Bizet – Les Pêcheurs de perles - Abel / de Beer – Liceu Barcelone – 24/05/19

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jeantoulouse
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Bizet – Les Pêcheurs de perles - Abel / de Beer – Liceu Barcelone – 24/05/19

Message par jeantoulouse » 27 mai 2019, 14:27

Bizet – Les Pêcheurs de perles - Abel / de Beer – Liceu Barcelone – 24/05/19

Direction musicale Yves Abel
Mise en scène Lotte de Beer Théâtre de Vienne en 2014

Leila Ekaterina Bakanova
Nadir John Osborn
Zurga Michael Adams
Nourabad Federico De Michelis

Liceu Barcelone. Représentation du 24/05/2019

En bref.
Une mise en scène décalée, intelligente, signée Lotte de Beer, assumant jusqu’au bout avec inventivité et cohérence sa relecture contemporaine et télévisuelle d’un livret conventionnel, et créant une situation dramaturgique à la fois ironique, ludique et techniquement très aboutie.
Une interprétation musicale superbe dominée par le Nadir au chant raffiné de John Osborn et la Leila engagée de Ekaterina Bakanova, et le bel orchestre du Liceu dirigée avec distinction et sens des nuances par Yves Abel


L’opéra de Bizet n’avait pas été monté au Liceu depuis 55 ans et c’était en italien. L’interprétation vocale et musicale a-t-elle séduit les mélomanes catalans au point d’effacer l’impression mitigée laissée par le parti pris audacieux de la metteur en scène ? Les avis semblaient partagés.
Les Pêcheurs de perles ou l’Ile de la tentation. La production, créée à Vienne il y a cinq ans par la néerlandaise Lotte de Beer (Prix de la personnalité « nouvelle venue » des Opera Awards 2015) s’inspire délibérément des émissions de télé-réalité dont le producteur néerlandais (il n’y a pas hasard) Endemol s’est fait une spécialité et dont les péripéties souvent scénarisées sont suivies avec passion par un public d’accros derrière leurs écrans. Tout se met en place dès les premières minutes, avant les premières notes. L’indigent habitat local de l’Ile exotique élue pour servir de cadre aux aventures des héros d’une saison est détruit, moyennant quelques billets, par la production qui monte aussitôt un nouveau décor, factice par définition. Un grand écran de projection circulaire de 7 mètres de diamètre sera éclairé tantôt de façon frontale, tantôt postérieure pour donner à voir les gros plans des protagonistes, les quelques scènes du passé utiles à la compréhension du livret, ou, et l’idée s’avère remarquable, les appartements divers où des familles rivées à leur télé se captivent pour les aventures sentimentales de nos héros. Et Leila ? Et Nadir ? Et Zurga ? Candidats à la victoire du jeu qui va les opposer, ils deviennent les personnages de cette fiction que l’équipe technique avec ses cameramen, preneur de sons, présentateur, régisseur, producteur contraignent à jouer le rôle imposé par le scénario-livret. Sous la férule du Grand Organisateur/présentateur Nourabad, censément grand prêtre, ils vont évoluer dans l’ile de Ceylan où Bizet situe son œuvre et dans l’Ile de la Tentation de la production télévisuelle, tantôt en aventuriers du trek type Survivor, tantôt avec les costumes de la fiction exotique comme celui de la prêtresse de Brahma. Voici donc le realityshow intitulé Les Pêcheurs de perles, dont les titres sur écran rythment les différentes péripéties. Le théâtre dans le théâtre ayant épuisé ses charmes de mise en abyme, voici le théâtre dans la télé, à moins que ce ne soit l’inverse. Adhère-ton à cette « représentation » ? Pas totalement, évidemment. Les amateurs de reconstitution retrouveront, fût-ce ironiquement, par les costumes et le kitsch des accessoires et d’un décor, leur désir de dépaysement : Ah ! les coquilles type Naissance de Vénus où apparaissent les servantes du dieu et les perles du titre, oh ! le beau temple bleu nuit du temple de Brahma !... Les partisans d’une réflexion plus intellectuelle apprécieront cette réflexion sur les effets pervers de tels programmes et sur le voyeurisme qui nous renvoie – et c’est sans fin - sur notre statut de spectateur. Mais dans son fauteuil du Liceu le mélomane éprouve-t-il l’émotion et le plaisir que peut procurer l’opéra de Bizet ?
Le spectacle est très intelligent et fort bien organisé. On glisse de la représentation d’une mise en scène télévisuelle à l’intimité des émotions épiées par la caméra avec une grande fluidité et le jeu des éclairages permet d’isoler Nadir ou Zurga pendant leur grand air sans que la magie de la musique et du chant y perde. Allant jusqu’au bout de son parti pris cohérent, la vision récurrente des téléspectateurs conquis par ce nouveau Koh-Lanta se veut figure de l’aliénation des foules par les media et, on l’a dit, image de notre propre regard. Le contrepoint constant entre jeu télévisé et représentation de la fiction écrite par les librettistes souligne aussi le caractère artificiel et peu inventif d’un récit que seule la partition de Bizet permet de sublimer. Trois moments mériteraient analyse approfondie, soit qu’ils irritent, intriguent ou émerveillent. La réalisatrice assume son concept totalement. Mais, dans la pause entre les actes II et III, une fois les amants découverts, la projection d'un reportage pour connaître les avis des téléspectateurs interrogés sur le sort qu’il faut leur réserver - le pardon ou la mort ? - ne relève-t-il pas de la simple provocation ? En revanche, puisqu’il faut aller au bout, lorsque les téléspectateurs, frustrés par le pardon de Zurga (ou de celui qui dans l’émission de télévision endosse son personnage) descendant de leur sphère privée pour le mettre à mort, non sans avoir pris force selfie à ses côtés, donnent à cette revisitation de l’œuvre une fin audacieusement aboutie. Et parfois la grâce d’un instant abolit tout jeu et éblouit : à la fin de la cavatine de Leila dans le calme de la nuit, une chambre en haut à droite s’allume et une mère berçant son enfant l’endort dans la musique de Bizet. Et c’est très beau. A l’instar d’une interprétation musicale et vocal de tout premier ordre.
John Osborn n’est pas le meilleur acteur du monde lyrique et sans doute cette vision dans laquelle il se coule adroitement n’est pas celle qui convient le mieux à cet artiste d’exception. Mais on rend les armes devant une technique souveraine, une conduite de la ligne vocale et du souffle exemplaire, la délicatesse de son phrasé élégant, la limpidité de la langue française, le chatoiement des couleurs, la beauté du timbre. « Je crois entendre encore » est un modèle de distinction et de suavité qui tient en haleine le Liceu subjugué. John Osborn est magnifique d’engagement dans le duo initial avec son ami et rival et d’une belle émotion lyrique dans le duo avec Leila. Il faut dire qu’il trouve en Ekaterina Bakanova une partenaire à son niveau. Encore sous le charme du souvenir de sa prestation toulousaine dans la Rondina, nous retrouvons la qualité d’une voix puissante, ductile, claire, la finesse des vocalises qui ourlent sa cavatine, la sûreté d’une technique qui n’oublie jamais qu’elle sert l’émotion ; et nous découvrons un sens de l’engagement dramatique qui culmine dans sa grande confrontation avec Zurga. Jeune, svelte, élégant, Michael Adams met un peu de temps à chauffer sa voix de baryton pour atteindre dans l’acte III une plénitude et une force dramatique qui le hissent à la hauteur du couple vedette. En Nourabad, Federico De Michelis convainc moins, mais dans cette réalisation, la double fonction de prêtre religieux et télévisuel est-il vraiment tenable ?

L’orchestre du Liceu placé sous la direction d’Yves Abel se révèle aussi à l’aise avec les raffinements de l’écriture de Bizet qu’avec son efficacité dramatique. Très attentif au plateau, le chef canadien accompagne les chœurs , les chanteurs et les musiciens avec une grande souplesse, soucieux de faire entendre un Bizet moins adepte d’exotisme que de sensibilité et d’émotion.

In fine, un beau spectacle servi par une mise en scène audacieuse, intelligente et jouant avec nos attentes, nos codes culturels, nos représentations mentales, et leurs limites, et qu’on n’oubliera pas.

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