Photographie © DR

 

Comment est née votre vocation de metteur en scène ?
Tout a commencé par un amour d’adolescence. J’avais 13 ans et j’ai fugué pour aller retrouver un chef d’orchestre dont j’étais secrètement amoureuse. Il dirigeait Pelléas et Mélisande à Lausanne dans une mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser. J’avais pris le train en cachette, et au-delà de ma fascination, bien réelle, pour le chef d’orchestre (rires) - je peux le dire maintenant, il y a prescription, c’était Louis Langrée -, j’ai eu un coup de foudre pour cet art-là. Par la suite, Louis m’a fait lire beaucoup de partitions d’opéra annotées, découvrir la musique de chambre et les quatre mains de Schubert que nous avons déchiffrés ensemble. Il avait déjà une approche de la musique vocale très intéressante, et passionnée. Je me suis rendue compte à quel point j’aimais la voix, mais dans le même temps, que je ne pouvais être chanteuse faute de posséder une voix moi-même. Et puis, Patrice Chéreau a publié un livre qui m’a marquée au-delà des mots : « Si tant est que l’opéra soit du théâtre ». C’est probablement cette lecture qui m’a décidée.

Vous aviez une chanteuse ou un type de voix de prédilection ?
Oui, Kathleen Ferrier. Je l’écoutais sans cesse. J’étais émue par cette voix bizarre, et ce destin tragique : un génie découvert si tard, sa relation privilégiée avec un chef d’orchestre (rires) – Bruno Walter - et la maladie qui l’emporta trop vite…

Déjà une mezzo…
Oui, sa voix étrange et immédiatement reconnaissable me fascinait. Ensuite, il y a eu, grâce à Jean-Marie Blanchard, un premier stage de metteur en scène avec Werner Herzog, à l’Opéra de Paris, alors que je venais de passer le baccalauréat et entrais en Hypokhâgne au lycée Fénelon.

Oui, sur Le Vaisseau fantôme.
Exactement. Je découvrais Wagner et la puissance de son écriture, et puis la grande et impressionnante machine de l’Opéra. Les yeux écarquillés, je faisais mes premiers pas dans ce milieu à part. J’ai appris à cette occasion qu’on devait parfois, après des semaines de travail, remplacer un chanteur au pied levé, pour en accueillir un autre à sa descente d’avion, qui se retrouverait sur scène deux heures plus tard, après quelques indications de placement…

Il faut dire que cette production a connu un nombre record de défections de dernière minute et de remplacements de ce type.
Une série de contretemps incroyables. On aurait dit une malédiction. J’étais assez choquée en fait, par la violence, la précarité et la difficulté de la production d’opéra, où malgré le travail long et minutieux, des moyens financiers exemplaires et des équipes nombreuses et talentueuses, on n’est jamais à l’abri d’une catastrophe de dernière minute. Après cette expérience qui reste très forte dans mon souvenir, j’ai étudié, j’ai voyagé. J’avais 18 ans et je n’écoutais que les poètes. J’ai suivi le conseil de Rimbaud : « Lâchez tout ! Partez sur les routes ! ». Et je suis partie.
C’est vraiment la rencontre avec Anna Caterina Antonacci qui m’a fait me souvenir en quelque sorte que je voulais faire ce métier. Alors que j’étais assez perdue, l’opéra m’a ressaisie. Je me disais comme dans Quartett d’Heiner Müller : « D’où vient ce soudain retour de flamme ? Et d’une passion si juvénile. ». Après ma rencontre avec cette artiste, l’opéra est redevenu mon obsession : mettre en scène, et puis la mettre en scène elle, cette artiste magnifique.
À l’époque, cela a pu paraître à certains un caprice ou une fantaisie irréalisable : je n’avais encore signé aucune mise en scène, tandis qu’Anna Caterina était déjà une star internationale. Mais grâce à elle, à sa curiosité et à sa confiance, et à la confiance d’un producteur – Olivier Mantei à l’époque – et de plusieurs théâtres en Europe, est né ce premier spectacle en 2006, Era la notte, qui a tourné depuis dans cinq ou six pays et continue de tourner encore.

Est-ce qu’il y aura un DVD d’Era la notte comme espéré ?
Nous avons un projet de reprise qui me tient beaucoup à cœur, à l’Opéra Royal de Versailles, qui serait assorti d’une captation réalisée par François Roussillon la saison prochaine. Cette aventure aurait dû avoir lieu à Vienne au Theater An der Wien en février 2008 mais de tristes incidents nous en ont empêchés. Nous tenons beaucoup à ce qu’existe une archive de ce spectacle. Si l’éphémère du théâtre en fait aussi la beauté, je crois à la nécessité poétique d’en garder une trace, et à la pertinence de rendre accessible dans l’espace et dans le temps un spectacle qui, comme tous les spectacles lyriques n’est représenté que peu de fois.

 

 

Photographie © Gilles Abegg / Opéra de Dijon

 

Est-ce que ces deux spectacles avec Anna Caterina Antonacci font pendant ou les considérez-vous comme des choses indépendantes ? On peut envisager de les proposer sur un même DVD …
Oui, nous aimerions beaucoup, cela ferait sens de capter et de proposer les deux spectacles ensemble. Ils sont intimement liés. D’abord dans leur genèse : un travail d’échanges avec Anna Caterina, de relecture et d’assemblages d’œuvres qui nous sont chères. Et, en réalité, les thématiques abordées dans Era la notte et Altre Stelle sont très proches. Quoiqu’elles soient traitées différemment, et qu’elles recouvrent des œuvres très différentes d’un point de vue historique et vocal. Une différence majeure réside dans le fait que le répertoire d’Era la notte n’est pas écrit pour la scène, tandis que celui d’Altre Stelle si, pour sa majeure partie.

Oui, il y a aussi un peu la même géographie de la tournée. Ces reprises sur la durée…
Oui, et chaque fois le spectacle grandit, s’affine et se raffine. Notre époque - et le milieu de l’opéra n’y échappe pas - raffole de la primeur des choses. Le public d’opéra est un public particulier, enthousiaste, composé de vrais connaisseurs et de passionnés, capables de voyager et de sacrifier beaucoup pour ne pas perdre une « Première ». C’est un comportement à la fois exceptionnel et rare à notre époque, rassurant aussi, car cette attente du public est merveilleuse, et nous porte. Pourtant, l’expérience de la tournée m’a appris que si la « Première » garde son caractère unique, émouvant et irremplaçable, car c’est bien d’une naissance qu’il s’agit, les spectacles, avec le temps, trouvent leur chemin et leur histoire, et se perfectionnent. J’assiste personnellement à toutes les représentations, et continue parfois des années après à faire des « notes » de mise en scène. C’est un travail, et une quête qui ne cessent jamais. Je ne veux pas voir la Première comme un aboutissement qui le figerait. C’est pour moi au contraire le moment où il commence à exister.

Beaucoup de gens ont vu dans Altre stelle un très beau spectacle mais déroutant, labyrinthique et sans forte cohérence dramatique.
Il y a de grands écarts dans le répertoire qui constitue Altre stelle, où l’on passe de Rameau à Berlioz, du Tasse à Quinault et de la shakespearienne Ophélie à la poésie contemporaine d’Andrée Chédid, ce qui est inhabituel. C’est un voyage d’un genre nouveau, qui tout en étant très construit en réalité, peut dérouter et perdre certains, c’est une règle du jeu qu’il faut accepter. Comme dans un film de David Lynch. Altre Stelle n’est pas un spectacle ordinaire. Pour autant, il ne faut pas confondre l’incohérent et l’énigmatique. Je sais qu’Altre Stelle, comme mes autres spectacles, pose une énigme que le spectateur doit résoudre. C’est comme cela que je construis mon travail dramaturgique, et c’est ce qui m’intéresse dans son élaboration.

Mais y a-t-il un moyen d’unifier le tout ou est-ce plutôt une suite d’éclats et disjonctions ? Il y a beaucoup d’éclatement et de non-linéarité au cinéna, dans la psychanalyse, dans l’art moderne en peinture et sculpture, dans le roman expérimental mais pas trop à l’opéra…
Moi, j’aime bien cette idée d’éclats comme vous dites. Sur scène, les verres éclatent sans doute un genre éclate t-il aussi. Mais pourquoi ne pas s’autoriser à l’opéra ce que le cinéma et la littérature ont inventé il y a si longtemps, quand Breton par exemple citait dans ses romans des pages entières de Sade ou de Lautréamont, ou quand Cassavettes filmait Gena Rowlands ? J’ai beaucoup regardé Une Femme sous influence pendant que je préparais Altre stelle. Et je me suis beaucoup intéressée à la question du montage et de la narration elliptique grâce ce film qui offre un des plus beaux portraits de femme et de mère qui devient folle. De la même façon, le « montage » des airs dans Altre Stelle est violent, avec des ellipses, pas seulement dans l’histoire de la musique, mais aussi dans la narration. Mais malgré tout, si tant est qu’il faille se justifier d’un acte de liberté poétique, ce qui n’est pas sûr, il y a une unité dans cette histoire de femme et de mère énigmatique qui attend un homme qui ne viendra jamais.

Oui, c’est un tas de pépites et d’éclats. Mais il y a peut-être un problème lié au choix de personnages forts, ancrés dans la culture, et qui n’ont pas forcément d’enfant, qui ont un autre parcours…Avec des personnages moins connus on pourrait peut-être entrer plus facilement dans votre histoire à vous…
Si vous regardez bien, ces personnages « forts » comme vous dîtes, d’héroïnes, ont des points communs frappants : ce sont des femmes abandonnées et trahies qui portent en elles une double dimension d’amante et de mère, d’amoureuses et de meurtrières.

 

 

Photographie © Gilles Abegg / Opéra de Dijon.

 

Oui mais dans Armide il n’y a pas de dimension maternelle.
Est-ce que c’est si grave ? Dans Armide, il y a l’outrage. De ne pas être aimée, ou plutôt d’être aimée puis brutalement quittée. Ce même outrage qu’on retrouve chez Médée, chez Phèdre, chez Didon, dans les autres séquences du spectacle. Ne regardez pas Altre Stelle comme une anthologie historique de l’opéra, mais plutôt comme une « clinique » freudienne et transversale de ses héroïnes.

Donc c’est psychopathologie de la vie extra-ordinaire ?
Exactement. Freud en aurait adoré l’héroïne ! Et la façon par exemple dont elle se met à confondre, dans un transfert furieux le traître et sa progéniture, dans la scène de rupture notamment, à laquelle les enfants assistent. C’est à cet instant précis qu’elle devient, non pas « la Médée de Cherubini », mais « une Médée », au sens générique et culturel du terme, et eux ses victimes. Et que le spectacle bascule.

Ils sont les héritiers de la faute du père. C’est comme le dit le langage populaire « les enfants qui trinquent »…
Une phrase-clé d’Altre Stelle qui m’a inspiré ce spectacle est dans la bouche de Didon, parlant d’Énée qui vient de la quitter : « J’aurais dû lui servir les membres de son fils en un hideux festin ». Comme dans Titus Andronicus de Shakespeare, on y retrouve le fantasme de servir à l’homme qui trahit les membres de ses enfants dans une espèce de festin cannibale. La punition suprême ! C’est une phrase terrible, et très intéressante d’un point de vue à la fois poétique et psychopathologique ! La présence des enfants dans Altre Stelle s’est très vite imposée: je cherchais comment offrir au spectateur un contrepoint dramatique au personnage féminin, mais dans le même temps, je voulais introduire sur scène de l’innocence, pour faire ressortir la cruauté de ce personnage. Ils rappellent ceux du Tour d’écrou de Britten, ceux de Médée naturellement, mais aussi les héros du Grand cahier d’Agota Kristof. Cette femme qui oscille entre son amour pour ses enfants et la haine qu’elle projette sur eux, sera donc quittée deux fois dans Altre Stelle : par leur père puis par eux. Grâce à leur présence, nous avons pu construire avec Anna Caterina un personnage plus complexe que dans Era la notte.

On est dans le répertoire qui lui tient le plus à cœur aujourd’hui.
Oui, et dans lequel elle excelle. À ce stade de sa carrière, elle a à la fois l’envie et le luxe d’aller vers la musique et les rôles qu’elle aime profondément. Scéniquement, Anna Caterina est une interprète avide d’expériences, en demande d’indications et d’inspirations, qui a besoin de relever un défi à la hauteur de son talent. Ici, inspirée par Gena Rowlands, Norma Jean Baker, Barbara Loden, Anna Thomson, le défi est d’incarner la femme mythique et sa fêlure, la star fragilisée et pathologique dans son univers intime, l’étoile énigmatique et brisée.

 

 

Photographie © Gilles Abegg / Opéra de Dijon

 

Oui, Altre stelle est un spectacle sur la perte des pouvoirs.
Oui, c’est un spectacle sur l’outrage et l’impuissance.

Oui, Armide est non seulement trahie par Renaud mais aussi par ses démons.
C’est d’ailleurs une des plus belles phrases du livret de Quinault mis en musique par Gluck : « S’il n’a pas su trouver mes yeux assez charmants, qu’il m’aime au moins pour mes enchantements ». Enchantements qui n’opèrent plus.

A Dijon, il y avait beaucoup de jeunes qui ont merveilleusement réagi.
Oui, cela m’a beaucoup ému en fait. On a tendance à redouter la présence de ce public « non averti », et on a tort. C’est paradoxalement parce qu’ils sont souvent vierges de références que les adolescents peu familiers de l’opéra entrent facilement dans Altre Stelle. Dans une société qui véhicule du sexe, du sang et de la mort, sans élégance, et avec obscénité, l’opéra est peut-être le dernier lieu où l’on exalte une autre chose, universelle et fondamentale : le sentiment. C’est je pense ce charme qui opère, et qui continuera d’opérer sur le spectateur, averti ou non.

Vous êtes la benjamine des metteurs en scène d’opéra et une artiste trentenaire qui possède les codes d’une culture « jeune » étrangère aux gens qui travaillent habituellement avec une diva comme Antonacci. Songeons que la dernière fois qu’elle a fait Armide c’était avec Pier Luigi Pizzi, un homme qui pourrait être votre grand-père.
Il ne s’agit pas de devenir iconoclaste pour autant. Ni d’oublier les règles de l’art. J’aime profondément cette musique, je crois dans sa puissance théâtrale et dans l’actualité de ses intrigues. Je n’y vois rien de poussiéreux, au contraire. L’opéra est ce qui me parle le plus de mon existence et de mes préoccupations. Mon décorateur pour Altre Stelle, Nelson Wilmotte, a réalisé à 24 ans un décor magnifique pour accueillir cette histoire nouvelle. C’est formidable que notre génération s’empare de l’opéra.

Oui, mais lui s’inscrit beaucoup dans la ligne de son père. Vous beaucoup moins. On aurait du mal à trouver des points communs avec le travail de vos parents.
Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff ont inventé au théâtre un style et une grammaire unique et forte. Leur travail m’est intime, et je suis une spectatrice passionnée de leur travail qui ne cesse pas de me surprendre et de m’émerveiller. Pourtant, dans l’exercice de mon métier, ma grammaire est différente, mes parti-pris aussi, et mon répertoire à l’opposé du leur. Sans que ce soit une décision, ni une volonté. Là encore, c’est une énigme ! Mais une chance aussi, dans la mesure où je me suis naturellement et immédiatement débarrassée à la scène du problème de la filiation. J’étais attirée par d’autres histoires. Ce qui ne nous empêche pas dans notre vie de tous les jours d’être extrêmement proches, dans un fonctionnement très tribal et dans un échange permanent sur ce que nous créons séparément. Quoique que nous ne nous interdisions aucune collaboration. Dans Altre Stelle, j’ai fait appel à Macha Makeïeff pour les costumes, magnifiques, très stylisés, pas parce qu’elle ma mère mais parce que je savais que pour ce spectacle-là et l’histoire que je voulais raconter elle était l’artiste qui composerait le mieux. Et je n’ai pas été déçue ! Elle a ce talent incroyable d’entrer dans l’histoire mentale des autres, et de traduire immédiatement et plastiquement le désir d’un autre artiste.

Mais comment vivez-vous ce statut de « fille de » ?
J’y attache sans doute moins d’importance que certains ! Je suis née et j’ai grandi aux côtés d’artistes qui devenaient célèbres. Comme Nelson Wilmotte, qui signe ici son premier décor a grandi auprès d’un père qui est un grand architecte. Quelle nourriture formidable ! Bien sûr lorsque j’ai fait mon premier spectacle, Era la notte, j’étais curieuse et intimidée de connaître leur réaction, devant un travail si radicalement différent du leur. À la fin du spectacle, ils étaient bouleversés, ils m’ont dit des choses que je n’oublierai jamais. J’ai la chance d’être admirée par ces deux artistes que j’admire tant. Critiquée aussi, mais c’est ce qui est passionnant.

 

 

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