Récital Stéphanie d’Oustrac – Viardot, Berlioz, Liszt – Capitole Toulouse – 06/03/19

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jeantoulouse
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Récital Stéphanie d’Oustrac – Viardot, Berlioz, Liszt – Capitole Toulouse – 06/03/19

Message par jeantoulouse » 07 mars 2019, 21:28


Stéphanie d’Oustrac
Mezzo-soprano
Pascal Jourdan Piano


Pauline Viardot
(1821-1910)
Scène d’Hermione (d’après Andromaque de Jean Racine)
Évocation (Alexandre Pouchkine)

Hector Berlioz
(1803-1869)
La Mort d’Ophélie, op. 18 n°2 (Ernest Legouvé d’après Shakespeare)

Franz Liszt
(1811-1886)
Freudvoll und leidvoll, S. 280/1 (Johann Wolfgang von Goethe)
Es war ein König in Thule, S. 278/2 (Johann Wolfgang von Goethe)
Freudvoll und leidvoll, S. 280/2 (Johann Wolfgang von Goethe)
Im Rhein, im schönen Strome, S. 272/2 (Heinrich Heine)
Über allen Gipfeln ist Ruh, S. 306/2 (Johann Wolfgang von Goethe)
Die Loreley, S. 273/2 (Heinrich Heine)


Hector Berlioz
(1803-1869)
Les Nuits d'été
Six mélodies pour voix et piano, op. 7 (Théophile Gautier, extraits de La Comédie de la mort)
1. Villanelle
2. Le Spectre de la rose
3. Sur les lagunes – Lamento
4. Absence
5. Au cimetière – Clair de lune
6. L’Île inconnue

Après Chorèbe, Cassandre. Après avoir reçu en récital Stéphane Degout, récent Chorèbe des Troyens de Bastille, le Capitole accueille celle qui a ses côtés chantait Cassandre, Stéphanie d’Oustrac. Elle n’avait pas pu honorer le rendez-vous que le théâtre et le public toulousains espéraient pour sa prise de rôle du Compositeur straussien dans Ariane à Naxos. Voici aujourd’hui notre mezzo française dans un récital avec piano de mélodies, françaises et allemandes, de compositeurs-trices romantiques : Pauline Viardot, Franz Liszt, Hertor Berlioz. Le programme recoupe en grande partie celui que Stéphanie d’Oustrac vient d’enregistrer et de publier et intitulé Sirènes (CD Harmonia Mundi). Ce soir Viardot remplace Wagner ; demeurent Liszt et Berlioz.

Stéphanie d’Oustrac, mince et svelte dans son élégant costume blanc, présente en quelques mots le récital et les mélodies qui le composent. L’initiative semble dans un premier temps heureuse, pédagogique et sympathique et crée une réelle connivence avec un public, hélas ! trop clairsemé. Mais le procédé systématique entre chaque air rompt le climat créé par le chant, morcelle la cohérence, casse le climat de recueillement qui sied. Un mot d’introduction entre chaque changement de compositeur eût été préférable. Mais c’est là broutille.
Pauline Viardot, fille du célèbre ténor Manuel Garcia, sœur de la Malibran, élève de Liszt, magnifique mezzo-soprano et compositrice, amie de Tourgueniev, ouvre le concert. En entendant l’introduction et la mélodie d’Evocation sur un court poème de Pouchkine, on est frappé par l’écart entre la légèreté de cette musique et le tourment qui s’exprime. Cette musique de salon, agréable, très caractéristique du talent de Pauline Viardot, permet à la voix de l’amant de clamer le désir puissant de retrouver la bien aimée morte. Stéphanie d’Oustrac sert cette passion galante avec le frémissement, l’empressement un peu fiévreux qui conviennent, la théâtralité que souligne sa transition. Plus dramatiquement encore, Viardot a mis en musique la célèbre tirade d’Hermione répondant son amant Pyrrhus. « Rien ne vous engageait à m'aimer en effet » concluait-il. L’héroïne de Racine éclate aussitôt en imprécations : « Je ne t'ai point aimé, cruel ? Qu'ai-je donc fait ? ». Pauline Viardot, compositrice fort intéressante, n’a pas le génie d’un Berlioz. La grande tirade d’Hermione excède ses moyens lyriques, même s’ils sont loin d’être négligeables. Le tourment de l’héroïne, son déchirement sont marqués par un découpage très subtil de la tirade, un accompagnement du piano fiévreux, des pauses qui accroissent le dramatisme de la situation, des emportements soudains, des frémissements et surtout des effets de voix spectaculaires sur des mots clés ou le dernier vers. C’est la passion de la femme bafouée, la véhémence de sa colère et de son dépit qui ont séduit la compositrice, la force tragique de ce destin brisé. Il faut pour se couler dans ces alexandrins brûlants le tempérament d’une tragédienne comme l’est assurément Stéphanie d’Oustrac. Elle se plonge dans ce monologue musical d’une grande intensité avec ardeur. Le dernier vers, le dernier mot «Va, cours. Mais crains encor d'y trouver Hermione. » sont chantés avec une force, une violence lourde de menace qui mettent les spectateurs en émoi… et la chanteuse en nécessité de calmer son emportement en justifiant plaisamment d’allonger la transition orale pour reprendre un peu de concentration. Les deux Viardot inauguraux ont permis à chacun d’apprécier la distinction, la netteté de l’articulation de la langue française, la longueur du souffle, la puissance d’une voix qui remplit le théâtre, l’art aussi des nuances et des variations d’intensité. Avec la ballade sur la Mort d’Ophélie, la cantatrice, sur la splendide mélodie de Berlioz, nous entraine dans un univers musical et sensible d’une toute autre profondeur. Cette évocation fleurie et tragique à la fois de l’héroïne de Shakespeare emportée par les flots d’un torrent s’avère d’une éblouissante beauté dans sa fausse simplicité. Le piano de Pascal Jourdan joue avec élégance la bucolique initiale et ses fluides diaprures, avec intensité l’accident fatal, On aime dans l’interprétation de Stéphanie d’Oustrac la cantilène du refrain, la netteté de la diction, la beauté de la ligne, la musicalité de cette évocation tout à la fois poétique et tragique. .

Les lieder de Lizst permettent à la mezzo de manifester une autre facette de son talent : la discrétion, la simplicité. La ballade du Roi de Thulé n’est pas ici prétexte à dramatisation outrée comme c’est parfois le cas. Même si l’intensité est bien présente aux épisodes les plus prenants, l’interprétation frappe par son intériorité – c’est une jeune fille, Marguerite, qui la chante - , par la pureté, la retenue des effets et devient ainsi plus touchante. Les deux versions de Freudvoll und leidvoll qui l’encadrent ne sont pas prétexte à emportements fiévreux, mais à une expressivité bien dominée. Présenté sobrement, le beau lied Im Rhein, im schönen Strome, sur un poème d’Heinrich Heine mêlant amour mystique et amour terrestre dans une profonde harmonie, bénéficie d’une interprétation inspirée, pleine de ferveur qui prépare un Über allen Gipfeln ist Ruh, (texte de Goethe), calme, profond, superbe d’émotion. L’univers de Lizst convient à Stéphanie d’Oustrac qui propose, pour conclure la première partie, La Lorelei : on a encore dans l’oreille en écrivant ces lignes la longueur et la plénitude de la voix sur les syllabes Lorelei, comme autant d’échos à la fois funèbres et sensuels du chant maléfique.

Les Nuits d’été composent la seconde partie du récital. Si la Villanelle surprend par son allure lente et peu chantante, Stéphanie d’Oustrac lui prête sa fantaisie et son humour pour en exprimer la délicatesse sans mièvrerie. Le Spectre de la Rose se révèle somptueux, servi par une voix à la fois chaude et brillante, une conduite de la ligne magnifique, et son « jalouser » final ne manque pas de piquant. Pascal Jourdan, professeur au Conservatoire National de région à Montpellier, partenaire attitré de la cantatrice, rappelle par son jeu puissamment expressif qu’à l’origine la mélodie était initialement écrite pour piano. La chanteuse donne son poids d’émotion digne au lamento de Sur les lagunes, tout empreint de la douleur de l’âme solitaire. Elle sait proposer des variations subtiles sur le refrain « Que mon cœur est amer ! / Ah ! Sans amour s’en aller sur la mer !» et ses trois exclamations affectives. Absence bénéficie du même lyrisme émouvant. C’est probablement au clair de lune du Cimetière, pénultième mélodie du cycle, que Stéphanie d’Oustrac et son partenaire apportent le plus d’originalité. Leur choix du tempo, étiré, très étiré, semble déconstruire la mélodie dont le modernisme dépouillé apparait pleinement. Ce que l’on perd en musicalité lyrique, on le gagne en expressivité, en dénuement, en détresse. Ce parti pris surprend. Ce parti pris séduit. On l’est un peu moins dès lors par le dialogue final de L’Ile inconnue, chanté avec je ne sais quoi de légèreté et d’ironie excessive, désabusée, qui contraste par trop avec ce qui précède. Mais l’interprétation reste belle, nuancée, mélodique, affirmant une facilité, une technique et un plaisir du chant et du partage très agréable.

Quatre bis complètent un programme que la mezzo-soprano dit être léger ! Une mélodie de Reynaldo Hahn distillée avec charme (A Chloris), une de Poulenc (clin d’œil généalogique ? ) et le cœur en forme de fraise croqué par Louise de Vilmorin (Violon), une recette de cuisine du Porc au lait, concocté avec gourmandise (une rareté loufoque, qui connait ?) et parce qu’ il se fait tard, une berceuse espagnole. Rien que du plaisir gouteux, varié, poétique, dressant en quelque sorte le portrait éclectique d’une artiste généreuse, attachante, au talent fou, à la voix capiteuse et qu’on espère voir et entendre bientôt au Capitole ou sur d’autres scènes pour y remporter d'aussi beaux succès.

Jean Jordy

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