Janáček - Journal d’un disparu - Valešová/Van Hove - Rouen - 02/2019

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pingpangpong
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Janáček - Journal d’un disparu - Valešová/Van Hove - Rouen - 02/2019

Message par pingpangpong » 12 févr. 2019, 10:06

Leoš Janáček  Journal d’un disparu
Créé au Palais Reduta à Brno le 18 avril 1921
Annelies Van Parys  Tagebuch, Musique aditionnelle créée en 2017
Mise en scène Ivo Van Hove
Assistant mise en scène Romain Gilbert
Conception décor et lumières Jan Versweyveld
Costumes An D’Huys
Dramaturgie Krystian Lada

Janíček Ed Lyon
Zefka Marie Hamard
Trois Voix Jana Pieters, Lisa Willems, Isabelle Jacques
Acteur Gijs Scholten van Aschat
Piano Lada Valešová

Coproduction Muziektheater Transparant, Toneelgroep Amsterdam, De Munt/La Monnaie, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg Klarafestival, Kaaitheater, Operadagen Rotterdam, Beijing Music Festival


On s'en souvient peut-être, l'opéra de Paris produisit, en 2007, un spectacle de la Fura Dels Baus associant le Journal d'un disparu de Leoš Janáček au Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók. La cohérence de la mise en scène permettait à ces deux œuvres, a-priori peu compatibles ne serait-ce que par la langue, de se compléter avec cohérence et fluidité.

La production proposée à Rouen, donnée à Lyon il y a un an, trouve sa complémentarité dans l'adjonction d'une partition intitulée Tagebuch, pièce en cinq parties commandée à Annelies Van Parys, calquée sur celle du compositeur tchèque. Elle crée par ses discrètes dissonances un fantômatique récit intégré au tissu janáčekien sans coutures trop apparentes et donnant la part belle aux voix féminines ainsi qu'au ressenti de la belle tzigane s'apprêtant à lier son destin à celui du “gadjo“ Janíček.

Je ne reviendrai pas sur l'étoffement du rôle de Zefka la tzigane, ni sur la genèse de cette œuvre majeure de Leoš Janáček, le lien ci-contre vous permettant de retrouver dans l'article de Perrine détails et photos des représentations de Villeurbanne en février 2018, avec un Janíček différent: http://www.odb-opera.com/viewtopic.php? ... on#p339904

Située dans le labo d'un photographe, labo dont le matériel, projecteur super 8,rétroprojecteur ou magnétophone à bandes servant au début du spectacle à introduire la musique, semble d'une époque autre que la nôtre, alors que les costumes sont d'aujourd'hui, la scénographie sème le trouble dans l'esprit du spectateur qui a tout intérêt à préparer ce spectacle pour en saisir le sens.
Un canapé doté d'une couverture sert de lit provisoire, voire, finalement lorsqu'il s'y couche bras en croix sur la poitrine, de lit de mort à l'homme âgé, l'acteur hollandais Gijs Scholten van Aschat parfait, dont la mémoire nous fait revivre sa passion déraisonnable, confondant présent et passé.
La présence de cet homme proche de sa fin, déversant dans l'évier le contenu de l'urne funéraire avec laquelle il a fait son entrée, maudissant son destin, chantant dans une brève mais crédible intervention musicale “ Ce que j'ai perdu, qui me le rendra ? “, s'accorde avec celle de son double, jeune homme vêtu à l'identique et dont la gestuelle est calquée sur la sienne, ajoutant à la confusion qui est aussi celle, mentale, du paysan/photographe parvenu à la fin de son parcours.

Négatifs plongés dans le révélateur, lampe inactinique rouge, planches-contacts, film super 8, éclairage à contre-jour, créent les différents temps d'une action revécue, imprégnée de tendresse, d'érotisme lorsque le corps de l'acteur se plaçant devant le projecteur super 8 en action se superpose au corps nu d'une femme, destins et conventions sociales bousculés par des choix humains à travers lesquels on retrouve les thèmes de faute et d'expiation chers au compositeur et qui sont aussi ceux de ses opéras Jenůfa, Katia Kabanova ou L'affaire Makropoulos.

Musicalement, le spectacle parisien de 2007 avait la particularité, discutable, d'offrir une nouvelle orchestration, due à Gustav Kuhn, plus en phase avec la musique de Béla Bartók, alternative à celle créée en 1943 à Plzen par Zidek et Sedlack, orchestration non prévue par Janáček pour cette œuvre que l'on pourrait qualifier d'opéra de chambre tant l'alternance de récits, de dialogues et de monologues, appellent la scène et la dramaturgie. Le compositeur avait d'ailleurs lui-même pris soin de donner des indications d'éclairage et de mise en espace pour son œuvre.
Le texte en vers, transposé en prose par Janáček, s'il peut paraître naïf, frappe surtout par sa délicatesse et sa grande pudeur à l'image du jeune paysan Janik aux prises avec son amour naissant.

Quant au piano, son emploi compense grandement l'orchestre, le compositeur l'ayant doté d'un pouvoir d'évocation, comme toujours chez lui, fort et subtil. Les cloches de l'église que l'on peut percevoir plus qu'entendre dans la deuxième section, les trilles de l'alouette du n°10, la trouble sensualité du passage pour piano solo de la treizième partie, notée intermezzo erotico, la tendresse et le lyrisme de l'adieu final, sont autant de moments justifiant le choix du compositeur.

La délicatesse de toucher, l'expressivité et les couleurs de jeu de la pianiste Lada Valešová sont d'ailleurs en totale adéquation avec cette version originale où les silences ont aussi tout leur poids..
Sa présence sur scène, surprenante de prime abord, s'intègre parfaitement à la dramaturgie et au décor voulu par I.Van Hove.
Celui-ci a certes compliqué la tâche du spectateur par la présence d'un acteur, double du ténor, lequel doit lui-même être perçu, au regard de sa biographie, comme un double de Leoš Janáček. Mais la lecture finale de lettres écrites par celui-ci à Kamila éclairent le parti-pris du metteur en scène belge de manière fort pertinente.
De même qu'apparaît le “sentier brousailleux“ entr'aperçu par la fenêtre du fond de scène, seule concession à la nature omniprésente dans le texte et clin d'œil au compositeur.

Ed Lyon, en lieu et place de Peter Gijsbertsen en alternance, marque le personnage de Janíček de sa voix virile, sonore et bien projetée, seul le contre-ut final sortant au forceps.
Marie Hamard prête à Zefka sa silhouette longiligne, sa voix chaude au timbre corsée et la touche de sensualité indispensable.
Le chœur, formé de Jana Pieters, Lisa Willems, et Isabelle Jacques, caché derrière la cloison qui ferme le laboratoire, s'accorde, par son absence même et sa sonorité légèrement lointaine, aux souvenirs du personnage principal.

Cette production exigeante, qui depuis mars 2017 a beaucoup voyagé, jusqu'à Benjing en Chine en passant par Brno la ville natale de Leoš Janáček, sera présentée à New-York en avril et à Londres en juin.

Eric Gibert
Enfin elle avait fini ; nous poussâmes un gros soupir d'applaudissements !
Jules Renard

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