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Conversation avec Raymond Duffaut

 

A quand remonte votre premier souvenir d’opéra en tant que spectateur ?
A 1948, c’était Le Pays du sourire à Avignon, et à partir de là le virus s’est installé progressivement !
Mes grands-mères m’emmenaient au théâtre, j’avais 7 ans, tous les dimanches après-midi.
Le dimanche, l’opérette, le jeudi : l’opéra - mais je n’y avais pas encore droit ! - Et dès que je revenais à la maison après la représentation, sur un cahier d’écolier, je faisais des « distributions idéales », par exemple Les mousquetaires au couvent avec Mme Untel et M. Machin !
A cette époque le lyrique n’était guère à la mode. Mes parents étaient pianistes amateurs, ils faisaient de la musique. Mais nous n’avions pas de disques et puis petit à petit je suis allé voir des opéras. J’ai eu de très bonnes relations avec mon professeur de musique de 6ème au lycée. Passionnante, nous parlions en dehors de la classe, car les cours n’intéressaient pas grand monde parmi les élèves.

Quel a été votre premier disque ?
C’était Faust dirigé par Cluytens, avec Victoria de Los Angeles, Christoff, Gedda. La version de référence… en 33 T avec en couverture le rideau du Palais Garnier.
Il y avait une marque de disques célèbre VEGA chez laquelle Vanzo, Gedda ont débuté.

Comment êtes-vous devenu directeur d’opéra en 1974 ?
J’ai fait des études de sciences économiques à Aix et me destinais au métier d’expert-comptable. Je travaillais déjà dans une société juridique et fiscale. Puis, dans le cadre de mon métier, j’ai rencontré Paul Puaux, le successeur de Vilar, au Festival d’Avignon. A l’époque, parallèlement, il y avait un conseil culturel qui gérait les activités, tout ce qui ce passait dans l’année à la chapelle des Pénitents Blancs, la salle Benoît XII…
Il m’a donc demandé, comme je m’intéressais à la culture et aussi en tant qu’expert-comptable de m’occuper en 1972 de l’administration du Conseil culturel et du Festival d’Avignon.
Le précédent directeur, Michel Leduc qui était resté 18 ans, a été Directeur de l’opéra de Marseille, mais également de Versailles et d’Avignon. Quand il a souhaité prendre sa retraite, on m’a proposé la Direction. Il y a eu un Conseil de « surveillance » pendant 2 ans (composé de M. Leduc, de l’administrateur de l’époque et de Paul Puaux) et deux ans après j’ai été nommé Directeur.

Vous aviez déjà une politique autonome ?
Après j’ai été complètement autonome, Il faut dire aussi qu’au départ j’avais été amené à être par hasard, critique musical à l’age de 18 ans pour le journal Le Provençal un soir j’ai remplacé le rédacteur en chef pour Les Huguenots j’ai donc fait la critique, et puis toutes les autres ! Même celles des Chorégies, sans me douter que j’en aurai la responsabilité un jour
Avant c’était déjà Michel Leduc qui est resté 3 ans, il a été une figure importante de l’Opéra dans la région, comme Ferdinand Aymé sur Toulon, Nice, Nîmes, Béziers…
C’est vrai, quand je vais voir des artistes âgés à la retraite, ils m’en parlent toujours. « Ah du temps de M. Aymé j’étais engagé à Toulon pour Paillasse l’après-midi, et le soir je chantais Faust ! »
Aujourd’hui quand des chanteurs me demandent un jour ou deux entre les représentations pour se reposer, je pense au rythme de ces anciens chanteurs qui ne se sont pas abîmés pour autant la voix, maintenant il y a un juste milieu…

On ne répétait pas à l’époque.
Pendant des années, on jouait l’opéra le jeudi et l’opérette le dimanche, rien du lundi au mercredi. On faisait une Générale, avec des toiles comme décors qui servaient pour le 1er acte du Pays du sourire, le 1er acte de Mme Butterfly autant pour le 2ème acte de Werther ! Les solistes invités venaient avec leur vestiaire. Il y avait une troupe de mon temps. Tous les chœurs devaient se fournir en costumes comme les solistes, les Maisons ne fournissaient rien, juste l’orchestre et la scène… et les décors. Et vous imaginez la concurrence entre ces dames pour arborer la plus belle robe !

On voyait donc des choristes avoir de plus beaux atours que « la Traviata » ou «Elisabeth de Valois » ?
C’est arrivé !
Naturellement, on dit aujourd’hui les coûts de production ont « flambé », ce n’est plus comme avant c’est certain. Si on retrouvait ces conditions-là les coûts en seraient diminués. On répétait un opéra en deux jours maintenant c’est trois semaines. La qualité des spectacles a changé, en 30 ans le public a évolué.
Le tournant pour la province a été plus difficile
Peut être au niveau des distributions, Rolf Liebermann à Paris a fait des distributions de luxe, discutables parfois…
L’évolution de l’opéra est venue avec les metteurs en scène de théâtre qui sont venus à l’opéra, Lavelli, Vilar, qui apportaient une autre approche à l’esthétique de l’œuvre une autre vision, ce qui a rajeuni le public de l’opéra. Il faut dire qu’il y a 30 ans on jouait devant des salles à moitié vides ! Lucia avec Mady Mesplé ou Tosca avec Crespin, ce n’était pas plein !
A Paris, c’était la même chose, même avec Vanzo ou Massard, avant Liebermann.

Des metteurs en scènes comme Chéreau qui abordaient le répertoire lyrique à Paris, ne venaient pas en province, il devait y avoir un décalage ?
Oui, mais Lavelli a travaillé à Angers, à Toulouse. Mais de toute façon, en province il y a eu des changements, une réflexion pour le montage des spectacles. Et dans le choix du répertoire, les créations comme Les diables de Loudun se faisaient devant des salles vides ou bien les gens hurlaient !

Oui, Renée Auphan m’a raconté certaines plaisanteries que l’on balançait du « poulailler » à Marseille pendant la représentation !
Je me souviens de Pagliacci et Cavalleria, pour lequel le metteur en scène avait placé le prologue de Pagliacci en début de spectacle et enchaîné avec Cavalleria. Ils n’ont pas pu le faire à la Première ! Tout le monde connaissait Pagliacci par cœur et c’était impossible
Une autre anecdote : pour la création de l’opéra de M. Bruni-Tedeschi, (père de…) en un acte Le Meuble rouge. Un grand antiquaire avait prêté de superbes meubles pour le décor. Un de nos spectateurs fidèles, Président d’une association lyrique du moment, s’était installé à sa place avec des écouteurs sur les oreilles et il m’a avoué avoir écouté Pagliacci pendant le spectacle.

Comme un jeune qui arrive avec ses écouteurs à l’opéra ! our les générales vous invitez beaucoup de jeunes, le renouvellement du public est difficile, sans être discourtois, en province ce ne doit pas être facile.
Tout dépend de l’ouvrage ! Si c’est le répertoire traditionnel Carmen, Traviata, la Flûte ou Don Giovanni on a des jeunes. Le problème financier, c’est que la base est de deux représentations (dimanche et mardi) avec un problème d’organisation technique également. On est très contraint sur le plan budget, on ne joue que deux représentations ce qui focalise un certain public, ce que je regrette. Dans le passé, j’avais fait quatre représentations devant des salles pleines.
L’an dernier, nous avions un programme traditionnel avec trois représentations de Traviata, et c’était plein. Je voulais faire Bohême trois fois aussi. Les cachets sont raisonnables, et des représentations supplémentaires étaient couvertes par la recette. Ce à quoi la Ville m’a rétorquée que si jamais il n’y avait pas salle pleine, on était perdant. Donc nous en sommes restés à deux ! C’est regrettable, nous nous refermons sur nous-mêmes, avec le public des abonnés. Le prix des places pour équilibrer la billetterie a été relevé.
Je trouve que l’on est trop cher - juste après Toulouse pour les tarifs-. Par rapport à ce prix, on ne remplirait pas les salles même avec des représentations supplémentaires. Il faut aussi avoir une qualité de production sinon le public ne viendra plus. Nous sommes la plus petite ville qui entretient un opéra à la charge de la municipalité.

Vous ne bradez pas comme à Paris ?
C’est une possibilité, avec la réserve suivante, c’est que si on dit que les places de dernière minute sont bradées, tout le monde viendra en dernière minute !

Pas les personnes qui peuvent se le payer et qui préfèrent avoir leur place habituelle
Il y a un gros risque. On fait un million huit cent mille euros de billetteries, sur le plan du budget on est 20ème rang des maisons d’opéra.

A une époque vous aviez programmé ici même les plus grandes stars
Il y avait moins de frais fixes, qui n’ont cessé de monter, maintenant on est structurés, avec du personnel de la fonction publique. Il y a une disparité entre frais fixe et structurels, au détriment du budget de la production. Le risque c’est qu’il y a un seuil en deçà duquel on ne peut pas descendre. On me dit « les opéras coûtent cher », on est déjà jusqu’à 5 opéra ce qui est peu, et 3 opérettes. Si on fait moins de production on risque la fermeture.

Y a-t-il un risque ?
L’an dernier, il y a eu la tentative du Ministère de la Culture de supprimer la subvention des théâtres de Metz, Tours et Avignon. Nous nous sommes élevés contre, avec un succès relatif puisque la subvention a baissé de 10 %, ce qui n’est pas rien.
Cependant, Jean-Yves Ossonce, de Tours aurait le plus de chance de s’en sortir parce que c’est le seul opéra de la région du Centre.
Il y a l’idée de régionalisation qui a tendance à se développer. On y a déjà travaillé, Toulon-Marseille-Avignon, on avait fait des programmations communes, ça fonctionnait bien mais ça mettait en cause : l’Etat, la Région, avec des obédiences politiques différentes, ça ne s’est pas fait.
Avec Georges-François Hirsch on avait travaillé avec Marseille, sur une programmation sur 3 ans, avec le grand orchestre national de Provence, le chœur était centralisé sur Marseille, et le ballet à Avignon. Nos costumes étaient rapatriés sur Marseille. Le ministère voudrait que l’on étudie à nouveau le projet, mais Renée Auphan n’y est pas favorable.
Je ne suis pas contre le fait de travailler ensemble, est-ce utile d’aller vers une vraie structure ou travailler sur une mutualisation des forces artistiques ?
L’Etat cite l’exemple de l’opéra national du Rhin, qui fonctionne bien, mais auparavant il y avait une vie lyrique sur 3 villes : Colmar -Mulhouse- Metz, il y a eu deux perdants dans l’affaire.
Marseille est la 2ème ville de France, ce qui veut dire que nous serons « mangés » dans quelques années. Je ne veux pas me battre pour maintenir un opéra à Avignon par rapport à Marseille.
Dans le processus de régional ; il faut trouver une spécificité, dans ce que pourrait être Avignon.
Marseille fait des productions lourdes. Comme Fidelio (mise en scène d’Auvray) on savait que la co-production, débutait à Marseille mais quand ils sont venus ici il a fallu casser le décor pour le faire rentrer sur le plateau ! Il y aurait donc des problèmes techniques.
Sur Marseille il y a une demande lyrique. Mais ils n’ont pas la structure pour se déplacer dans d’autres villes. Avignon peut le faire. On pourrait être le « fer de lance » d’une décentralisation de Provence. On a un orchestre associé à l’opéra qui est un orchestre de région.
On avait fait une expérience avec Cosi en co-production avec Martigues, et on l’avait tourné en région. Il y a un centre de jeunes chanteurs à Marseille, ils sont engagés suivant les demandes dans les opéras de région.
On pourrait par exemple, avec un jeune chanteur faire des productions plus légères et que l’on pourrait faire tourner en région.
Avec Paul Emile Fourny, Claude-Henri Bonnet, Renée Auphan on s’est réuni pour discuter des trois années à venir, on a mis a plat les productions envisagées, des co-productions et des mutualisations des forces artistiques entre nous (2011 et 2012 par ex avec les Vêpres siciliennes Ce pourrait être un galop d’essai

Vous êtes un grand découvreur de voix en France
C’est ma vraie passion. J’aurai voulu être agent artistique, mais tel que je le conçois, c'est-à-dire découvrir un chanteur, l’accompagner, le faire évoluer, le guider dans ses choix. Je ne dis pas que les agents ne le font pas…mais pour certains d’entre eux…

En multipliant les interviews, on constate que rares sont les artistes qui sont heureux du leur !
Le problème, c’est qu’ils ne viennent pas écouter leurs chanteurs dans des prises de rôle, c’est énorme ! Comment peuvent-ils les défendre s’ils ne l’ont pas vu sur scène !

J’ai une anecdote, un jour je souhaitais rencontrer un jeune chanteur, son agent me dit « téléphonez à Vienne, chez M. machin » je lui réponds « mais il chante au Châtelet ! Je suis à Paris pourquoi téléphoner à Vienne » !
Un agent qui était dans la région, avait téléphoné à un artiste sur son portable, il ne savait même pas que celui-ci chantait à Avignon…
Roberto Alagna, c’est Dussurget qui l’a découvert, je l’ai engagé il y a 20 ans maintenant pour un récital qui n'avait réuni que peu de monde dans la salle. Et après il a fait chez nous des prises de rôle: sa première Lucia, avec une jeune soprano qui avait beaucoup de qualités, mais qui malheureusement n’a pas poursuivi.
Inva Mula, on m’avait demandé de l’entendre, elle était dans les chœurs à Paris, j’ai été séduit par sa voix et sa personnalité, je l’ai invité pour Violetta, elle a fait beaucoup de prises de rôles. Elle reviendra en 2011, pour Thaïs.
Alexia Cousin, extraordinaire ! Ses premiers pas dans les Dialogues, Jean-Claude Auvray m’en reparle encore, et nous sommes déçus de la tournure de sa carrière. Quand il remonte Dialogues des Carmélites il fait toujours la comparaison avec sa « Blanche » du moment…Quel gâchis, elle aurait pu être la soprano du siècle !
Patrizia Ciofi : je ne l’ai pas découverte, elle devait participer au Voyage à Reims en 2000. Par agent interposé, peu de temps avant le spectacle, on me prévient que Mme Ciofi ne peut pas venir. Cela arrive malheureusement souvent avec des contrats doublement signés ! On lui avait proposé un opéra de Mozart au Châtelet.

Oui, Mithridate
J'ai dit à cet agent: "J’ai un contrat signé, on fait quoi ? Je suis à la recherche d’une Violetta dans 2 ans, je veux bien trouver une remplaçante pour Patricia Ciofi pour cette fois-ci, si elle vient nous chanter Traviata. " Elle nous a offert une Violetta inoubliable. Elle est exceptionnelle ; une sensibilité dans son timbre, difficile à exprimer, c’est très rare. On pourrait dire la même chose pour Rolando Villazon.

Et aujourd’hui ?
Amel Brahim Jelloul qui me rappelle beaucoup Ciofi, sa voix n’est pas très grande, son timbre est admirable mais elle doit rester vigilante sur ses choix. L’Elixir c’était bien puisque à Avignon ce n’est pas une grande scène et elle était fabuleuse aux Chorégies cet été, dans le Requiem de Fauré, une grande musicienne. Pour 2011, je lui ai proposé Constance, mais pas Blanche ! Poulenc ce n’est pas facile.
C’est un vrai problème chez les artistes, le choix des rôles. Mais c’est aux agents de veiller, il y a des artistes qui ne veulent rien entendre…

L’appât du gain ?
Le gain, mais en chantant des rôles qui leur conviennent, ils peuvent très bien s’y retrouver ! Mais c’est la volonté de faire plus…
Comme chez Alagna. Il veut faire des rôles trop larges, Otello, Samson, Radames, c’est sa limite…
Il y a la mondialisation, il faut que les chanteurs soient de mieux en mieux préparés, nous n’avons plus les grandes voix du passé (Nillson, Vickers, Caballé), par contre je trouve que le niveau est bien élevé, ils ont un meilleur bagage culturel, style, technique, musicalité, connaissance des langues. Sébastien Guèze, Xavier Mas, Laurent Naouri, Karen Vourc’h ont de fortes études derrière eux. Ça aide dans leur approche du rôle, c’est évident.

Quels sont vos grands souvenirs d’opéra à l’Opéra d’Avignon ?
Don Carlo en 1981 (Ghiaurov, Freni, Luccheti) superbement classique, sublime mise en scène de Karpo dans la production de Marseille..
Caballé dans Norma et d’autres grands rôles.
Ruggero Raimondi dans Don Quichotte, je devais avoir la production de Faggioni, hélas pour diverses raisons j’ai dû reprendre la production de Xaviez Depraz (un autre grand Don Quichotte) la cohabitation entre ses personnalités, je ne vous dis pas la soirée à gérer !
Dialogues des carmélites : un beau souvenir aussi avec Cousin…

Vous avez fait venir les plus grandes voix. Bon d’accord Pavarotti ne s’est pas libéré pour Turandot, ni Vickers pour Otello…
Mais pour Liu Ricciarelli a remplacé Freni avec Caballé en princesse Turandot!

 

 

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