Gluck- Orphée et Eurydice- Pichon/Bory - OCE- 10/2018

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JdeB
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Gluck- Orphée et Eurydice- Pichon/Bory - OCE- 10/2018

Message par JdeB » 10 oct. 2018, 07:44


Gluck - Orphée et Eurydice

Orphée Marianne Crebassa
Eurydice Hélène Guilmette
Amour Léa Desandre

Metteur en scène Aurélien Bory
Décors Pierre Dequivre
Costumes Manuela Agnesini
Lumières Arno Veyrat

Chef d'orchestre Raphaël Pichon
Orchestre Ensemble Pygmalion
Choeur Ensemble Pygmalion

Nouvelle coproduction avec Opéra de Lausanne; Opéra Royal de Wallonie, Liège; Théâtre de Caen; National Theatre Zagreb

Opéra-Comique, le 12 octobre 2018.



Gluck occupe une place à part dans le panthéon personnel de Berlioz. C’est à l’âge de treize ans que ce dernier découvre son compositeur favori dans le volume XVII de la Biographie Universelle de Michaud à laquelle son père était abonné. Dès lors il n’a de cesse d’approfondir sa connaissance de la musique de son illustre prédécesseur. Lorsqu’il se présente au Conservatoire national de Paris, il déclare connaître par cœur les deux Iphigénies, l’Orphée et l’Armide du Chevalier. C’est le 26 novembre 1821 qu’il assiste pour la première fois à une version scénique de son compositeur mythique. Selon son biographe, David Cairns, « c’est sous l’influence de cette représentation d’Iphigénie en Tauride à l’opéra que Berlioz décida finalement qu’il serait compositeur, quels que fussent les obstacles, et qu’il rassembla le courage pour écrire à son père et l’en informer ». Berlioz abandonne donc sa médecine au profit de la musique sous l’égide de Gluck qu’il ne cesse de défendre contre ses détracteurs ; Le 19 décembre 1825, dans un article du Corsaire, il défend les beautés d’Armide face aux attaques du critique Castil-Blaze :
« Eh! malheureux, que vous faut-il donc? Vous n’avez point de sang dans les veines, si le terrible cri de guerre qui rappelle l’amoureux Renaud ne vous fait pas tressaillir! »

En 1831, il voyage en Italie et fait la rencontre de Félix Mendelssohn qui, dans sa chambre du 5 Piazza di Spagna, lui joue « des sonates de Beethoven et des passages de l’Armide de Gluck » Son enthousiasme pour cette œuvre se donne libre cours dans une lettre écrite lors de ce voyage avec son illustre confrère, à Naples le 14 juillet 1831 :
« Voilà la vraie musique ; c’est ainsi que les hommes ont parlé et senti, c’est ainsi qu’ils parleront et sentiront éternellement ! »
Lors de son premier voyage en Allemagne, il assiste à Berlin à une représentation d’Armide dirigée par Meyerbeer dont il rend compte avec force détails à son correspondant M. Habeneck, dans une longue lettre où il affirme que « de tous les anciens compositeurs, Gluck est celui dont la puissance me paraît avoir le moins à redouter des révolutions incessantes de l’art. »
Berlioz a réorchestré Orphée en 1859 et Alceste en 1861. En 1866, c’est donc tout naturellement que Carvalho fait appel à lui, l’associant à Camille Saint-Saëns, pour établir une nouvelle version d’ Armide, projet qui aboutira sans lui à Béziers, un demi-siècle plus tard...

Rappelons que Gluck a d’abord écrit une première version en italien, Orfeo ed Euridice, pour le castrat contralto Guadagni (Vienne, 5 octobre 1762) qui reprit le rôle à Londres huit ans plus tard.
En 1769 à Parme, il révisa cette partition pour le castrat soprano Giuseppe Millico, dans le cadre d'un triptyque, Le Feste d'Apollo, version qui sera donnée à Londres fin mai au Queen Elizabeth Hall.
En 1774 à Paris, il adapta son opéra en français pour le ténor Legros.

Enfin, à la demande de Pauline Viardot devenue plus qu'une amie, Berlioz donna sa propre version du chef d’œuvre en novembre 1859 pour venger la parodie d'Offenbach, créée un an plus tôt et qu'il avait ressentie comme un blasphème infligé à son idole. Il assista à la première, le 18 novembre, en compagnie de Wagner, à qui il avait présenté Gounod une semaine plus tôt, et déplora le point d'orgue sur le sol aigu d['i]'Entends ma voix qui t'appelle[/i] que s'était autorisé la diva. Il y retourna avec Alfred de Vigny le 1 février 1860.
Ce fut le grand triomphe de la décennie avec 138 représentations jusqu'en 1863. Par contre le projet de reprise à Londres restera lettre morte. En revanche il dirigea Viardot dans des fragments du premier acte et le grand air "J'ai perdu mon Eurydice" lors d'un concert à Bade (Baden-Baden aujourd'hui) le 27 août 1860 et assista 3 ans plus tard à une représentation d'Orphée toujours avec Viardot dans ce même festival.

A l'instar de ce qui s'était produit avec l'Armide de Lully après 1686, le succès éclatant de cet Orphée a relancé la fortune picturale du thème. En 1861 Corot expose au Salon son Orphée conduisant Eurydice hors des demeures souterraines qui est largement cité dans le spectacle de ce soir. En 1865, le sujet pour le Grand Prix de Rome était le suivant : Orphée descendu aux Enfers demander Eurydice. L'année suivante, le Salon expose deux toiles consacrées à ce thème, celle d''Émile Lévy et celle de Gustave Moreau. Orphée est très présent dans le décor peint du Palais Garnier inauguré en 1875. En 1880, Odillon Redon peint sa Tête d'Orphée sur la lyre. Rodin en donnera de nombreux groupes sculptés à partir de la même époque. La vogue continuera jusqu'à André Masson et Jean Cocteau en passant par Picabia et Kokoschka, un siècle après la version Berlioz, vogue relancée à intervalles réguliers par des reprises et des avatars du chef d’œuvre de Gluck, par exemple l’adaptation chorégraphique d'Isadora Dunca (1911) qui inspira à Bourdelle des décors pour le Théâtre des Champs-Elysées.

Le spectacle signé Aurélien Bory peut se lire comme un hommage à cette haute tradition picturale, à quelques maîtres du noir comme Soulages et à quelques grands révolutionnaires de la scène comme Wieland Wagner, Jorge Lavelli et Bob Wilson. Il repose sur un grand jeu optique qui renverse la verticalité en profondeur, qu'on appelle le Pepper's Ghost, dont l'effet est saisissant. Cette grande grisaille sublime le drame, y inverse nos repères, en multiplie les anamorphoses et lui confère la part de "merveilleux" nécessaire ici avec une rare acuité. Elle repose aussi sur de vastes mouvements de drapés tirés et tissés et dérobés par le chœur devenu comme une foule de Parques. Lorsque Eurydice rend définitivement l'âme, dans cette version qui évacue le lieto fine, se sur-expose à son cadavre comme les grandes ailes d'une espèce d’apparition de la Victoire de Samothrace, retour à l'Antique d'une parfaite intelligence et espoir, malgré tout, d'une rédemption ? L'Amour y est présenté d'abord comme une sorte d’assistante de prestidigitateur puis, in fine, comme une interprète d'opéra, peut être dans Lakmé, alors que le dispositif optique, qui faisait survoler la scène par le reflet de l’orchestre toute au long de la représentation, nous happe à l'intérieur même de l'image (de ce mirage ?) qui duplique la salle.

Le tout repose sur l'immense talent de Marianne Crebassa qui éblouit et émeut durablement. On dirait qu'elle sort d'une version du Petit Prince rêvée par Bob Wilson et qu'elle se consume dans le personnage du poète éperdu avec un souci constant de l'altitude et une variété d'inflexions renversante où le galbe sensible de la voix se plie toujours au diapason de l'âme.
Héléne Guilmette dessine une Eurydice fraîche et claire de diction, d'une touchante sensibilité tandis que Lea Desandre incarne un amour tout de mystère et d'acrobaties scéniques.

Raphaël Pichon se montre ici à son meilleur avec un sens de l'inexorabilité du drame qui n'a rien de précipité ni d'outré ni d'abrupt et qui repose sur une mise en valeur acérée du texte et un riche travail de coloriste.

Un spectacle qui fera date !

Jérôme Pesqué
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Re: Gluck- Orphée et Eurydice- Pichon/Bory - OCE- 10/2018

Message par JdeB » 13 oct. 2018, 09:38

Ce superbe Orphée sera diffusé en direct sur Arte concert le 18 octobre.
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Re: Gluck- Orphée et Eurydice- Pichon/Bory - OCE- 10/2018

Message par PlacidoCarrerotti » 16 oct. 2018, 22:27

Très beau spectacle et superbe direction de Pichon.
Crebassa m’a un peu fait penser à Dupuy par cette capacité à émouvoir par les couleurs du timbre. J’ai regretté l’absence de variations : Fagioli a su montrer qu’on pouvait les pratiquer sans faire du cirque mais en accentuant le drame.
J’ai moins aimé les autres interprètes et je trouve que l’évacuation du lieto fine est une facilité regrettable.
« L’essentiel est d’être bien avec soi-même et de regarder le public comme des chiens qui tantôt nous mordent et tantôt nous lèchent » Voltaire, lettre au duc de Richelieu.

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