Mady Mesplé (1931-2020) : entre tradition et modernité

la cantatrice mady mesple le 14 mars 2009 a toulouse 6264052

Toulousaine (comme Jeanine Micheau et Jane Berbié), Mady a toujours été bercée par l’art lyrique ;  ses parents, qui s’étaient connus dans une chorale, l’amènent voir Faust au Capitole alors qu’elle n’a que 4 ans. Au même âge, elle est confiée à un professeur de solfège. A dix ans, elle rentre au Conservatoire de sa ville natale en classe de piano. A 14 ans, en plus de ses 10 heures de cours hebdomadaires, elle y accompagne les classes de bassons et de flûte avant d’obtenir un premier prix de piano. Son rêve d’intégrer le Conservatoire national en classe de piano n’étant pas financièrement possible pour ses parents, elle gagne sa vie en jouant avec des musiciens de jazz ou de variété.

A 18 ans, elle retourne donc au Conservatoire de Toulouse, cette fois dans la classe de chant de Mme Izar-Lasson, l’épouse du ténor Louis Izar devenu directeur du Théâtre du Capitole, et elle obtient un nouveau premier prix à 20 ans.

Sa professeur lui obtient alors une audition pour l’Opéra de Liège où elle effectue ses débuts professionnels en Lakmé (qui va devenir son rôle-signature)

Elle trouve à Toulouse un jeune mentor en la personne de Georges Prêtre qui lui fait travailler son répertoire de colorature. Sur les conseils de Régine Crespin, elle se perfectionne aussi avec le ténor Georges Jouatte.

Elle commence très tôt à servir la musique contemporaine, dès 1955, avec Geneviève de Paris de Mirouze à Lyon aux côtés de Crespin, Le Dernier sauvage et Le Téléphone de Menotti (pour ses débuts à Aix) tout en participant à une première vague d’exhumation d’ouvrages du XVIIIème siècle  : Mozart à la faveur du bicentenaire de sa naissance en 1956, Grétry (Zémire et Azor ; l’Amant jaloux)), Rameau (Les Indes galantes), Haendel (Morgana dans Alcina) qu’on donnait alors dans des versions réorchestrées.

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L’Opéra l’engage en Sœur Constance en septembre 1958 puis en Sophie du Chevalier à la rose, en Oscar et en Gilda mais, à son grand dépit, elle n’y est finalement que fort peu programmée.

Le premier grand tournant de sa carrière se situe en 1960 où l’Opéra l’avait distribuée en Lucia en alternance avec Joan Sutherland mais avec fort peu de temps de répétition ; contrairement à ce qui était accordé à sa consœur. Prenant son courage à deux mains, elle va voir le directeur pour lui demander plus de répétions et de reporter ses dates à l’été. En juillet, elle met le public et la critique à ses pieds et obtient un contrat pour chanter ce même rôle en clôture du festival d’Edimbourg l’été suivant.

Ne citons qu’une seule critique, celle de René Dumesnil dans Le Monde du 14 septembre 1961 qui se fait écho de son triomphe en Ecosse : « La représentation, dirigée par M. Pierre Dervaux, laissera un inoubliable souvenir : Mlle Mady Mesplé y fut l'objet, après la scène de la folie, de nombreux rappels, comme elle l'avait été l'avant-veille en Ecosse, dans le pays même qui inspira The Bride of Lammermoor, un de ses chefs-d'oeuvre les plus dramatiques, à Walter Scott. Elle s'y montra exactement l'héroïne dont le poète a conté la déchirante et très romantique histoire. Le livret de Cammerano la suit d'assez près ; la partition de Donizetti porte la marque d'un temps dont l'esthétique est fort loin de nos idées contemporaines. Il faut une artiste d'une exceptionnelle valeur pour effacer ses rides, pour faire oublier ses complaisances aux exigences d'une mode périmée : comme elle avait fait de Lakmé (moins vieille, certes) pour la mille cinq centième représentation, Mlle Mady Mesplé a su, par la sincérité de son jeu, par la souplesse et la pureté de sa voix, restituer à l'œuvre sa fraîcheur originelle, faire comprendre aux spectateurs d'aujourd'hui ce qui provoquait en 1835 l'enthousiasme délirant, les rappels sans fin, les applaudissements dont Stendhal nous a transmis l'écho. Il y a chez cette artiste ce " je ne sais quoi " indéfinissable dont l'auteur de la Chartreuse louait si fort Mme Pasta. L'image que Mlle Mady Mesplé nous donne de Lucia est bien celle qui passionna deux ou trois générations du siècle passé. Elle nous fait comprendre un art dont nous avons pu croire que le goût était perdu : il n'appartient qu'à de grands artistes, d'une valeur exceptionnelle, de réussit semblable miracle. »

Ces années-là marquent un tournant décisif dans sa propre conception de son art. « Auparavant, je jouais d’instinct ; j’ai alors compris que tout devait être organisé, structuré. Je suis allée voir des professeurs d’art dramatique et j’ai commencé à approfondir les choses. (..) J’ai changé de professeur, je suis allée chez Jeanine Micheau et puis j’ai rencontré Janine Reiss. Ce fuit une chance extraordinaire pour moi : Janine m’a tout apporté et depuis je travaille chaque jour avec elle, quatre heures durant parfois » confie-elle à Opéra International en septembre 1986.

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Dès lors sa carrière prend son plein essor, elle chante sous tous les cieux, de Rio à Odessa, de Chicago à Buenos Aires en passant par Rekjavic, Moscou, Dallas, le Met, Lisbonne, Florence, Seattle, Munich, Vienne (Volksoper), Naples, Alger, Potznan, Rome, Monte-Carlo, etc.

Elle place son art sous le signe du plus bel éclectisme (de Vivaldi à Betsy Jolas, de Grétry à Henze, de l’opéra à l’opérette en passant par la mélodie française où elle excelle notamment dans La Dame de Monte-Carlo), et elle s’impose comme une grande vedette, à la place laissée vacante par la mort très prématurée de Mado Robin, grâce à ses disques et à ses nombreux passages à la télévision, sa popularité dépassant largement le cercle des aficionados.

Un temps, elle fait figure d’icône d’une tradition une peu surannée, un peu trop « qualité française » comme on disait au cinéma, une référence contre laquelle les jeunes veulent se construire, Natalie Dessay déclarant sans ambages au début de sa carrière en faire son contre-modèle….

Mesplé connut alors un certain purgatoire mais la publication de l’intégrale de ses enregistrements de studio pour ses 80 ans avec de superbes photos en noir et blanc magnifiant tout l’éclat de sa beauté juvénile remet les pendules à l’heure en témoignant de la pureté cristalline de sa voix, de son goût très sûr et de son extrême musicalité.

 

Les grandes dates d’une carrière

Janvier 1953, Liège, débuts professionnels en Lakmé

4, 6 et 8 juin 1955, Lyon, Fourvière, Geneviève de Paris de Marcel Mirouze (1906-1957) Marcel Mirouze / Louis Erlo, Régine Crespin, Mady Mesplé, Raoul Jobin, Pierre Nougaro

20, 22 janvier 1956, Marseille, les Contes d'Hoffmann avec Raoul Jobin, Pierre Savignol et Jacqueline Brumaire

2 et 4 mars 1956, Lyon, Chérubin dans Les Noces de Figaro dirigées par Otto Ackermann avec Michel Dens, Régine Crespin et Nadine Sautereau

10 juillet 1956, Aix-en-Provence, début au festival dans Le Téléphone de Menotti et Zémire et Azor de Grétry

7 août 1956, Vichy, Werther avec Marcel Huylbrock et Rita Gorr

5 janvier 1957, Favart, Le Barbier de Séville dirigé par Georges Prêtre avec Gabriel Bacquier et Xavier Depraz

16 janvier 1958, Théâtre des Champs-Élysées, Pelléas et Mélisande sous la direction d’Inghelbrecht

15 septembre 1958, débute à Garnier dans Sœur Constance (Dialogues des Carmélites)

 

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3 octobre 1958, Garnier, Le Chevalier à la rose dirigé par André Cluytens avec Régine Crespin et Rita Gorr

17, 22 et 28 novembre 1958, Garnier, Un Ballo in maschera avec Albert Lance, Régine Crespin, René Bianco, Mady Mesplé (Oscar), Denise Scharley

mars 1959, Garnier, Un Ballo in maschera avec A. Vanzo (prise de rôle), J. Borthayre, D. Scharley

28 juin 1959, Paris, Palais Garnier, Les Indes galantes

16 juillet 1960, Palais Garnier, Lucia di Lammermoor mise en scène par Franco Zeffirelli avec Alain Vanzo, Robert Massard, Gérard Serkoyan, Guy Chauvet

Août 1961, Festival d’Edimbourg, chante Lucia sous la direction de John Pritchard

Mai 1962, Favart, Les Contes d’Hoffmann

Juin 1962, Favart, création mondiale de Princesse Pauline d’Henri Tomasi

Juillet 1962, Aix Les Noces de Stravinsky à quatre pianos (Geneviève Joy, Jacques Février, Pierre Barbizet, René Gorget-Chemin)

8 décembre 1962, Nîmes, Lakmé avec Alain Vanzo et Pierre Savignol

Avril 1963; Lausanne, Die Zauberflöte avec Montserrat Caballé

22 octobre 1963, Favart, création mondiale du Dernier Sauvage de Menotti mise en scène du compositeur avec X. Depraz et G. Bacquier

15 janvier 1964, Montréal, Concert télévisé avec Alain Vanzo et Gabriel Bacquier

20 janvier 1964, Miami, débuts aux USA, dans Lakmé aux côtés d’Alain Vanzo et de Gabriel Bacquier

29-30 décembre 1964, ORTF, Philémon et Baucis de Gounod avec Jacqueline Brumaire, Michel Sénéchal, Jacques Mars. Direction musicale: Eugène Bigot

25 et 27 juin 1965, Nice, création en France d’Elégie pour de jeunes amants de Henze

21 juillet 1965, Nice, festival de Cimiez, L’Amant jaloux de Grétry

5 mars 1966, Nîmes, Rigoletto avec Ernest Blanc et Tony Poncet

18, 20, 24, 28 juillet 1966, Aix-en-Provence, Ariadne auf Naxos avec Régine Crespin, Tatiana Troyanos, Rachel Yakar et le débutant José Van Dam (TV)

18, 21, 23, 26 novembre 1966, Chicago, Die Zauberflöte avec Ernst Häfliger, Erich Kunz, Mady Mesplé (Reine de la Nuit), Claire Watson, Hans Hotter, Karl Ridderbusch sous la direction d’Eugen Jochum

janvier 1967, Lyon, Lucia di Lamermoor avec M. Mesplé, A. Vanzo, R. Massard

26 et 29 janvier 1967, Avignon, Le Barbier de Séville avec M. Sénéchal et R. Massard

13 et 14 juin 1967, Lyon, théâtre antique de Fourviere, Les Paladins de Rameau avec Mady Mesplé-Eliane Manchet-Michel Sénéchal-Michel Roux-Roger Soyer

19 au 30 septembre 1967, Genève, Rigoletto avec Matteo Manuguerra et Giorgio Merighi

Novembre 1967, Marseille, Fra Diavolo (nouveau livret de Charles Darras et André Gille, nouvelle version musicale de Georges Van Parys)

13 janvier 1968, Garnier, Rigoletto avec Robert Massard, Mady Mesplé, Georges Liccioni

18-28 février 1968, Genève, Ariadne auf Naxos avec Teresa Stich-Randall et Elisabeth Söderström

24, 26, 29 septembre, 1 et 5 octobre 1968, Buenos Aires, Die Zauberflöte  avec Peter Schreier et Hermann Prey

novembre 1968, Lyon, Les Paladins de JP Rameau avec M. Sénéchal

9 juin 1969, ORTF, Roméo et Juliette dirigé par PM Le Conte avec A. Vanzo, JP Laffage, X. Depraz

Juin 1969, Paris, Théâtre des Nations, chante Morgana dans la création française d’Alcina avec Teresa Stich-Randall dans le rôle-titre.

29 et 31 juillet, 3, 7, 9 août 1969, Buenos Aires, Teatro Colón, Les Contes d’Hoffmann avec Sandor Konya et Gabriel Bacquier

30 mai au 11 juin 1970, Florence, L’Enfant et les sortilèges dirigés par G. Prêtre avec J. Berbié et R. Capecchi.

23, 25 avril 1971, Toulouse, Lucia di Lammermoor avec Alain Vanzo et Matteo Manuguerra

4 aout 1971, Paris, réouverture de l’Opéra-Comique, Le Barbier de Séville avec Robert Massard-Michel Roux-Roger Soyer

5 novembre 1971, Garnier, premier récital à l’Opéra

1972, chante pour la BBC Die Jakobsletter de Schönberg sous la direction de Pierre Boulez.

1972, tient le rôle de Maria Malibran dans une adaptation de Lucien Leuwen réalisée par Claude Autant-Lara

1973, tournée en URSS

16, 18 mars 1973, Nice, La Sonnambula avec Alain Vanzo

25 septembre- 18 octobre 1973, New York, débute au Met dans Rigoletto avec Louis Quilico/ Matteo Manuguerra

21 mars 1974, Paris, Palais de l’Elysée, dîner diplomatique, « Divette et Diva » avec Mady Mesplé, Jannine Reiss (piano).

Avril 1974, Paris, Bobino, « Il était une fois l’opérette » Régine Crespin, Mady Mesplé, Colette Renard, Laurence Badie, Michel Trempont, André Jobin, …

25 avril 1974, Favart, Le Directeur de théâtre et Zaïde de Mozart

8 octobre 1974, Paris, Radio, Manon Lescaut d’Auber

24 novembre 1974, Montpellier, Roméo et Juliette avec A. Vanzo

février 1975, Nîmes et Montpellier, Rigoletto avec E. Blanc et J. Dupouy

22 juin 1975, ORTF, deux raretés d’Offenbach : La Chatte métamorphosée en femme et Pepito

Octobre/novembre 1975, Dallas, Les Contes d’Hoffmann avec Alfredo Kraus qui effectue sa prise de rôle

Novembre/ décembre 1975, Paris, Garnier, Les Contes d ‘Hoffmann mis en scène par Patrice Chéreau avec C. Eda-Pierre, N. Gedda, T. Krause, M. Sénéchal

30 juin 1976, Paris, Radio-France en concert, Le Comte Ory avec Michel Sénéchal, Jacques Mars, Robert Massard et Martine Dupuy

12 et 14 novembre 1976, Nice, Un Ballo in maschera avec José Carreras et Montserrat Caballé

12, 15, 17, 20, 23, 27, 29 octobre, 1, 3, 6, 8, 10 novembre 1979, Favart, La Fille du Régiment (TV)

16 juillet 1980, Aix, cour de l’Hôtel de Ville, récital avec Gabriel Tacchino au piano (Poulenc, Dvorak, Chabrier, Satie, Rodrigo)

27 mars 1982, Télévision française, L’escarpolette d’Henri Sauguet avec Gabriel Bacquier

10 janvier 1989, Toulouse, Michel Plasson, Vingt ans à la tête de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse avec T. Berganza, M. Command, I. Cotrubas, M. Mesplé, F. Pollet, A. Kraus, JP Lafont, M. Trempont, A. Vanzo, P. Amoyal, B. Engerer, JP Collard, G. Tacchino

14 mai 1990, TCE, « Hommage à Régine Crespin » TV

1 janvier 1991, Toulouse, Halle aux grains, gala Offenbach avec Mady Mesplé, Béatrice Uria-Monzon, Léonard Pezzino, Gabriel Bacquier dir Michel Plasson.

 

Jérôme Pesqué

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