Récital S. Keenlyside/M. Martineau - Strasbourg - ONR - 13/02/2019

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Récital S. Keenlyside/M. Martineau - Strasbourg - ONR - 13/02/2019

Message par Piero1809 » 22 févr. 2019, 06:58

Récital
Simon Keenlyside, baryton
Malcolm Martineau, piano

Johannes Brahms (1833-1897)

Nachtigallen schwingen
Verzagen
Uber die Heide
O kühler Wald
Nachtwandler
Es schauen die Blumen

Francis Poulenc (1899-1963)

Paganini
Quatre poèmes de Guillaume Apollinaire
L'anguille
Carte postale
Avant le cinéma
1904

Suite française d'après Claude Gervaise (solo piano)

Maurice Ravel (1875-1937)

Histoires naturelles
Le Paon
Le Grillon
Le Cygne
La Martin-pêcheur
La Pintade

Franz Schubert (1797-1828)

Liebesbotschaft
Alinde
Stândchen (Horch, horch...)
An die Leier
Nachtstück
An den Mond in einer Herbstnacht
Herbstlied
Abschied

Strasbourg opéra, mercredi 13 février
ONR


Juste avant le début du récital, l'assistance fut informée que Simon Keenlyside était victime des frimas hivernaux et que probablement il ne serait pas au sommet de ses possibilités vocales. En effet le chanteur fut amené pendant le récital à se déplacer souvent pour libérer son nez et sa gorge d'humeurs peu compatibles avec l'exercice de son art. Cette gestuelle inattendue a apporté de la vie à un récital qui sortait de l'ordinaire. Aucune altération de la voix du chanteur ne m'a paru détectable mis à part, peut-être, une légère baisse de régime dans le volume de la voix.

Figure incontournable du romantisme allemand, Johannes Brahms a composé plusieurs cycles de mélodies, les opus 7, 72, 86, 96. Il y a chez Brahms une atmosphère mélancolique qui évoque les journées courtes et les brumes du nord, perceptibles dans ses magnifiques ballades opus 10 pour piano ou encore certains Lieder de ce programme. Dans Verzagen, la partie de piano, magistralement jouée par Malcolm Martineau évoque une mer démontée de manière très suggestive. Le voyageur regarde le mouvement des vagues avec une résignation accablée et Simon Keenlyside nous en donne une parfaite description avec sa voix au medium superbe. On reste dans la même ambiance avec Über die Heide mais ici le chanteur nous fait partager le froid qui saisit le voyageur dans les brumes de la lande. C'est un autre voyage tout aussi étrange au pays des rêves, Nachtwandler, que le marcheur errant nous fait partager d'une voix au legato parfait, aux aigus pianissimo en voix de falsetto tout à fait fascinants. Le pianiste de son côté prolonge cette atmosphère irréelle par un postlude qui s'en va mourir dans les graves de l'instrument. Un vent impétueux emporte les larmes et les soupirs dans Es schauen die Blumen et le baryton donne une conclusion passionnée à cette série de Lieder d'une voix totalement libérée.

Contraste total avec le bouquet choisi des mélodies de Francis Poulenc sur quatre poèmes de Guillaume Apollinaire. La mélodie est peut-être la facette de l'art du compositeur la plus populaire et en même temps la plus aboutie car c'est un genre musical qu'il a cultivé toute sa vie. Il excelle dans ces pièces courtes chaque fois qu'il faut saisir l'instant présent comme un instantané photographique ou transmettre une émotion si fugitive soit-elle. Il s'appuie ici sur le corpus poétique de Guillaume Apollinaire et notamment sur ses poèmes les plus concis sur lesquels le musicien peut aisément plaquer son humour. Si dans l'Anguille je n'ai pas trouvé chez Simon Keenlyside la gouaille qui semble s'imposer au vu du texte, mais peut-on le reprocher au chanteur britannique dont la prononciation française est par ailleurs impeccable. Carte postale était très réussi avec son accompagnement néoclassique évoquant les baroques français. La voix très douce du chanteur faisait merveille dans cette épitaphe à une pianiste indolente et jouant un air dolent aussi. Une tarentelle débridée servait de cadre au facétieux Avant le Cinéma et donnait l'occasion au baryton d'émettre d'impeccables suraigus chantés pianissimo en voix de fausset. Ce cycle s'achevait par un épilogue joyeux avec 1904, témoignage étonnant du Strasbourg d'une autre époque.

Malcolm Martineau nous offrait alors un interlude pianistique avec la suite française de Francis Poulenc d'après Claude Gervaise, un compositeur du 16ème siècle. Cette œuvre sans prétention est typique de la mode néo-classique qui sévissait dans les années 1930. Poulenc conserve l'essentiel des harmonies modales Renaissance en ajoutant des accords plus épicées de son cru. La Pavane est particulièrement réussie. Le Bransle de Champagne est dans le même esprit. La Sicilienne est ravissante. Le pianiste nous livre une interprétation à la fois raffinée et élégante de ces petites pièces très agréables.

On arrivait alors à une pièce maitresse du récital, les Histoires naturelles de Maurice Ravel sur des textes de Jules Renard . J'ai depuis toujours eu un faible pour ces œuvres et en particulier pour Le Paon, première des histoires naturelles. Malcolm Martineau ouvre la poème de Jules Renard avec un mouvement mystérieux et puissant des basses (qui, incidemment, anticipe certains passages du concerto pour piano en ré majeur, Pour la main gauche) et permet au chanteur d'exprimer toute la gloire de ce paon qui se promène avec une allure de prince indien. Autre merveille Le Martin-pêcheur, mélodie dont les admirables harmonies évoquent le caractère hypnotique d'une eau dormante et qui donne à Simon Keenlyside l'occasion de produire, on ne sait par quelle magie, d'incroyables triples pianissimos ! Ainsi s'effectue le miracle de la musique qui ajoute vie et mouvement aux couleurs de la poésie, comme le montre cette métaphore représentant l'oiseau comme une grosse fleur bleue au bout d'une longue tige..
Les sept poèmes le travail du peintre de Francis Poulenc sur des poèmes de Paul Eluard posant problème compte tenu de l'indisposition du chanteur, furent supprimés du programme et remplacés par trois Lieder de Franz Schubert venant s'ajouter à la liste des Lieder prévus.

Parmi les Lieder interprétés par les deux artistes, se trouvaient quelques Lieder très connus comme Liebesbotschaft D 967, Abschied D 967 ou Heidenröslein D 257 mais surtout des Lieder moins connus comme Alinde D 904 dans lequel le chanteur peut laisser s'épanouir son magnifique medium. An die Leier (Sur la lyre) D 737 est sans doute un des plus beaux Lieder de Schubert. Le contraste est frappant entre les velléités du poète qui veut chanter Les Atrides ou encore les combats d'Hercule et le chant d'amour que sa lyre produit à son insu. Simon Keenlyside illustre ce contraste dynamique avec tour à tour une voix conquérante et un murmure d'une délicatesse infinie, démonstration d'un art arrivé à son sommet. Malcolm Martineau n'était pas en reste en soutenant le chant par un accompagnement alternativement tumultueux et angélique. An den Mond in einer Herbstnacht D 614 est un des plus longs parmi les Lieder de Schubert, c'est en fait une véritable scène dramatique. On y trouve même un embryon de récitatif avant la reprise da capo du début. Le poète invoque la lune comme témoin des malheurs qui le frappent. La cadence finale nous rappelle que Schubert était aussi un compositeur d'opéras. Dans ce duo et dans les autres pièces, les deux compères nous enchantent par la souplesse de leur cantabile, par la variété des nuances et les contrastes de l'humeur.

Ne connaissant au préalable Simon Keenlyside qu'au disque, ce récital m'a enchanté et m'a révélé des facettes nouvelles de l'immense talent de cet artiste. Le public lui a réservé ainsi qu'à l'éminent pianiste Malcolm Martineau un accueil chaleureux. Les deux artistes ont interprété deux bis, d'abord une rareté puisqu'il s'agissait d'une mélodie italienne, Incanto degli occhi, de Franz Schubert qui rappelait opportunément que le compositeur s'intéressait à l'opéra seria et composa pour la scène plusieurs arias en italien dans ce style. Le deuxième bis était une chanson populaire anglaise.

Pierre Benveniste

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