Legrenzi - La Divisione del mondo- Rousset/Mijnssen- ONR-Nancy-Versailles- 2019

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Legrenzi - La Divisione del mondo- Rousset/Mijnssen- ONR-Nancy-Versailles- 2019

Message par JdeB » 07 févr. 2019, 08:07

Legrenzi – La divisione del mondo (1675)
Livret de Giulio Cesare Corradi

Carlo Allemano – Giove
Stuart Jackson – Nettuno
André Morsch –Plutone
Arnaud Richard – Saturno
Julie Boulianne – Giunone
Sophie Junker – Venere
Jake Arditti – Apollo
Christopher Lowrey – Marte
Soraya Mafi – Cintia
Rupert Enticknap – Mercurio
Ada Elodie Tuca – Amore
Alberto Miguélez Rouco – Discordia

Jetske Mijnssen – mise en scène
Herbert Murauer – décors
Julia Katharina Berndt – costumes
Bernd Purkrabek – lumières
Stéphane Fuget – assistant à la direction musicale
Claudia Isabel Martin – assistant à la mise en scène
Christian Longchamp – dramaturgie

Les Talens lyriques
Christophe Rousset direction musicale

Colmar, Théâtre municipal / Opéra national du Rhin, 9 mars 2019


Famille recomposée

Précisons-le d’emblée, la division du monde (à Jupiter, les cieux ; à Neptune, l’onde et à Pluton, les Enfers) intervient fort peu dans ce savoureux opéra vénitien, l’un des derniers avatars du genre, qui reçut un accueil enthousiaste lors de sa création vénitienne en 1675 au Teatro San Salvatore. Comme il était d’usage, l’irrévérence était de mise, surtout en période de Carnaval : ici, les dieux sont semblables aux humains, dirigés par l’aiguillon de leurs désirs, et au premier titre, à celui de leurs pulsions amoureuses… Cette famille de divinités chamailleuses et fort peu exemplaires déploie donc ses désirs, ses affres, ses bouderies et son ire en près de quatre-vingt petits airs très courts (pas de da capo, cela viendra plus tard….) séparés par un recitar cantando ductile et énergique. Pour souligner ce discours foisonnant (ici réduit, car la partition d’origine devait durer plus de trois heures), lirones, luths, cornets à bouquin et flûtes s’agrègent aux cordes et à un bien beau continuo pour en souligner les acmés.

Prenant acte de ce livret intimiste, Jetske Mijnssen a circonscrit ces chassés croisés amoureux dans une demeure bourgeoise, sous la double révolution d’un escalier monumental dont la vis géante enserre les protagonistes. Ce n’est pas l’entrée au globe blafard – jolie métaphore d’un dieu du jour bien étriqué –, rarement entrouverte qui contribue à aérer ce huis-clos malsain où les présences divines ne se croisent que pour se heurter ou s’accoupler. Cet astucieux décor unique, dont le délitement final s’affirme clairement au dernier acte, marque l’enfermement monomaniaque de divinités dont le monde est le dernier souci et leurs appétits charnels l’obsession. L’action se déroule donc comme dans un soap opera des années 70, sous les yeux impavides d’une fresque murale géante dont la blondeur n’est pas celle de la mère de l’Amour mais d’une Léda obnubilée par son cygne (Veronese vaincra !)

C’est pourtant le règne de Vénus qui est consacré par l’intrigue. La déesse, loin d’être jugée par Saturne pour sa désertion de Vulcain, tourneboule les têtes et les corps : amante de Mars, elle tente de séduire Apollon en vain, tandis que Pluton et Neptune soupirent pour elle. Le tout sous l’œil jaloux d’une Junon furieuse de voir que Vénus trouble jusqu’à Jupiter, tandis qu’Amour et Discorde décident de venger la déesse de la beauté.

Comme on le constate rapidement, cette mythologie en folie s’éloigne plaisamment des canons habituels : Cintia (la délicieuse et primesautière Soraya Mafi au timbre clair de lune) est une bien peu chaste Diane, puisqu’elle soupire pour Pluton, bien que promise à Neptune ! Quant à Apollon, devenu pasteur anglican coincé, ce dieu du jour est bien timide puisqu’il recule effarouché devant une prédatrice déesse de la Beauté… (Jake Arditti, tout d’abord un peu pâlichon, mais qui gagne en clarté tout du long de la soirée). De même, la présence de Saturne surprend, car il est supposément défait par ses fils ! (Son épouse Rhéa, est également présente dans une absence clinquante, légume charrié en chaise roulante qui ne retrouve une vraie mobilité que par un amour maternel mécaniquement montré, puisqu’elle s’en va border Jupiter chassé par Junon.) Mais il n’y a rien de vaincu dans la fermeté d’Arnaud Richard dont la puissance autoritaire contraste avec sa fragilité de vieillard évanescent et libidineux (en une superbe performance d’acteur).

A sa place traditionnelle, le patriarche du clan olympien est campé par un Carlo Allemano nuancé aux beaux aigus et à la douceur enveloppante, malgré les craintes que suscitait le tout début de la soirée. Julie Boulianne confère à l’épouse mille fois trompée une dignité tendue qui s’exprime dans la noblesse d’un chant où ses tourments n’altèrent qu’en surface la beauté du timbre. Version Laurel et Hardy pathétiques, Pluton et Neptune sont aussi indissociables dans leurs fantasmes (ils se comportent comme le loup de Tex Avery face à Vénus) que dans leurs renoncements affichés (des mariages de raison avec Diane et Thétis, dont on comprend vite que la fidélité n’y sera pas vertu cardinale). Présentés comme des perdants, les frères de Jupiter incarnés par André Morsch et Stuart Jackson sont finement caractérisés et restent touchants dans leur maladresse, insufflant des nuances qui tranchent avec un extérieur volontairement frustre. L’air de ne pas y toucher, les meneurs de jeux restent le sémillant Amour d’Ada Elodie Tuca et la Discorde imposante d’Alberto Miguélez Rouco qui nous gratifie d’une belle scène infernale hélas trop courte. Tout comme sont trop brèves les interventions d’un Mercure observateur blasé, élégamment campé par Rupert Enticknap.

La déesse par laquelle le scandale arrive est sensuellement incarnée par Sophie Junker, tour à tour incandescente, rouée, éperdue (en superbe lamento débutant l’acte III), amoureuse aux sincérités successives. Ces masques différents, virevoltant dans la ronde de ses affects réels ou supposés, endossés ou rejetés en de très courtes scènes, témoignent de l’aisance de l’interprète, aussi charmante comme chanteuse que comme actrice. On s’étonne alors peu que, ayant baissé toutes armes, son dernier amant de cœur se coule dans ces délices si ensorceleurs en une belle harmonie : Christopher Lowrey y déploie une rutilance dont les nuances forment comme un halo autour de ce couple aux simulacres si loyaux.

Navigant entre les écueils d’une narration qui fonce droit au but, mais toute de sinueux méandres, Les Talens Lyriques allument mille feux grégeois qui fusent ou pétillent, dans un hédonisme qui ne s’engloutit jamais en sa beauté. Christophe Rousset porte fermement et souplement ce récit sinueux, lui conférant une clarté qui ne nuit jamais à ses détails foisonnants et à la complexité de cette partition savoureuse, relançant avec vitalité des scènes qui s’imbriquent, toute d’éclats colorés.

Le tout est magnifié dans le délicieux théâtre de Colmar, dont l’architecture à l’italienne est idéale pour magnifier ces jeux de l’amour et du devoir, du théâtre et des vérités. Comme une coquille nous révélant une beauté sortie de l’oubli, en sa vénusté première.

Emmanuelle Pesqué
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Message par EdeB » 13 mars 2019, 08:37

Mon compte rendu a été posté en tête de ce fil.
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