre il faut détenir les moyens de production

C’est à dire l’argent et le pouvoir politique. Le nerf de la guerre et le levier de commande.
Oui et c’est consternant. Tout ce qui est humain est en train de disparaître dans tous les domaines. On glisse lentement vers un monde uniquement motivé par le pouvoir et l’argent. Si le monde artistique devient une machine a produire des spectacles rentables et pasteurisés c’est un modèle qui ne me convient plus. Et pourtant il faut résister !

 

 

Candide, à Saint-Etienne. Photographie © DR

 

Avez vous eu des modèles de metteurs en scène ?
J’ai été l’assistant de Jean-Claude Auvray et de Andrei Serban ils m’ont certainement beaucoup apporté, ces premières expériences lorsqu’on est assistant vous marquent pour la vie et on en garde certainement, inconsciemment, une certaine éthique. Ils sont un peu « la voix du père », du père artistique. J’ai eu de la chance d’aborder l’opéra avec eux. Et ce qui me réjouit le plus c’est qu’a cette époque j’aimais vraiment leurs spectacles et que lorsque je vois leurs spectacles aujourd’hui je les aime encore, cela me rassure sur une certaine perénité de leurs talents et de mes goûts. Au théâtre il y a eu Antoine Bourseiller, Roger Planchon, Luca Ronconi . J’ai eu la chance de les côtoyer. Je ne sais pas s’ils ont été des modèles, je dirai plutôt qu’ils ont été le terreau sur lequel j’ai poussé. C’était une bonne terre !
Il me semble aussi que ce qui m’a profondément touché ces sont les grands spectacles que j’ai vus lorsque j’étais très jeune. Béjart a été un grand choc émotionnel. J’ai vu « Le Sacre du Printemps » à Avignon .J’étais ébloui, envoûté par Béjart. Pour le voir travailler, je m’étais débrouillé pour obtenir un faux laissez-passer pour assister aux répétitions. On l’a beaucoup critiqué depuis et je crois qu’il y a eu à son égard une féroce ingratitude. Avoir fait un spectacle comme « Le sacre »justifie toute une vie. Les grands spectacles de Planchon, de Mnouckine, de Strelher , ont été très importants pour moi aussi

On sent une filiation entre Strehler et vous. Votre Flûte, même très différente de celle de Strehler à Salzbourg, m’a rappelé ses derniers spectacles, surtout son Ile des esclaves de Marivaux à l’Odéon.
Un spectacle de Strehler m’a beaucoup marqué, c’est Il CampielloArlequin serviteur de deux maîtres aussi. J aime leur simplicité toute apparente qui est faite d’une grande sophistication. Je recherche souvent dans mes spectacles à tendre vers cette sorte de simplicité qui est source de poésie.

Une légèreté, une subtilité. Ce n’est pas surligné.
J’essaie de plus en plus faire avec un minimum de moyens, que ce soit souple, fluide. Ne pas être pesant, laisser des espaces de liberté dans lequel l’imaginaire du spectateur puisse vagabonder. J’aime beaucoup lorsqu’à la fin d’un spectacle un spectateur vient me trouver et me félicite ou me remercie pour une chose qu’il a vue dans le spectacle et qui est une chose que je n’ai absolument pas souhaitée dans la scène qu’il raconte. Cela prouve que son imaginaire s’est engouffré dans le spectacle, il a rêvé. J’aime laisser ces portes ouvertes …..

Eluard disait « La poésie c’est dans la marge blanche »
Je ne connaissais pas cette phrase mais je la trouve très belle et très juste

Merci Robert Fortune d’avoir fait vos spectacles et de continuer à nous nourrir de tout cela. On en a besoin.

 

 

 

Francesca da Rimini, à Brégenz. Photographie © DR

 

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