Conversation avec Renée Auphan

 

Quels sont vos premiers souvenirs en tant que spectatrice à l’Opéra de Marseille puisque vous êtes née ici ?
Je suis née à Marseille mais je n’ai pas été spectatrice de l’Opéra du tout avant d’y travailler.

Vous avez répondu à une petite annonce du Provençal et vous êtes devenue assistante de Louis Ducreux.
Oui, exactement. Comme je suis d’une famille très modeste, on n’allait jamais au théâtre. On allait plutôt dans les cinémas de quartier.

Donc Monsieur Ducreux est une personnalité très importante pour vous et pour l’Opéra de Marseille
C’est vrai que c’était une personnalité très importante : avant même qu’il ne soit directeur de l’Opéra de Marseille, c’était un célèbre comédien et un célèbre metteur en scène. Il avait créé le premier théâtre décentralisé à Marseille, la première compagnie de théâtre décentralisée en France qui s’appelait le Rideau gris ; il se trouve qu’il était connu de quelques membres de ma famille du côté de mon père et quand j’ai répondu à cette petite annonce, ils ont vu marqué le nom Ducreux, ils m’ont dit « Bon, c’est très bien, Ducreux, bonne famille, tu peux y aller » ; on se méfiait beaucoup du milieu du théâtre dans ma famille.

Oui, c’était un préjugé courant à l’époque, dans beaucoup de classes sociales.
Mais Ducreux c’était la grande bourgeoisie. J’ai découvert tout à travers lui, d’abord l’opéra, puisqu’il faisait la mise en scène de Manon et que ça m’a complètement tourneboulée, ensuite je l’ai découvert, lui, parce que j’écrivais ma mise en scène, et la tapais à la machine ; un soir j’ai entendu quelqu’un qui jouait au piano à côté, une chanson que j’avais apprise à la radio, que je chantais tout le temps, qui était ma chanson préférée qui s’appelait « La rue s’allume », elle était chantée par Michèle Arnaud ( elle fredonne). Alors je suis allée voir Ducreux et je lui ai dit « Comment ça se fait que vous jouez cette chanson ?» et il m’a répondu, « C’est moi qui l’ait écrite !». Alors là, oui, là a commencée la dévotion !
Ensuite il a pris la direction de l’Opéra et c’est là qu’il a fait quelques saisons dont on parle encore 30 ans après.

Oui bien sur, la fameuse Carmen dans les décors de Bernard Buffet, notamment
Mais il a réussi presque tout ce qu’il a entrepris, excepté parfois des erreurs de distribution qui donnaient lieu à des broncas, ici, parce qu’ailleurs, le public aurait fait bon accueil.

 

 

Marius et Fanny , création mondiale de V. Cosma avec R. Alagna (Marius) et JP Lafont (César)
Photographies © Christian Dresse / Opéra de Marseille, 2007

 

Donc on en arrive à la spécificité du public marseillais...
Écoutez, à l’époque il y avait des pasionarias qui ont vieilli maintenant et qui sont moins virulentes. Certains ont compris.

Ils ont mis de l’eau dans leur vin ?
Ils ont compris ce que c’était le chant, mais à l’époque il y avait toute une bande de jeunes qui était déchaînée, et donc effectivement il y avait des broncas incroyables, sur des œuvres qui n’appartenaient pas à leur culture ; par exemple sur Don Giovanni.
Une bronca sur Don Giovanni! Pourquoi avoir monté Don Giovanni !? « Nous voulons du lyrique »

Pourtant il y avait Aix en Provence pas loin qui défendait beaucoup Mozart.
Justement, ils n’y allaient pas. Ils trouvaient que Mozart c’était de la musique embêtante. Ce n’était pas dans leurs traditions. Il y avait des broncas contre la programmation d’opéras de Mozart, ne parlons pas de Lulu d’Alban Berg

Il avait monté Lulu ?
Oui bien sur pour la première fois en France.

Oui, avant la production de Chéreau ?
C’est pour ça que ça m’a profondément énervée quand Liebermann a monté Lulu à l’Opéra de Paris qu’on ait dit « pour la première fois Lulu fait son apparition en France »... alors je me disais « Attends, Il y a 25 ans que Ducreux l’avait présentée à Marseille ! »

J’ai remarqué que l’Opéra de Marseille a assuré la création française de Rusalka 25 ans avant Paris. Et alors vous avez suivi Louis Ducreux à Monte Carlo ?
Oui, je suis allée à Monte Carlo parce que lorsqu’il a quitté l’opéra de Marseille. Il est parti pour les États-Unis faire la mise en scène de je ne sais plus trop quoi, donc il avait besoin de quelqu’un qui aille tout de suite sur place pour préparer les saisons et il m’a envoyée moi. J’avais 22 – 23 ans,et je me suis retrouvée comme ça larguée à Monte Carlo, et ça m’a beaucoup servi, parce qu’il n’y a rien de mieux que de larguer quelqu’un et de le laisser se débrouiller. Je suis partie en Italie, je suis allée voir les agents, il me disait, « je voudrais qu’on monte ceci, cela »...

Ah oui, il ne s’occupait que d’une liste ?
Oui, « Et maintenant vas-y, prospecte !» ; pour l’époque c’était à la fois plus difficile et plus facile, il y avait moins d’agents, il y avait de grandes agences, donc on était obligé d’aller les rencontrer ; on allait les voir et ils nous faisaient des propositions.
Maintenant, il y a un nombre d’agences à n’en plus finir, et du coup ça complique énormément les choses. Dans le temps, ça se traitait comme on parle là. Maintenant, tout se passe par mail, on n’a plus aucun contact avec les artistes et c’est très rare qu’on ait des contacts avec les agents. Certains passent nous voir, mais ce n’est plus la même manière de procéder.

 

 

Patrizia Ciofi dans les Contes d'Hoffmann mis en scène par Laurent Pelly
(une production de Lausanne vue à Marseille)
Photographie © Opéra de Marseille, DR

 

Et donc ensuite vous avez commencé votre travail de directrice à Lausanne ?
Non, après j’ai chanté. A Monte Carlo. J’avais un travail fou, mais comme j’étais très très seule, je ne connaissais personne, et, comme finalement, la meilleure distraction c’est de travailler, j’ai commencé à reprendre des leçons de chant.
Et là, j’ai trouvé un maître italien formidable, il avait 90 ans, il avait formé la plupart des chœurs de Monte Carlo qui avaient des voix sublimes. Il y avait un chœur à l’époque formidable, des ténors des sopranos magnifiques ; donc je suis allée le voir et j’ai commencé à étudier le chant avec lui. Puis je suis entrée au . Après je suis rentrée avec Bernard Lefort à l’Opéra. Après Lefort, j’ai auditionné pour Liebermann, Liebermann m’a engagée, on était cinq Français en tout.
Et puis voilà, après ma carrière de chanteuse s’est déroulée Elle a marché, je n’ai jamais manqué de travail. Ensuite il y a eu Lausanne.En fait, c’était d’abord un festival.
Voilà ! C’était un festival auquel d’ailleurs j’étais allée assister plusieurs fois et que, pour ma part, j’avais trouvé sans intérêt parce qu’ils faisaient venir à l’époque des opéras tout prêts des pays de l’Est.
J’étais allée voir un Tristan dont je ne me suis pas remise, où mon mari s’était trouvé mal d’ennui. Je ne veux pas dire du mal de ce festival mais enfin, et puis cela avait lieu au mois de juin, il faisait chaud, alors quand on m’a proposé le festival, tout de suite, j’ai dit «Je pose ma candidature ce n’est pas pour faire un festival »
Je n’aime pas les festivals, c’est comme ça, Je préfère de beaucoup faire une saison, de manière à ce que les gens aient quelque chose à se mettre sous la dent toute l’année en matière d’opéra. On donnait peut-être plus de 300 concerts par an à Lausanne, une ville de 300 000 habitants ; vous vous rendez compte ? et c’était plein, ça marche ! Alors j’ai dit « je laisse tomber tout à fait le concert, on ne fait plus de concerts ; (pendant le Festival aussi, il y avait des concerts), en revanche, on met tout sur l’opéra, je fais une saison Opéra/Ballet, ce qui manquait à la ville et j’ai très bien réussi. Mais ça a été du boulot…… !
Parce que je suis arrivée dans un théâtre où il n’y avait …rien ! Rien pour faire un opéra : il n’y avait pas d’habilleuse, il n’y avait pas de chef de chant, de régisseurs, cinq techniciens en tout…

Vous aviez quand même un budget ?
j’avais un tout petit budget, j’avais 3 millions de Francs suisses, le première année je ne les avais même pas, j’avais 2, 5 millions ; et donc j’ai formé un chœur d’amateurs, j’ai formé un orchestre d’amateurs qui maintenant est devenu réputé Je me suis régalée. Je me suis tuée, mais je me suis régalée.

Et après il y a eu la direction du Grand Théâtre de Genève et vous avez ouvert avec Wozzek.
C’était une gageure de reprendre ce théâtre après Hugues Gall, j’avais la trouille...

Et alors le bilan que vous dressez de votre travail ?
Écoutez, je ne peux pas dire le contraire, mon bilan a été excellent, je ne vais pas faire preuve d’une modestie mal venue, c’est vrai que ça a bien marché.

Vous avez pris des risques pourtant, l’ouverture avec Wozzek, le Retour d’Ulysse..ce type d’ouvrages affichaient-ils complets ?
Oui, presque. Étant donné qu’il y avait beaucoup moins d’argent qu’autrefois, au départ de Gall, ce n’était plus l’âge d’or. Cela faisait 2 ans que ça commençait un peu à décliner et quand je suis arrivée je n’en avais pas beaucoup non plus. Donc j’ai vraiment bien bien bien calculé chaque risque et puis ensuite je me suis mise surtout à chercher des sponsors. Et j’en ai trouvé. Pas mal. Ce qui a permis de redresser le budget et de garder un certain niveau. Et puis je n’hésitais pas : si je voyais un gros déficit sur un ouvrage, et bien je changeais d’ouvrage en cours de saison, je me débrouillais comme je pouvais. Et finalement je suis partie sur un bilan formidable.

 

 

Pelléas et Mélisande avec N. Manfrino et M. Barrard
Photographie © DR

 

Et donc vous êtes revenue dans votre ville natale.
Oui, je comptais prendre une retraite paisible au bord du lac, je me disais « je vais enfin me prélasser » et puis au bout d’un mois des personnes m’ont contacté en me disant « Écoutez, vous êtes marseillaise, il faut revenir à Marseille, il faut poser votre candidature. Je n’en avais pas trop envie.

C’était tout de même un défi?
C’était un défi par rapport à moi-même et puis c’était Marseille.

Parce que c’était pas l’age d’or de l’Opéra ?
Non. En outre, je venais de perdre ma mère et venant de perdre ma mère je me suis sentie très désorientée. Finalement je me suis dit que c’était sa ville, c’était…

Un signe, de rappel dans sa vie ?
Oui, et puis je n’aurais pas pu rester sans rien faire ayant perdu ma mère.

Ça a permis d’aider au travail de deuil ?
L’un dans l’autre ça a fait que je suis revenue, j’ai eu du mal à m’adapter dans un premier temps. A me réadapter, après presque 20 ans de Suisse, c’était un peu dur. Maintenant ça va très bien.

Donc à votre arrivée il y avait ce concept qui circulait un peu partout, celui d’opéra régional avec Avignon et Toulon. Est-ce qu’il est définitivement abandonné. Vous n’avez pas l’air d’être une fanatique du projet.
Non, j’ai toujours été contre. En tant que chanteuse j’étais déjà contre.

C'est-à-dire le côté « succursale » ? Une première distribution quelque part et puis on tourne.
Je ne pouvais pas m’en plaindre parce que figurez-vous, je me souviens d’Alain Lombard qui m’avait proposé 36 représentations entre Mulhouse et Strasbourg ; il me faisait ma saison

Ah oui, avec 36 ça va !
  Çava, hein ? Finalement je ne l’avais pas fait, et j’étais très contre ces « pool » parce qu’un Opéra dans chaque ville, c’est vrai que cela demande un effort mais on fait tellement d’efforts pour des choses qui n’en valent pas la peine, on fait tellement de frais dans toutes les villes pour des trucs qui n’ont aucun intérêt que je trouve qu’une ville, pour exister, se doit d’avoir un Opéra. Elle existe 10 fois plus que celle qui n’en a pas ! J’en suis persuadée. Dans toutes les villes. Je peux vous dire que l’image de Lausanne a changé aussi grâce à son Opéra. A Lausanne, il n’y avait pas de tradition lyrique, je l’ai créée et cela a fait une vraie publicité à la ville, vous aviez des articles dans toute l’Allemagne. Tout le monde venait voir mes spectacles en disant « elle est folle » ( Rires) et puis tout à coup c’est devenu une ville qui avait son Opéra, son Ballet

Oui, c’était complet. Le panorama total de la culture.
Voilà. Et je pense que chaque ville, que ce soit Avignon, que ce soit Toulon, a envie d’avoir son Opéra.

Mais c’était une idée de qui ; du ministre ? Des barons culturels ?
Je pense, oui, que c’est venu surtout du Ministère, de l’État.

Ce n’était pas une volonté régionale ?
Il y avait un mélange.

Les politiques ici y étaient plutôt favorables ?
Oui et non. C’était partagé. En plus je ne suis pas sûre qu’un pool fasse faire de grandes économies. Ça fait beaucoup de chômeurs, des tas de métiers qui disparaissent, et c’est un appauvrissement aussi bien artistique que social.

Avez-vous pour objectif d’obtenir le label « Opéra National » ?
Honnêtement, ça m’est égal.

Cela vous est égal. Mais les politiques y sont sensibles ? Et les sponsors peut-être aussi ?
Certainement car c’est une sorte de reconnaissance voire de label.

Oui, c’est très chic.
Comme de s’appeler Festival. C’est pour ça que je n’aime pas les festivals parce que je trouve que c‘est du bidon, neuf fois sur dix, sauf certains. Le festival de Glyndebourne, autrefois Il a apporté beaucoup de choses Ce côté particulier qu’on ne retrouvait nulle part. L’ambiance. Une identité. Salzbourg aussi, on allait voir certains opéras qu’on ne voyait pas ailleurs. C’était unique. Et Aix aussi, on y voyait des Mozart qu’on ne voyait que là-bas, à Bayreuth, c’était des Wagner qu’on ne voyait pas ailleurs. Ou alors, montés très mal. Quand vous imaginez ces distributions où il y avait, par exemple, trois chanteurs allemands qui chantaient en allemand, deux chanteurs français qui chantaient en français, le chœur qui chantait en français, des voix approximatives, …donc si on voulait voir Wagner on allait à Bayreuth pour voir Wieland Wagner en train de faire des choses sublimes avec ses super-stars. La première fois que j’ai vu Anja Silja dans La Walkyrie, j’étais tombée raide morte, de bonheur ! Mon Dieu, mais que c’était beau !

 Mais ici il y a eu de grands chanteurs wagnériens malgré tout. Après, avec Monsieur Karpo.
Après, tout ce répertoire s’est répandu ; Mozart s’est répandu dans tous les Opéras, Wagner s’est répandu, Strauss s’est répandu. Tout s’est répandu, partout.

Il n’y a plus de raretés, finalement ?
Il n’y en a plus.

Donc il faut se tourner vers la création mondiale, comme vous le faites ?
En tous les cas c’est clair que Marius et Fanny c’est un peu exceptionnel dans le sens où, parmi les opéras du XX siècle, les gens qui l’auront vu, qui achèteront peut-être le DVD si il sort, pourront le chanter à leurs petits enfants.

 

 

Fanny et Panisse : A. Gheorghiu et M. Barrard.
Photographies © Christian Dresse / Opéra de Marseille, 2007

 

Oui, Saint François d’Assise de Messiaen c’est plus dur ! Il y a un problème de mémorisation pour le prêche aux oiseaux (Rires) Oui, je te salue Sœur mésange, je te salue Frère Moineau »
C'est grotesque ce texte, mon Dieu...

Vous aimez beaucoup Janacek, je crois ?
Oui ! Janacek j'aime beaucoup!Comme j’ai adoré le XX siècle.

Vous l’avez servi.
Je l’ai beaucoup chanté. Vous savez que chaque année je m’imposais un opéra contemporain pour le plaisir

Beaucoup de Poulenc….
Même des choses beaucoup plus ardues. Je « me suis tapée » du Ligeti, je me suis tapée beaucoup de choses. (Rires)

De Ligeti, vous avez chanté quoi : Le grand Macabre ?
Oui, Le grand Macabre dans la version française mise en scène par Daniel Mesguich à Garnier.

Et donc vous allez présenter Jenufa bientôt. Vous allez reprendre la production de Jenufa qui a reçu le Prix de la Critique ?
Voila, c’est ça, je reprends celle-ci parce qu'en plus les metteurs en scène sont de GRANDS amis que j’admire.

Qui ont fait une grande Carmen aussi; Beatrice Uria-Monzon qu'on a reçue nous en a dit le plus grand bien, et plein de choses à Londres et partout dans le monde; alors on arrive à la fameuse question de la rénovation.
Écoutez, alors là, la rénovation, la rénovation…

Qui court depuis longtemps. On peut faire le point? Ah, ça court toujours?
Ça court toujours. Sur le plan national, les monuments historiques devraient se faire un plaisir de donner une enveloppe; un devoir, oui un devoir parce que c'est quand même le seul théâtre art Déco de son type, il est même beaucoup plus pur que les Champs-Élysées. Il se doit d'être rénové.

Et sans le label National on ne peut pas obtenir d’argent ?
On peut essayer quand même, mais c'est vrai qu'avec le label national je pense qu'on aurait beaucoup plus de chances. Mais vous savez, finalement, le label national ne dépend pas de la politique culturelle de la ville.

 

 

Don Quichotte Avec Pierre Thau (Don Quichotte) et Alain Fondary (Sancho) en mars 1986

 

Et la promotion auprès des jeunes?
On en fait beaucoup. Quelque chose d'assez classique, qui se fait un peu dans tous les Opéras : les directeurs d’école et de collège choisissent un certain nombre de classes qui vont travailler sur des œuvres que nous présentons; donc, ils la travaillent à fond et ensuite nous présentons un spectacle en fin d'année. C’est l'enseignant qui dit par exemple " le Bal Masqué ça m'intéresse". Après on décide de ce qu'on en fait. Est-ce qu'on va en faire quelque chose de dansé, ou quelque chose de mimé ou quelque chose de théâtral, de chanté. On choisit une œuvre, à partir de là, on part sur un thème, ça peut aussi bien déboucher sur du Rock and Roll. On peut imaginer tout ce qu'on veut. Donc, chacun choisit son œuvre, à partir de là les gosses, ça en fait quand même une bonne centaine, vont suivre un travail pendant la saison, viennent voir les générales, font des visites du théâtre, apprennent comment on fait les costumes, les décors, ils rencontrent tout le personnel de l'Opéra, ils ont des visites guidées, des explications. A côté de ça on reçoit des classes qui tournent et qui viennent voir un opéra selon le nombre de places dont on dispose. Et voilà. Et ça demande un gros boulot parce que par exemple quand c'est le secteur danse, ça c'est dur parce que nous avons affaire à une ancienne danseuse étoile de l’Opéra, qui est vraiment une chorégraphe qui a du talent, une imagination phénoménale et elle les fait travailler comme si elle faisait travailler des professionnels. Alors il y en a beaucoup qui lâchent au milieu. C'est dur et ça leur apprend VRAIMENT quelque chose, ça leur apprend vraiment la discipline et on a eu des résultats extraordinaires. Extraordinaires déjà sur le plan visuel et surtout, les professeurs nous ont dit que les gosses ça les avait complètement transformés. La première fois c'était extraordinaire; elle avait pris, je ne sais plus quel était le thème, je crois que c'était Traviata, et elle les fait danser, c'était toutes des petites des quartiers Nord, la "super banlieue", qui n'avaient jamais entendu parler d'opéra ni rien du tout, elles les avait fait danser en tutu romantique avec des mouvements de bras superbes, et je me souviens après, il y a eu des interviews à la télé et les filles se sont dit " tout d'un coup je me suis sentie belle:" " je peux être gracieuse, je peux porter des grandes jupes… »

C'est mieux que "ni pute ni soumise".
Et cette année, on a un truc un peu spécial, c'est-à-dire justement cette chorégraphe, Josiane Ottaviano on lui a proposé de s'occuper d'enfants sourds. Sourds-muets. Elle a commencé son boulot, je suis allée voir une classe et si elle arrive au bout, ce sera un exploit formidable. Elle leur apprend à danser sans entendre la musique.

Sur une voix intérieure. C'est fascinant.
Je pense, oui, si elle y arrive, parce que ça va être dur. Si elle y arrive il y aura un spectacle prévu début juin Ensuite nous allons chanter dans les hôpitaux, dans les prisons même, avec l'orchestre.

Et alors, quel accueil?
Formidable. Au début ça s'agite; quand on est allé chez les hommes, c'était particulier, avec tous ces crânes rasés, des trucs comme ça, au début on était là comme ça....

Oui, je me souviens que Samuel Beckett avait été fasciné quand on avait monté En attendant Godot dans une prison. Le public avait énormément ri, et lui voulait que les gens rient, et nulle part le public sérieux, cultivé ne riait, c'est comme Kafka, à Prague tout le monde rit, en tchèque c'est de l'humour noir, morbide et évidemment ici personne ne rit, tout le monde trouve ça atrocement angoissant, c'est l'absurde de la condition humaine. Eux, ils avaient ri et Beckett, ça l'avait bouleversé…
Voilà, c'est très concluant, et puis dans les hôpitaux évidemment, on chante pour les anorexiques, les enfants et les vieux.

 

 

Alain Fondary (en civil),Marita Napier (Elsa), Janos Furst(chef orchestre),
Alberto Remedios (Lohengrin), Jacques Karpo
(Metteur en scène et ancien directeur de l’Opéra de Marseille),
Victor Von Halem (Le Roi Henry), Léonie Rysanek (Ortrude),
Donald Mac Intyre (Telramund) Photographie ©DR

 

Moi, je trouve que le public des Opéras de province (en général, je ne parle pas que de Marseille) est vraiment en train de vieillir.
En province, oui, parce que c'est un public qui a ses abonnements depuis trente ans et que les parents ont amenés à l'opéra tout petits. Hier soir il y avait beaucoup de personnes âgées, ça m'a frappée. Ensuite j’en ai parlé avec quelqu'un qui était au balcon qui m'a dit que non il y avait beaucoup de jeunes !

En tous cas, mon " envoyé spécial" qui couvre votre saison il a tout juste 19 ans et il fait du chant à Angers, je trouve qu'il est tout à fait dans la tradition comme on imagine le public marseillais, c'est-à-dire passionné par le XIX ième romantique, le Bel canto.
Mais les vrais amateurs d'opéra sont comme ça; On est dans la pure tradition marseillaise. On va monter Jules César, alors là, pour le coup, je prends des risques. Ou on adore, ou on meurt !

Et en plus, sans vouloir être méchant, avec le chef que vous avez choisi...
Il a fait merveilleusement Don Giovanni !

Oui mais moi j'ai entendu son Jules César à Nancy, c'était très long, ce n'était pas très tonique. c’était très vieux style d’interprétation baroque! Je suis un véritable amateur de l'opéra baroque mais là c'était assez ennuyeux ; enfin, on verra, peut-être tiendra-t-il compte des critiques qu'on lui a adressé pour Nancy ?
Attention à Nancy comme à Marseille il ne s’agit pas d’un orchestre baroque. Dans Don Giovanni il a été superbe.

C'était la fameuse production de Bélier-Garcia dont on a dit beaucoup de bien.
Et puis il y avait, comment il s'appelle, Nikitin. J'adore Nikitin, il est Insensé, tatoué des pieds à la tête, je l'ai vu torse nu, je l'ai vu nu! Je suis arrivée il était sous la douche, je l'ai vu, il était entièrement tatoué!

Justement puisqu'on parle de nudité, je crois que vous aviez eu un discours assez dur contre certaines dérives de mise en scène.
Je hais la nudité gratuite. Il y a deux choses que j'ai interdites aux metteurs en scène, c'est d'abord la nudité gratuite. Il est évident que si je monte Thaïs, Phi-Phi, Salomé je ne m'y oppose pas

Ah bien la danse des sept voiles on ne dit pas non. Moi j'ai vu Karita Mattila à Paris, je n'ai pas dit non! Surtout que c'était sublimement chanté aussi. Il ne s'agit pas de prendre un top model.
Voilà, il y a des ouvrages qui sont écrits pour ça, et c'est d'accord. Quand ce n'est pas écrit comme ça je ne vois pas pourquoi on va nous coller des gens à poil partout. Je trouve ça humiliant surtout quand ce sont des figurants. Quand ce sont des chanteurs ma foi qui acceptent d'être nus, c’est leur affaire.

On peut avoir un peu d'exhibitionnisme, si on est artiste ça existe dans cette profession.
Ça existe certainement mais ça me déplaît fondamentalement, comme le fait de s'attaquer de près ou de loin à une religion quelle qu'elle soit.

Donc, pas de controverses sur le thème religieux!
Non, non!

Pas d'Idoménée comme on l'a vu à Berlin ?
A Berlin j'avais vu Trouvère dont je ne suis toujours pas remise, je l'avais vu il y a vingt ans Quand Léonore chante son air (elle fredonne), il y avait un Christ nu sur une croix et des boys devant avec la plume au derrière qui dansaient.

C'était l'époque où Berlin était en pointe dans la culture gay, underground, dans le décalé.
j'ai failli avoir une attaque.

Oui mais ça on ne peut le voir qu'en Allemagne je pense, en France on n'a jamais vu ça.
Si je montrais le dixième de ce qu'on fait en Allemagne sur cette scène !

Oui je crois que vous pourriez fermer la porte.
Et me mettre dessous !

Je crois que ce ne serait plus la peine de revenir à Marseille.
Le premier metteur en scène que j'ai engagé, un très bon metteur en scène, un type de théâtre mais qui adore l'opéra, qui connaît l'opéra, qui connaît la musique, il est musicien, il m'avait fait Lucrezia Borgia. Et je vous jure pour lui c'était ultra plan-plan comme mise en scène. Je ne voulais pas commencer par un scandale, c'était mon premier spectacle, donc il avait fait un truc plan plan mais quand même c'est un metteur en scène allemand qui va loin, qui pousse les trucs. A la fin le public l'attendait, quand il est arrivé il lui ont dit " toi, si tu reviens on te fout dans le Vieux port !" Il a rigolé. Mais par exemple Laurent Pelly s'est fait jeter quand même!

Pour les Contes d'Hoffmann ?
Oui

 

 

Les Contes d'Hoffmann, à Marseille, décembre 2004.
Photographie © Opéra de Marseille / DR.

 

Oui, j'y étais. Qui venait de Lausanne, justement.
Écoutez, la plus belle production...

Depuis Chéreau, oui.
Il s'est fait jeter! Il n'a plus jamais voulu remettre les pieds à Marseille Il était dans un état, il m'a dit « c'est la première fois que je me fais siffler. Que pouvais-je répondre ?

Oui, les gens voulaient du Savary et ils ont eu du Pelly.
Je ne sais pas ce qu'ils voulaient, j'ai pas compris. Moi j'étais en extase, j'étais allée voir le spectacle à Lausanne, j'étais entrée tout de suite dans la co-production et j'ai dit on fait comme on peut MAIS ON LE FAIT! Je veux avoir ces Contes d'Hoffmann à Marseille!

Moi j'ai adoré aussi.
Et voilà, il s'est fait jeter! Je me souviens d’une création sous Giovaninetti, Miracle à la courrebaptisé « cagade au jardin » qui était interrompue sans cesse par des sifflets et des insultes. Pour les Diables de Loudun, des gens apportaient des réveils matin pour les faire sonner au milieu du spectacle et des bottes de radis.

Et La Neige en août, ça s'est passé comment?
Très bien. Presque plein, et un TABAC! Donc ils sont prêts à s’ouvrir à des œuvres très contemporaines dès que c'est beau et poétique. Il faut que ce soit classe et poétique.

Une idée de luxe, de classe et de poésie.
C’était un spectacle très simple mais très poétique. Il y avait des colonnes qui se déplaçaient, il y avait ces chants, ces danseurs chinois qui sont merveilleux, avec une délicatesse !, il y avait des comédiens taïwanais, au milieu, qui racontaient leur vie en chinois quand même, et bien, ils ont tout « gobé », il y avait un silence de mort et un immense succès. C'était très beau à voir. Il n'y avait rien, il y avait quatre colonnes et des costumes très simples, en voile. Donc ils n'ont pas besoin forcément d'avoir Hollywood, mais j'essaie un peu de décrypter ce qu'ils aiment vraiment.

Vous faites des études, sociologiques, d'âge? Non? Ça ne vous intéresse pas? C'est très à la mode. On ne peut pas trop jouer la dessus de toutes façons. .
Vous savez le public d'opéra se renouvelle automatiquement, je l'ai vu au cours de ma carrière

Qu'est-ce qui a changé?
Quand on parlait de jeunes tout à l'heure. Les jeunes ne viennent peut-être pas spontanément à l'opéra, il faut les amener, et souvent, je dirais que 7 sur 10 sont réfractaires, donc ils viennent de force, ils entendent de force et après ils font leur vie. Et vers trente- trente cinq ans, quand ils ont bien fait toutes les boîtes de la terre, entendu toutes les sonos du monde, un beau jour ils se disent, « tiens, si on retournait à l'opéra ?»; et ils reviennent.

Vous pensez à une espèce de passage à l'âge adulte?
Oui.

Une sorte de rituel?
Je pense.

Moi aussi. Et la recherche de jeunes chanteurs? Parce qu'il y a des jeunes dans le public, il y a aussi de jeunes chanteurs. Vous auditionnez beaucoup? Ce soir il y a Sébastien Guèze, par exemple.
Oui, ça a toujours été ma spécialité parce que j'aime les jeunes chanteurs et qu’il faut leur donner leur chance. J'adore ça; des fois je me plante, des fois ça marche mais j'aime trouver quelqu'un et me dire, « allez, j'y vais ».

 

 

Sébastien Guèze en Marius, à Marseille.
Photographie © Christian Dresse

 

Et Sébastien Guèze, vous en pensez quoi ?
Je pense que Sébastien, s'il ne fait pas de bêtises, parce qu’on lui propose des trucs hallucinants, peut faire une très belle carrière! La première fois que je l'ai entendu, je suis allé le voir sur le plateau, je lui ai dit " vous êtes très jeune, vous avez une vois magnifique, faites gaffe, je suis persuadée que dans deux mois on va vous proposer Carmen » Et il me dit " C'est déjà fait!" Pour moi, c'est Vincent, c'est la voix de Vincent, c'est le physique de Vincent.

Et vous aimeriez conseiller des jeunes comme ça?
Ah oui!, mais le problème c'est qu'ils n'écoutent pas beaucoup, je ne parle pas de Sébastien, je parle des jeunes en général, ils ont du mal à écouter, ils ont un prof, ils lui font confiance et puis à un moment ils se trouvent meilleurs que tous les autres… Après ils déchantent, c'est le cas de le dire.

Et vous voyez quoi comme différence fondamentale entre un artiste de cette génération là et vous quand vous aviez cet âge là, enfin pas vous en tant que Madame Auphan mais en tant que génération.
Je crois qu'on était pareil.

 

 

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