Max Emanuel Cencic - Récital Porpora/Haendel- Toulouse- 06/10/2018

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jeantoulouse
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Max Emanuel Cencic - Récital Porpora/Haendel- Toulouse- 06/10/2018

Message par jeantoulouse » 07 oct. 2018, 14:03

Concert Porpora/Haendel/Vivaldi

Antonio VIVALDI (1678-1741)
Concerto pour deux violons en la mineur (RV 522)

Nicola PORPORA (1686-1768)
« Lieto saro di questa vita » (Ezio)
« Nume che reggi il mare » (Arianna in Nasso)

Antonio VIVALDI
Sonate en trio La Follia en ré mineur op1 (RV 63)

Nicola PORPORA
« Torbido intorno al core » (Meride e Selinunte)
« D’esser gia parmi », (Filandro)

Entracte

Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)
« Già l’ebro mi ciglio » (Orlando)
« Cielo, se tu consenti » (Orlando)

Antonio VIVALDI
Concerto pour basson en mi mineur (RV484)

Georg Friedrich HAENDEL
« Al par della mia sorte » (Arminio)
« Si cadro, ma sorgera » (Arminio)

Max Emanuel Cenčić, contre-ténor

Armonia Atenea,
Direction musicale George Petrou
Sergiu Nastasa, Otilia Alitei, violons solos
Alexandros Oikonomou, basson solo



Pour rendre hommage à Montserrat Caballé dont on a appris la disparition le matin même, une minute de silence est demandée aux spectateurs par Christophe Ghristi, Directeur musical du Capitole, qui évoque le paradoxe d’une voix « à la fois charnelle et céleste ». Et le concert proposé ce soir va s’avérer on ne peut plus fidèle à l’art de la grande cantatrice.

Les Toulousains ont de la chance. George Petrou dirige actuellement au Capitole les représentations de La Traviata. Chef d’orchestre complice de Max Emanuel Cencic avec lequel il a enregistré plusieurs disque (airs d’opéras signés Porpora en 2018, Arminio de Haendel en 2016, Allessandro en 2012…), il anime de son élégance racée la formation Armonia Atenea qu’il accompagne depuis près de dix an et le récital du contreténor, déjà donné au TCE en début d’année.
Le concert, et on apprécie cette visée pédagogique, s’accompagne à quatre reprises de commentaires originaux, documentés, passionnants non seulement sur les opéras évoqués (Orlando, Arminio), mais sur la vie musicale à Londres et le combat fratricide qui opposait Porpora et Haendel, les deux grands rivaux, pour la conquête du public. Non seulement la cohérence du récital apparait pleinement, mais le public est invité à replacer chaque opéra dans son contexte historique et le narrateur, Florian Carove, brosse avec finesse et humour, un panorama vivant et concret de ce début de XVIII° siècle musical. Porpora en première partie, Haendel en seconde composent le diptyque lyrique que mettent en relief les œuvres orchestrales de Vivaldi, leur exact contemporain. On apprécie encore que le texte des airs soit donné dans le livret du programme dans leur traduction française.
Après une interprétation nerveuse d’un Concerto pour deux violons du musicien vénitien, le contreténor lance fièrement un extrait d’Ezio de Porpora, Lieto sarà di questa vita. Cet air de générosité et de remerciement héroïque fait valoir une virtuosité dominée, la rondeur d’un timbre dont le medium et les basses sont profondément nourris, et l’aigu final facile et glorieux. Et de l’accompagnement orchestral, on aime l’animation, le rythme bondissant, la profondeur de champ qui donnent tout son relief à un propos somme toute banal. L’air de Thésée adressé à Neptune dans Arianna in Nasso exprime un tout autre affect. Changement de climat et de tempo oblige, peu de virtuosité, le simple et fervent appel du héros au dieu met en valeur un légato frémissant. On admire la ligne de chant, la souplesse d’une voix tendre, l’émotion à fleur de timbre. La Sonate en trio en ré mineur de Vivaldi qui suit constitue un temps fort de la soirée par l’engagement des instrumentistes entrainés dans cet Eloge de la Folie qui ne doit rien à Erasme, mais tout à l’univers baroque triomphant.
Exhalé par le mezzo somptueux de Max Emmanuel Cencic, le Torbido intorno al core extrait de Meride e Selinunte devient un chant de détresse où les volutes disent les pulsations fiévreuses du cœur souffrant et déchiré de sentiments contradictoires : les coups ressassés de la douleur apparaissent portés par un orchestre douloureux. Tout au long de cette aria développée, la conduite du souffle s’avère admirable et ici encore les graves, jamais poitrinés, bénéficient d’une belle couleur sombre. Chacun, le temps suspendu, peut se laisser envahir par le mystère envoutant de cette page magnifique, sommet d’émotion de cette première partie. D’esser gia parmi quell'arboscello, extrait de Filandro, renoue avec le tempo rapide impulsé par une formation orchestrale incisive et nerveuse, ici encore bondissante. Au-delà de l’énergie des instrumentistes et de la virtuosité assumée par le contreténor, on retient l’extrême ingéniosité d’un compositeur longtemps méconnu, son aptitude à se couler dans l’expression des sentiments, des affetti les plus divers, la richesse de son inspiration, surtout à partir de vers aussi pauvres d’imagination.

La seconde partie s’ouvre sur deux extraits d’Orlando de Haendel : le premier Già l’ebro mi ciglio soupire le chant d’endormissement du héros devenu fou. Ici encore on admire la douceur d’une voix qui bercée par le sommeil naissant devient berceuse. La seconde aria Cielo, se tu consenti accumule les vocalises, les sauts de registre dont Cencic fait l’expression d’une âme blessée, torturée par la jalousie, trahie et buttant contre les douleurs qui l’assaillent. Quand on a dans l’oreille quelques autres interprétations de cet air fameux, on apprécie le rythme adopté par le chef et le contreténor, ni trop rapide, ni lent, équilibré et soutenu, pour que fureur et douleur trouvent l’émission la plus adaptée à ce qui doit rester expressif et touchant. Après un très original Concerto pour basson de Vivaldi, où Alexandros Oikonomou n’économise pas les sonorités bougonnes de son instrument, étonnamment virtuose, deux extraits d’Arminio (que chef, formation et soliste ont enregistré en 2016) prolongent le récital. Cet opéra n’est ni le plus connu ni le plus donné, et on sait gré à Cencic de jouer la carte de l’originalité, et donc du risque, en ne proposant pas un récital de « tubes » de Haendel. Dans ce choix encore, pas de concession, mais la volonté de servir une œuvre et un compositeur et d’en nourrir la connaissance. Al par della mia sorte è forte questo cor constitue un air très curieux, calme, plein de certitude, au rythme à la fois scandé et serein. Sans agitation, il semble l’expression d’une détermination, d’une confiance en soi et aux valeurs que porte le héros digne dans l'adversité. Dans Si cadro, ma sorgera, la noblesse de caractère et la fougue d’Arminio accusé par son beau-père s’expriment fièrement. Ici encore la prouesse technique sert la caractérisation d’un personnage sûr de son droit et qui résiste à la tyrannie et à l’arbitraire. Ses imprécations donnent lieu à une prouesse vocale qui, loin de l’exhibition gratuite, dramatise la situation de conflit avec une fougue jubilatoire.

Dans les compositions de Vivaldi qui émaillent le récital aussi bien que dans l’accompagnement des airs d’opéras baroques, on aura admiré la richesse des timbres de l’Armonia Atenea, la rondeur du son, et la vitalité incisive du rythme, cet art du rebond si caractéristique, la dynamique de la direction de Petrou. Il suffit de comparer l’interprétation de Cencic et Petrou avec d’autres, pour voir l’ébouriffante énergie, le tourbillon avec lesquels ils emportent les aria virtuoses, ou la pulsation qui innerve les airs plus tendres. C’est ainsi à mes yeux qu’il faut donner aux opéras baroques, loin des étirements et des joliesses trop fréquents,toute leur vigueur. On déplore que le public trop clairsemé n’ait pas répondu en masse à cette invitation festive. Mais il a compensé en ferveur, en enthousiasme, en joie et en gratitude cette moindre présence.
Le Capitole renoue en beauté avec la tradition des récitals vocaux vespéraux, abandonnée depuis plusieurs années. Déclinée selon diverses formules, à des horaires différents (18h ou 20h) et à des prix défiant toute concurrence (de 10 à 30 euros), ces concerts présentent une offre alléchante. Le théâtre en ce soir de fête baroque ne faisait pas le plein, mais le triomphe obtenu par les interprètes, Cencic en tête, augure bien des prochaines soirées (Lemieux le 25 octobre, Christian Gerhaher le 30 novembre, puis Goerne, Degout, d’Oustarc, Uria-Monzon). Toulousains, à vos agendas ! Ce samedi, c’était soir de fête, fête de la musique et joie d’écouter un immense artiste mettant son talent au service de deux compositeurs à la rivalité stimulante.

Jean Jordy

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