Enjouée, à la fois spontanée et réfléchie, Adèle Charvet se livre avec vivacité à l'entretien, ravie que l'on puisse deviser sur une longue distance. La rencontre a lieu au théâtre du Capitole où la jeune mezzo-soprano interprète une des filles-fleurs dans Parsifal du 26/01 au 04/02/2020. Multipliant les expériences musicales sur la scène, en récital, en duo, en groupe, comptant déjà à son actif un disque remarqué de mélodies de musiciens américains et anglais, nommée aux Victoires de la Musique Classique, elle est à coup sûr une des révélations lyriques de l'année et un espoir incontestable du chant français.

Je vous ai entendue dans le concert de Raphaël Pichon Libertà ! Mozart et l'opéra à la Halle aux grains en décembre. Et j'ai immédiatement pensé : voilà une déjà grande à suivre de près. Cette expérience à la fois lyrique et théâtrale vous a-t-elle procuré autant de plaisir qu'aux spectateurs ?

C'était une joie et une chance inouïe cette tournée. Je pressentais que ce serait un des sommets de ma saison. Je connaissais Pygmalion depuis longtemps. J'avais eu la chance d'écouter des concerts, de suivre des répétitions, de voir Raphaël [Pichon] au travail. Il est à mes yeux un des plus grands chefs de sa génération, avec une exigence exceptionnelle, une attention au détail, et un désir de perfection rare. C'était une tournée d'une grande densité (plus de huit dates en quelques jours). Et tous les soirs, il fallait que ce soit mieux. Nous avions des choses à revoir, ce qui peut paraître normal, mais n'est pas si fréquent. Raphaël a une vraie capacité à gérer un temps court pour le rendre plus efficace. J'avais à cœur aussi de lui montrer que je pouvais chanter du Mozart, qui est complètement mon répertoire, mais il ne m'est pas encore directement associé. Je n'ai pas pour l'instant chanté mon premier Chérubin, ma première Dorabella. Et je n'attends que cela. Et c'était important pour moi de l'interpréter avec eux qui font Mozart comme personne. L'expérience a été fantastique. C'était à la fois éreintant et musicalement magnifique, grâce l'équipe de chanteurs et de musiciens qui étaient avec moi.

Ce concert mis en espace a fait valoir vos talents de comédienne, de femme de théâtre à l'aise sur la scène. Quelle formation avez-vous reçue en ce domaine ?

 Une formation très simple. Celle du CNSM de Paris où nous avons la chance d'avoir des professeurs remarquables et que nous voyons très longuement pendant notre scolarité, Emmanuelle
Cordoliani et Vincent Vittoz. La dernière année de Conservatoire, j'avais cinq heures de théâtre par semaine. C'est à eux que je dois tout en ce domaine : ils m'ont appris à être en scène et à jouer vraiment. J'ai aussi beaucoup appris sur le tas. Et pour le spectacle Mozart avec Pygmalion, Nahuel Di Pierro qui a mis en espace est aussi chanteur : il sait exactement quoi dire pour nous mettre à l'aise et nous faire comprendre une situation ou une intention. Les conditions étaient idéales et j'ai adoré.

Portrait Adèle Charvet (c) Alice Pacaud©Alice Pacaud

Quelques semaines après, vous revoici à Toulouse pour chanter une des Filles Fleurs de Parsifal, aux côtés entre autres de Sophie Koch qui chante sa première Kundry et qui elle-même avait interprété (en 1996, au Théâtre du Châtelet à Paris, dans une mise en scène de Klaus Michael Grüber)  une fille fleur auprès de la Kundry de Waltraud Meier. Que pouvez-vous me dire de cette nouvelle expérience ?

J'ignorais que Sophie Koch avait chanté une fille fleur. Peut-être comme moi a-t-elle chanté la troisième. Je le lui demanderai. Probablement je n'irai jamais dans le répertoire dramatique. Mais il ne faut jamais dire Jamais. En ce qui concerne ce rôle, c'est une expérience inédite. Wagner ne correspond pas à ce que j'ai l'habitude de chanter et c'est pour moi la meilleure introduction possible. Je suis entourée de magnifiques chanteuses, plus aguerries que moi dans ce répertoire. C'est très inspirant de me fondre dans leur son. Notre chef Frank Beermann est un spécialiste de ce répertoire : il sait exactement ce qu'il faut et ce qu'il veut. J'avoue que j'avais un peu peur. Je me demandais si j'avais envie d'avoir cette musique dans la tête pendant un mois et demi, même si Parsifal c'est merveilleux. Est-ce que je n'aurais pas envie de plus de légèreté, un peu plus de Mozart quoi (rire). Je ne chante que pendant quinze minutes et à ce stade des répétions, tout n'est pas encore réglé. Je fais pleinement confiance au processus de la mise en scène pour que tout se mette parfaitement en place. Tout se passe à merveille et je suis ravie de l'expérience.

Pour vous qui chanterez en 2021 Carmen à Bordeaux après avoir chanté Mercédès, y a -t-il des petits rôles ?  Et qu'apportent-ils dans votre apprentissage continu du métier ?

 Oui, il y a des petits rôles forcément. Et en même temps, j'apprends encore plus en chantant Mercédès. Il fait partie de ces rôles qui sont un peu ingrats vocalement, qui demandent énormément de travail, et ne sont pas forcément payants. Il impose de trouver quelque chose théâtralement qui le rende intéressant vocalement. Ces petits rôles, et notamment dans les opéras français, demandent une rigueur incroyable. On a très peu de temps pour faire ses preuves et il faut aussi tout montrer. L'hiver prochain, je chante Mercédès à Bastille dans cet espace vertigineux et en juin 2021 à Bordeaux, ma première Carmen, dans une maison que j'aime et qui m'aime bien. Je travaille en parfaite osmose avec Marc [Minkowski]. Mais j'aime aussi beaucoup l'Orchestre Bordeaux, et le Chœur. C'est une chance d'être ainsi à la maison et de tester un rôle qui me tient tant à cœur. C'est aussi une maison à l'échelle de ma voix et je sais qu'avec Marc qui a une connaissance très subtile de l'opéra français, ce ne sera pas une Carmen très lourde avec un orchestre énorme. Le rôle de Carmen c'est du parler-chanter...

Si je vous dis Le Messie de Haendel, j'évoque un bon souvenir ou un événement angoissant ? (1)

Cela reste pour moi un beau souvenir, même si je suis désolée des circonstances de ce remplacement pour mon collègue contre-ténor. Le mauvais souvenir c'est plutôt l'après, qui a rendu l'événement disproportionné. L'attention qu'on lui a accordée a été démesurée. Cela m'a apporté une publicité sans précédent, qui certes tombait à pic parce que je sortais mon disque dans la foulée, ce qui m'a permis de faire une promotion pour l'enregistrement inespérée. Mais plus il y avait d'articles, plus j'avais un sentiment d'imposture.

D'imposture. Ne sous estimez-vous pas la chose !

Les remplacements au pied levé sont communs dans le métier. Mais les circonstances de ce remplacement ne l'étaient pas. Le fait que je sois dans le public, que je ne connaisse pas la partition... Mais ça c'est la honte ! Déchiffrer le Messie de Haendel à 26 ans, ce n’est pas brillant. Je devrais le connaître (rire) ! Et maintenant dès que je vais au concert, il y a toujours quelqu'un pour me dire : « Prépare-toi à monter sur scène ». Ce n'est pas déplaisant. Mais plus étranges sont les réactions de certains, même du métier, qui parlent de complot, de coup médiatique. J'étais simplement venue écouter mon ami chef diriger son premier Messie et j'ai voulu lui donner un coup de main, sinon il aurait dû couper beaucoup de musique. Ce n'était que cela.

 Moi je retiens de cette anecdote un autre élément. C'est que vous allez au concert.

Oh oui. Je vais au concert plus souvent qu'à l'opéra. J'ai un besoin de musique profond. D'ailleurs, je suis un peu gênée quand on me demande mes hobbys. Car je ne peux répondre que « La Musique ».

Vous êtes la fille du compositeur Pierre Charvet qui a d’éminentes fonctions à Radio France ; il a présenté des émissions à la radio et à la télévision, est auteur d'une œuvre notamment de musique électronique, mais aussi pour la voix. Quelle a été l'influence de votre père dans votre formation et dans vos choix ?

 Mon père a été le premier à m'encourager à chanter, quand j'étais très très petite. J'ai parlé tard, car, ayant passé mon enfance à New York, je me débattais avec le bilinguisme. Mais mon père a remarqué que je chantais avant de parler vraiment. Et je chantais juste. A deux ans et demi, je pouvais chanter les premières notes de l'Art de la fugue (elle chante) qu'on écoutait beaucoup à la maison. Mes premiers moments musicaux sont liés à mon père au piano et ma sœur et moi qui chantions, choral de Bach ou chanson des Beatles. Mon père est un obsessionnel, donc nous écoutions de la musique en boucle, pièces pour clavier jouées par Dinu Lipatti, aussi bien Bach que Schubert ou Scarlatti, les Beatles, de la pop.  Mais mon père m'a aussi laissée libre de me construire musicalement, totalement indépendamment de lui. Aujourd'hui, c'est un interlocuteur privilégié, d'excellent conseil, avec qui j'échange beaucoup.

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Vous avez chanté, enfant et adolescente, dans des Maîtrises, des Chorales et des Chœurs. Quand avez-vous fait vos débuts de soliste ?

 J'étais encore à la Chorale de Claire Marchand. Je devais avoir 12 ou 13 ans. C’était dans Brundibar l'opéra de Hans Krasa composé dans les camps. Je chantais le rôle du petit garçon. Et j'étais très fière.

Et le premier sur une « grande scène » ?

 C'est Mercédès à Covent Garden. Les petits rôles à Covent Garden sont donnés aux chanteurs de l'opéra studio. Et la mezzo qui devait le chanter a été indisponible. Ils ont ouvert les auditions. Je m'y suis présentée et ça a marché. J'ai dû démissionner du Conservatoire et ce rôle a marqué mon entrée dans le métier.

A ce moment de votre carrière, comment compléteriez-vous la phrase suivante : «  Je ne serais pas l'interprète que je suis sans.... »

 Ouh ! (Long silence).  J'ai parlé de mon père. Je dois parler de ma grand-mère qui a eu un rôle essentiel dans mon éducation tout court, Dans mon éducation musicale. Mais aussi mon éducation littéraire, dans mon rapport à la poésie. Mon grand-père est poète et j'ai été biberonnée à sa poésie.

Votre grand père est poète...

Oui. C'est Frédéric Jacques Temple [Et Adèle Charvet sort de la poche de son manteau le dernier volume des Poèmes de Frédéric Jacques Temple publié dans la célèbre collection Poésie Gallimard, La Chasse infinie et autres poèmes].

 FJ TempleMa grand-mère a complété mon éducation musicale en m'offrant quand j'étais petite, des enregistrements des lieder de Schubert par Dietrich Fischer-Dieskau, les premiers Mahler par Kathleen Ferrier, ma première Didon et Enée, des disques essentiels qui ont été le fondement de ma sensibilité. J’ai de vifs souvenirs de ma grand-mère me récitant des poèmes de mémoire et cela a fait germer en moi un amour pour la mélodie et le lied, qui est devenu ma passion, avec ce travail exaltant sur le texte que je conduis avec Florian Caroubi.

Et je ne serais pas non plus l'interprète que je suis sans Florian. On s'est rencontrés quand nous étions deux plantes vertes. Lui apprenait l'accompagnement, moi à être chanteuse. On s'est vraiment construits la main dans la main, l''un par rapport à l'autre, et dans une passion commune pour la poésie et pour chanter la poésie.

Je ne serais pas la chanteuse que je suis sans mon professeur de chant, Elène Golgévit. C'est un coach qui allie une technique prodigieuse à une finesse psychologique, à l'art des conseils pour le choix des rôles, la projection, l'accompagnement dans une production. C'est un soutien indéfectible et essentiel.

Votre voix semble servir à merveille Mozart et Haendel. Vous avez chanté Elvire, vous rêvez de Chérubin, de Dorabella vous avec interprété Serse. En quoi ces emplois, ces couleurs conviennent-ils à votre voix ?

  J'ai une affinité avec cette musique. J'ai grandi avec Mozart, j'ai grandi avec la musique ancienne. Mes premières années de formation m'ont conduit à beaucoup chanter la musique baroque. Et j’ai aussi une voix de mezzo légère, avec une certaine rondeur, une agilité et une capacité à monter. Les voix de mezzo chez Mozart, sont assez hautes, assez solaires. Et c'est par ailleurs une école de la santé vocale. On ne peut pas tricher dans Mozart.

Vous avez chanté aussi à Versailles le rôle d'Hermione dans le Cadmus et Hermione de Lully (avec Eva Zaïcik et Enguerrand de Hys qui est dans la distribution de ce Parsifal). Comment vous sentez vous dans cette musique ?

 Je m'y sens très bien. De 17 à 19 ans, j'ai beaucoup travaillé avec ma tante, Julie Hassler, soprano, grande spécialiste du répertoire baroque, qui enseigne à Paris et à Dieppe. A l'époque elle enseignait à l'Académie du Festival de Sablé – sur – Sarthe, où j'allais tous les étés.  J'y ai appris l'ornementation, la diminution, la prononciation restituée, la danse baroque. Et j'y ai beaucoup chanté Lully notamment. En rentrant au CNSM où j'ai reçu une éducation plus générale, j'ai un peu mis de côté ce répertoire. En entrant dans la carrière, j'ai constaté qu'il y avait de fantastiques mezzo françaises de ma génération, comme Léa Desandre, Eva Zaïcik, Ambroisine Bré, Victoire Bunel, déjà spécialistes de ce répertoire, et j’avais des doutes sur ce que je pouvais moi-même y apporter. Pourtant, ma voix appelait ce répertoire, mais personne ne m’appelait pour cela, jusqu’à Hermione, un rôle idéal pour moi ; et c'est un chef d’œuvre absolu, avec une musique divine. Par ailleurs, parmi mes disques préférés figure Les Lamentations de Cavalieri par le Poème Harmonique et Vincent Dumestre. Faire Cadmus avec cette équipe était un rêve qui se réalisait. J'étais ravie.

Mezzo diffuse en ce mois de janvier 2020 la version semi scénique et pleine de verve de Benvenuto Cellini de Berlioz dirigée par John Eliot Gardiner (2019).  Vous y êtes l’ami apprenti Ascanio aux côtés du Cellini de Michael Spyres. On vous sent très à l'aise dans ce rôle de travesti et très heureuse de cette expérience. Est-ce seulement une impression ? 

 L'expérience de scène était fantastique. La metteur en scène Noa Naamat a fait un travail extraordinaire en trois jours, de façon très intelligente. Le processus de répétition était très très dur, très court pour un ouvrage d'une difficulté redoutable. J'ai la chance d'apprendre vite la musique, mais l'apprentissage de cette partition a été rude. Je n'ai jamais chanté un opéra aussi difficile. L'orchestre est énorme, la tessiture gigantesque. Mais grâce à cet opéra complètement zinzin, j'ai chanté pour la première fois à la Philharmonie de Berlin, aux Proms à Londres, à l'Opéra royal de Versailles. Et avec Michaël Spyres, un des meilleurs collègues que j'ai jamais eus, et aussi un des plus grands ténors de sa génération : il est hallucinant. Le voir travailler est une expérience fantastique. Alors même que son rôle est d'une difficulté diabolique, il s'est montré toujours généreux avec ses collègues. Une petite anecdote : à ma première entrée sur scène, je dois chanter un air très court, mais très difficile, après que le chœur d'hommes a chanté fortissimo. J’appréhendais mon entrée, j'allais paraître riquiqui après ce déferlement. Et Michael savait que c'était mon moment d'angoisse. Et à chaque représentation, quand je finissais mon air, il se penchait vers moi comme le prévoyait la mise en scène et me murmurait : « Bravo. C'était super ». A chaque concert. C'est vraiment précieux d'avoir de tels partenaires dans des moments de grand stress. Et chanter sous la direction de John Eliot Gardiner était une belle expérience. La présence du public aussi qui donne l'énergie. On est porté par le public quand on est interprète.

Vous êtes nommée dans la catégorie Révélation, artiste lyrique des Victoires de la Musique classique 2020 avec le ténor Kevin Amiel, et la soprano. Marie Perbost,  Cette reconnaissance est-elle importante ? Et vivez-vous cette finale (qui se déroulera à Metz le 21/02/2020) comme une compétition ?

 C'est une reconnaissance importante parce qu'on a l'impression d'être un peu adoubé par le métier, c'est très gratifiant. Mais ce n'est pas une fin en soi. C'est une publicité capitale. Ce que j'attends des Victoires ce n'est pas forcément de gagner, mais une plus grande visibilité pour des engagements à venir. Je ne vis pas cela comme une compétition parce que lors de la finale, les votes seront clos. La compétition a eu lieu lors de la Finale des révélations, devant un public et devant un jury composé de professionnels (musiciens, directeurs de labels...). Mais je pense surtout aujourd'hui à Parsifal et à mes prochains engagements. 

Avez-vous des références, des mezzo ou plus généralement des chanteurs (chanteuses) que vous admirez ?

 Ce n'est pas parce que Sophie Koch est dans la production, mais j'ai beaucoup entendu Sophie Koch en concert, sa Charlotte – une version d'anthologie -, sa Marguerite, son Roi d'Ys. C'est une chanteuse qui m'inspire, même si nous n'avons pas du tout la même voix, par son art et sa technique.

Je suis très portée vers les mezzo qui ont chanté les mélodies et lieder. Lorraine Hunt, morte beaucoup trop jeune, qui est adorée et n'est pourtant pas considérée comme une mezzo majeure. Lorraine Hunt c'est beaucoup de récitals, de musique ancienne, et une grande intégrité artistique. Elle chante Brahms et Haendel comme personne. Et j'aime beaucoup aussi Anne Sofie von Otter. Une très grande musicienne. Et dans une autre tessiture, Jessye Norman qui est la première voix qu'enfant j'ai pu identifier. Ses Nuits d'été, sa Didon, son timbre unique qui me faisait ressentir des choses inouïes... 

 Vous êtes très jeune et pourtant déjà une récitaliste reconnue. Vous avez remporté en 2015 le Prix de mélodie du concours international Nadia et Lili Boulanger , avec le pianiste Florian Caroubi et en 2016  cinq prix à l'International Vocal Competition's à Bois-le-Duc aux Pays Bas, toujours avec le pianiste Florian Caroubi.  D'où vous viennent cette passion et ce goût pour la mélodie ? Et quels sont vos compositeurs de prédilection ?

Avec Florian, on s'est découvert une passion pour le lied allemand, en particulier Schumann et Wolf avec lesquels nous avons une véritable affinité. J'ai grandi avec Schubert, mais de fait il est devenu une sorte de monstre sacré, auquel je ne touche pas trop, pas encore. C'est à la fois parfait, très simple et redoutable à interpréter. Par ailleurs, les premiers disques de chevet c'était du lied allemand, Kathleen Ferrier, Fischer-Dieskau.... J'ai aussi énormément appris auprès d'Anne Le Bozec. Elle a la capacité très subtile à semer des choses dont on ne mesure pas sur l'instant l'importance et la profondeur et qui germent peu à peu et nous nourrissent longtemps après. Et dans l’interprétation du lied, j'ai découvert en outre la passion du travail poussé à deux, qui n'existe dans aucune autre configuration pour un chanteur. Et on ne peut pas aller aussi loin qu'en duo, surtout avec un partenaire comme Florian qui vous stimule. Et je suis devenu accro à la forme du récital, et notamment pour un petit public, auquel on a la sensation de parler, de raconter des histoires dans une intimité rare. Je trouve dans cette relation un abandon que je ne trouve pas dans l'opéra où je suis beaucoup plus dans le contrôle. Il faut suivre le chef, respecter la mise en scène, être une bonne collègue... Le récital c'est l'abandon.

 Vous avez enregistré en février 2019 avec la pianiste Susan Manoff un CD intitulé Long Time ago (titre d'une mélodie de Copland) dans lequel les frontières entre les genres musicaux s’effacent, dans lequel aussi vous faites varier les climats et les styles . On y trouve des mélodies, du jazz, des chansons de cabaret et des compositeurs connus (Aaron Copland, Ralph Vaughan Williams, Benjamin Britten, Charles Ives, Samuel Barber) et d'autres plus rares, Glen Roven, Jake Heggie, Gerald Finzi.  Comment avez-vous conçu ce programme ?

 Susan est new-yorkaise et j'ai passé mon enfance à New York. Depuis longtemps j'avais envie de chanter ces compositeurs américains vus avec un peu de condescendance en France. Avec Susan, la relation a été immédiate et l'envie de jouer ensemble Copland, Barber. Et j'ai adoré faire mon premier disque avec un répertoire totalement inattendu. Nous avons mis un an à composer le programme, conçu d'abord par amour pour les pièces, et vivant comme un concert, organisé comme un cycle, un ensemble qui formerait une boucle.

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Vous avez aussi créé avec trois collègues le quatuor vocal L’Archipel. Pourquoi cette association et pour quel répertoire ? J'ai noté Schumann, Schubert, Brahms, Wolf...

 L'Archipel est né d'une blague. Deux des collègues sont martiniquais, la soprano est malgache, trois insulaires donc sur quatre. Nous étions des amis au Conservatoire et on fantasmait sur une tournée en Martinique, l'après-midi à la plage, le soir en concert. Pas de Martinique, mais l'ensemble s'est créé à la Fondation Singer-Polignac. C'est un hommage à la pensée archipélique d'Edouard Glissant : former une unité à partir de personnes venues d'horizons différents. Ce qui implique une ouverture à d'autres formes d'art, au théâtre, surtout à la musique contemporaine. Nous avons passé commande à un compositeur contemporain, Nicolas Fox, qui nous a écrit une pièce sur un negro-spiritual. Nous avons tourné un clip qui se déroule dans une grange/atelier d'artiste, mis en scène par Matthieu Glissant, le fils du poète. Cette expérience symbolise un peu ce que nous souhaitons faire, créer une sorte d'objet poétique, unissant un texte qui nous est cher, une musique nouvelle, un metteur en scène singulier, nos quatre voix...

Et nous donnons un concert le 6 février prochain à l'Auditorium du Louvre, et en mars à Aix les bains.

Dans vos projets immédiats, je vois Stephano dans le Roméo et Juliette de Gounod à Bordeaux en mai, et un « petit rôle » dans le Rigoletto de Bastille en juin-juillet. Carmen donc, toujours à Bordeaux la saison prochaine. Et Rouen en 2021, dans Pelléas et Mélisande avec Nicolas Courjal. Mélisande et Carmen en prise de rôle la même année, c’est une année faste !

 Je suis ravie de cette année et de la saison à venir.  2021 sera de plus une année entièrement « française ». Mercédès, Mélisande, un autre rôle français et Carmen. Il y aura un peu plus tard un Siebel, et un autre Stephano...

Il faudra attendre pour Chérubin et Dorabella.

Et oui ! Mais je lance une bouteille à la mer...

 

Jean Jordy
Entretien réalisé le 17/01/2020

 

Site internet : http://adelecharvet.com/

Pour compléter, une vidéo très sympathique d'un entretien accordé par Adèle Charvet à France Musique :

https://www.youtube.com/watch?v=iqAHL0WM3IU

Et un extrait vidéo de son CD Alpha Classics :

https://www.youtube.com/watch?v=NlXPXuyxhsQ

(1)  Adèle Charvet, venue en simple spectatrice soutenir le premier Messie de son ami le chef d’orchestre Valentin Tournet a remplacé au pied levé le contre-ténor David DQ Lee dans la seconde partie du concert donné le 01 octobre 2019 à Radio France. Elle a découvert et déchiffré la partition pendant l'entracte et, sauvant la soirée qui sans elle eût dû être amputée d'une part importante de la partition, a remporté un vif succès et connu une notoriété qu'elle juge aujourd'hui disproportionnée.  

https://www.francemusique.fr/actualite-musicale/adele-charvet-remplace-au-pied-leve-un-soliste-dans-le-messie-de-haendel-a-radio-france-77130

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