Reynaldo Hahn La Carmélite (1902)  Une œuvre à découvrir

 

 L’œuvre de Reynaldo Hahn devait être présentée au public le 14 mars 2020 à la Halle aux Grains de Toulouse dans le cadre des Musicales francorusses (voir distribution à la fin).  Ainsi l'Orchestre national du Capitole de Toulouse pouvait offrir l'occasion à la Carmélite en version concert de sortir de sa réclusion, prélude à un enregistrement qui serait une première discographique.Ces manifestations ont dû être annulées pour cause de crise sanitaire liée au COVID 19. Dans l'attente d'un concert à venir ou de la parution de l'enregistrement annoncé par le Palazetto Bru Zane, je propose, en ayant écouté quelques mesures à peine de cette partition, un résumé du livret, un rappel des conditions de la création de cet opéra historique et un aperçu  des remous qu'elle a suscités.

 

Une comédie musicale

Présentée comme une « comédie musicale » en quatre actes et cinq tableaux sur un livret de Catulle Mendès, La Carmélite voit le jour à l’Opéra-Comique le 16 décembre 1902 : Emma Calvé chante le rôle titre sous la direction d'André Messager.  Près de trente personnages, seize chanteurs, un chœur, un orchestre, un Roi (Louis XIV), son épouse la Reine, une favorite (Louise de La Vallière), une rivale (Athénaïs de Montespan), un Évêque (Bossuet), une Sorcière (La Voisin ?), des courtisans (comtes et marquis), des artistes tels le Musicien, le Maître à danser, le Poète (on songe au Bourgeois Gentilhomme),  les jeux et intrigues de cour, un divertissement agreste et un Couvent : voilà les ingrédients d'un spectacle fondé sur un livret romanesque sans prétention historique (même s'il prend appui sur des faits réels et des anecdotes connues) écrit par l'habile faiseur qu'est Catulle Mendès et porté par la musique de Reynaldo Hahn.  

Pour tous ou presque, cette Carmélite est une découverte. Il existe un air  « Sommes nous pas trop heureux », extrait de cette fantaisie poétique et dramatique chanté par le compositeur lui-même, excellent interprète célébré par Proust en son temps (https://www.youtube.com/watch?v=JHf2L9_fbOY). Cet air de cour peut paraître un peu fade pour rendre justice à cette partition. Mais à une cette intrigue convenue, sans rebondissement, sans personnage  fort, à des vers qu'on a connus plus inspirés répondent une musique que l'on dit charmante, mais sans grande invention mélodique, une orchestration solide mais sans les raffinements espérés, une construction traditionnelle par numéros qui ne dépaysent guère. La Carmélite  n'aurait pas le charme de Ciboulette (1923) ou même de L’île du Rêve (1896) récemment redécouverte. Catulle Mendès a inspiré le musicien précédemment : parmi les quelque 125 mélodies composées, Hahn  a mis en musique deux textes du poète, Naguère au temps des églantines (1896) et  le Souvenir d'avoir chanté (1899). Il signera encore  la musique de la Fête chez Thérèse, ballet-pantomime en 2 actes, sur un livret du même (Opéra, 16 février 1910).

Il semblerait qu'il n'y ait  pas eu de représentation de cet ouvrage depuis la création et ses 27 levers de rideau. On trouve cependant trace d'une prestation avec piano et mise en scène au CNSM en 2014 avec les étudiants qu'étaient entre autres Anas Seguin, Marie Perbost , Axelle Fanyo et Marianne Croux. La Carmélite étant donc une œuvre mal connue (euphémisme), j'en donne ci après un résumé personnel un peu long. On peut lire le livret (mais non le copier) sur ce site : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k74650k/f6.image

Résumé de l'intrigue

  Acte I. L'aimable et pure Louise aime le Roi d'un amour sincère et total. Au premier tableau, elle avoue ingénument à ses compagnes : « « Le plus beau des seigneurs de la Cour c'est le Roi ».Celui-ci, dissimulé sans voir la jeune fille, surprend cet aveu charmant. La jeune filles'épanche  dans l'évocation pleine de grâce de sa première rencontre avec le souverain « de ciel et d'aube couronné ». Celui-ci, charmé, goûte la « douceur des sincères louanges » et tombe amoureux de cette voix et de son innocente ingénuité. Son ardeur augmente quand il écoute Louise, restée seule, évoquer son plaisir de vivre à la campagne et ses pudiques prières (air :« Je suis timide encore / Dans ces salles dorées »). Le Roi subjugué se jette à ses genoux et lui déclare son amour. Elle ne lui demande qu'une faveur : « partir ». Le deuxième tableau voit se dérouler le Ballet des nymphes qu'on préparait au premier. Dans une scène relevant du théâtre dans le théâtre (on songe à l'Impromptu de Versailles de Molière), chaque personnage de la Cour joue un rôle dans une pastorale où les dieux se mêlent aux bergers. Alors qu'Athénaïs, future maitresse du souverain,  campe une ensorcelante Bacchante, Louise endosse le rôle que la Reine a refusé, celui de la chaste Ariane. Le Roi joue … le Roi, et  délivre une déclaration d'amour déguisée à Louise : « Sommes nous pas trop heureux, / ô Nymphe, que vous en semble./ Nous voilà tous deux ensemble / Et nous nous parlons tous deux »..Mais sortant de son personnage, à la stupeur générale, il enlace Diane/ Louise, lui intimant de rester. Cette scène provoque la fureur et la jalousie d'Athénaïs et la douleur de la Reine dissimulée et humiliée. Le chœur célèbre « le triomphe de l'amour ».

Acte II. Louise et le Roi depuis trois mois se rencontrent, se jurent amour et fidélité, sans avoir encore, dit-on, consommé. On entend le prêche d'un nouvel évêque « aux sermons redoutés ». L'homélie (en prose) est entrecoupée des commentaires sardoniques de deux créatures maléfiques, la Sorcière et le « sacrilège » qui organisent des messes noires et attendent l'accord d'Athénaïs pour œuvrer contre l'emprise grandissante de Louise sur le Roi. L'évêque seul avec la jeune fille prévient et menace: « Pauvre petite Madeleine / Peut-être encore sans péché/ Tels que les bords de la fontaine / Vos yeux ne seront pas séchés ». Il lui abjure de ne pas souiller l'honneur de la Reine. Louise prie quand surgit l'amant royal. S'ensuit un duo d'amour aux oxymores marqués : « O délices douloureuses / Délicieuses douleurs ». Louise se prend à rêver que le Roi ne soit qu'un humble gentilhomme. Il lui jure un amour éternel. La jeune femme est près de succomber quand paraît à une fenêtre du palais la Reine. Louise interprète cette apparition  : « C'est un signe du Ciel qui barre / La route et nous sépare ». Mais le Roi l’entraîne dans le pavillon. Athénaïs a tout vu et ordonne au sacrilège d'agir.

Acte III. Dans les appartement des dames et des demoiselles, chacun évoque la disgrâce de Louise, le triomphe d'Athénaïs. « Le Roi fait à sa guise / Favorite ou nonnain. / Il mène au lit Marquise / Et l'autre au couvent prochain ». Louise paraît, triste et maladive. Elle tend à Athénaïs une lettre pour le Roi, qu'elle se met à réciter. C'est l'air du sonnet : « Tout se détruit, tout passe, et le cœur le plus tendre / Ne peut d'un même objet se contenter toujours ». Athénaïs déchire la lettre. Restée seule Louise prie, puis se défait de tous les présents que le roi lui a offerts, une broche qu'elle glisse sur sa peau déjà meurtrie par les tortures qu'elle s'inflige en punition de son péché, les lettres, les vers que le Roi lui a écrits et qu'elle relit une dernière fois. Le remords la crucifie, et le souvenir de la Reine à sa fenêtre. Et, juste punition, elle même à la fenêtre voit l'homme qu'elle aime enlacer Athénaïs, se découvrant une douleur commune avec la Reine, espérant par la souffrance être pardonnée. « Mais je souffre autant qu'elle. O ciel juste ! Est-ce un signe / Que d'être tienne enfin tu vas me juger digne ? » L'évêque plusieurs fois lui refuse le pardon et la condamne au couvent. Louise  pour se mortifier et s'humilier propose à sa rivale son aide pour se recoiffer. Le Roi survient et cherche dans l'obscurité la chambre d'Athénaïs, pénètre par erreur dans celle de Louise, qui guide ses pas vers l'appartement de sa rivale. Le Roi la reconnaît, Louise refuse ses regrets et le conduit chez la Marquise: « Et je vous chasse en infidélité / Oh ! Le repos en Dieu, l'ai-je enfin mérité ? »interroge la pauvre victime.

Acte IV. L'église d'un couvent de Carmélites. Louise va prendre le voile. L'évêque parle de souffrance et de pardon. L'orgue seule se fait entendre. Les Carmélites entonnent doucement le De profundis. « c'est la Mort au monde ». Louise rayonnante « chante glorieusement » un cantique de joie : « Épousailles ! Salut ! Gloire ! Éternelle vie ». Les religieuses reprennent le cantique. Mais il manque à Louise pour être pleinement heureuse d'être pardonnée. La Reine dissimulée sous un voile se découvre et lui accorde son pardon : « Toi qui l'aimas comme je l'aime, embrasse moi ». Louise sereine entre dans le couvent. Surprenant les pleurs de la Reine, l'Evêque s'étonne : « Vous la plaignez ? «  - Non, je l'envie. ». Rideau

Le livret et la réception de l’œuvre

Le livret d'une versification très souple composé par Catulle Mendès repose sur une intrigue simple, linéaire dominée par un seul personnage un peu complexe, celui de Louise, sincèrement amoureuse et pieuse, tourmentée par son péché et le déshonneur qu'elle inflige à la Reine. Loin d'évoquer la vraie histoire de la Vallière qui a donné six enfants à Louis XIV avant d'être supplantée en effet par Mme de Montespan, le récit romanesque se joue en quatre temps brefs : la rencontre du Roi et de Louise et les premiers aveux, les menaces de l’Evêque et la faute, l'abandon et l'humiliation, le couvent et le pardon enfin accordé à la Carmélite.

Le personnage du Roi est bien celui que décrit le critique du  Gaulois, 17 décembre 1902: « Il cueille, en passant, le frais amour de Louise de la Vallière ; puis, il court à l’autre, et il disparaît. » . Athénaïs cherche seulement à séduire et se révèle prête à tout. Son amant la décrit ainsi : « Un cœur féroce et d'or dans une splendeur blanche / Comme une guêpe dans un lys ». Le personnage de la Reine est moins intéressant en lui-même que par sa place symbolique à quatre moments clés: refus de jouer Diane, rôle qui échoit à Louise, apparition à la fenêtre au moment où Louise va succomber,  jeu de miroir quand Louise à son tour surprend le nouveau couple, pardon accordé in fine. C'est ainsi la Reine qui a le dernier mot... de l’œuvre et permet à la carmélite absoute de connaître enfin la paix intérieure. L’Evêque imposant et menaçant représente l’Église, ses exigences, le respect des convenances, moins la foi que la morale. Tous les autres personnages sont des comparses, passagers et frivoles, sans grandeur. Les « méchants » ne le sont qu'en paroles et ne font guère frémir. La portée du livret est sans aspérité et se réduit à des couples de valeurs antagonistes : la Cour  versus la Nature, l'hypocrisie vs la pureté,  la galanterie vs la sincérité, l'apparence vs la pudeur, le déguisement vs l'innocence, le Mal vs la Religion.

Pourquoi la Carmélite a-t-elle suscité à sa création en 1902 un quasi scandale ? En raison du dernier acte. La date de la création (1902) est au cœur de la période - qui se déroule sur de longues années - de l'affrontement violent opposant catholiques fervents et anticléricaux. Elle se conclura par  la loi de séparation des Églises et de l’État adoptée en décembre 1905. Assez curieusement, c'est le réalisme de la scène de la prise du voile qui a choqué le camp clérical, trouvant indécent que l'on portât sur scène une cérémonie spirituelle si intime. Catulle Mendès dès le surlendemain de la représentation se justifie dans le Figaro :

« Pourquoi donc cette rigueur inattendue et illogique contre le spectacle si fortifiant et si pur de la prise de voile de Louise de La Vallière ?

Je suis un mystique résolu, intransigeant. Je suis dévoré du respect de toutes les religions et de toutes les mythologies, et je serais très ému du reproche qui m’est fait plus peut-être que le catholique le plus pratiquant si je n’avais vu tant d’âmes pieuses et saintes émues pieusement et saintement par le dernier tableau de la Carmélite. Rien d’ailleurs n’a été ménagé pour parvenir à ce résultat.

Toute la scène de la prise de voile ne contient pas un mot qui ne soit rigoureusement exact. C’est justement par respect pour la noble cérémonie que nous portions à la scène, que j’ai voulu observer rigoureusement son rituel. C’est par respect pour ce noble et divin renoncement que je n’ai voulu y mêler aucun sentiment humain et que j’ai renoncé moi-même – ce qui pourtant était mon droit strict d’auteur dramatique et ce qui aurait pu me fournir des effets saisissants – à donner à la pauvre et charmante Louise des défaillances, des regrets vers le siècle qu’elle quitte et qu’elle a tant aimé dans la personne du Roi.

J’ai même voulu que le pardon de la Reine, si pur cependant, si élevé, n’eût lieu qu’après la fin de l’auguste cérémonie et que l’émotion humaine que j’en attendais ne vînt pas troubler l’émotion sacrée de la prise de voile. Oui, j’ai voulu que tout ce tableau ne fût qu’un tableau religieux, édifiant. J’ai voulu que le repentir de cette humble favorite apparût dans toute sa simple beauté. Il me semblait bien, il me semblait bon, il me semblait beau, de le montrer à des yeux ordinairement réjouis ou troublés par des spectacles moins élevés. Et je suis persuadé, malgré tout, que j’ai eu raison de le faire. » (Le Figaro, 18/12/1902).  La scène finale fut raccourcie dès la deuxième représentation.

On attend bien évidemment le re-création ou le CD pour apprécier la musique de Reynaldo Hahn. Partagerons nous ou infirmerons nous le jugement du critique du Gil Blas au lendemain de la Première ? : « La partition de M. Reynaldo Hahn, si elle ne brille pas par l’originalité, est l’œuvre très honorable d’un musicien bien doué, mais qui semble dominé par le souvenir de Mozart et l’influence de Massenet.

Son écriture vocale est habile, mais son inexpérience de l’orchestre est trop visible. »

A venir ?

La distribution annoncée pour cette re-création en version concert promettait le meilleur jusque dans les plus petits rôles : Hélène Guilmette, Yann Beuron, Jennifer Holloway, Patrick Bollière, Eve – Maud Hubeaux,  Jean-Sébastien Bou, Anaïs Constans, Eléonor Pancrazzi, Jérôme Boutillier...

Voici la répartition des rôles et la liste de leurs interprètes telles qu'elles étaient annoncées pour la soirée du 14 mars et reportée à des jours meilleurs. 

Léo Hussain Direction Orchestre national du Capitole de Toulouse
Alfonso Caiani Direction Chœur du Capitole

Hélène Guilmette Louise de La Vallière
Jennifer Holloway Athénaïs
Yann Beuron Le Roi
Patrick Bolleire L’Évêque
Anaïs Constans Ardélise / 1re Femme
Axelle Fanyo Acté / L’écolier / L’Abbesse
Carine Séchaye Églé
Marie Gautrot Hélys
Eléonore Pancrazi Olympe / 2e Femme
Ève-Maud Hubeaux La Reine / La Sorcière
Sahy Ratia Le Musicien / le Loueur de chaises
Sébastien Droy Le Maître à danser / 2e bourgeois
Jérôme Boutillier Le Poète / Le Sacrilège
Jean-Sébastien Bou Le Comte / 2e Soldat
Valerio Contaldo Le Duc / 1er Bourgeois / 1er Soldat
Artavazd Sargsyan Le Marquis / le Page / le Maître des cérémonies

Jean Jordy

27/03/2020

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