Moussorgski-Boris Godounov-version de concert-Concertgebouw-8/9/18

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Markossipovitch
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Re: Moussorgski-Boris Godounov-version de concert-Concertgebouw-8/9/18

Message par Markossipovitch » 19 sept. 2018, 14:07

Après avoir écouté l’intégralité de la diffusion radio (merci Ingrid), je comprends qu’enrico75 ait été subjugué par la représentation du 8 septembre. Je ne peux certes pas me prévaloir de l’écoute en salle, mais je connais assez bien l’œuvre pour donner un avis circonstancié sur la retransmission.

Pablo Heras-Casado n’est sans doute pas encore très familier de ce répertoire, et on m’a dit que les répétitions n’avaient pas excédé une semaine, mais il est impressionnant de voir le degré de maîtrise qu’ont atteint le chœur et l’orchestre sous sa baguette : notamment dans le prologue, la précision des accents du chœur et leur correspondance avec ceux de l’orchestre sont époustouflants. Pourtant ce n’était pas gagné d’avance, car l’éclat, la rutilance de cet orchestre ne sont pas de plain-pied avec l’austérité, la sécheresse de l’orchestration moussorgskienne, à tel point qu’au premier coup d’oreille j’ai cru qu’il s’agissait d’une version Rimski. Mais c’est bien la version originale de 1872 stricte, avec les coupures décidées par l’auteur (qui nous privent du dernier récit de Pimène sur la mort du tsarévitch, du second discours de Chtchelkhalov, de la scène devant Saint-Basile et de certaines répliques de la mort de Boris, notamment). On sent par moments un petit manque de souffle (dans l’acte polonais surtout), mais dans l’ensemble la prestation d’Heras-Casado est passionnante, avec notamment un étagement des plans des chœurs assez incroyable, des rythmes très réfléchis, cédant le moins possible à la tradition, les chanteurs tenus en lisière de façon très stricte, sans épanchements excessifs. C’est très différent d’Abbado, ou de Gergiev, très personnel, impressionnant (même si mon idéal reste du côté de Bychkov, dans la version de 1869, à Florence en 2005 avec une maîtrise des accelerandi et des dynamiques inouïe). A noter que la retransmission privilégie parfois un peu trop la voix de certains solistes, qui dans la salle ont dû paraître plus intégrées à l’ensemble.

Tsymbalyuk est dans la droite ligne des options du chef : la voix est splendide et en salle doit faire son effet, l’interprétation très intériorisée, flegmatique, d’une sobriété extrême (ce qui est idéal au moment de la mort), mais qui ne fend l’armure que dans la scène des hallucinations, et encore. Il était plus expressif, moins corseté sur la scène de la Staatsoper de Munich en 2013, entouré d’interprètes d’un niveau exceptionnel (Kotcherga en Pimène, Matorine en Varlaam), et peut-être transcendé par la mise en scène de Bieito. Je ne sais ce qu’il en a été à Paris en début d’été 2018, seul le Boris d’Abdrazakov ayant été retransmis.

Le prologue est splendide, avec l’impressionnant Nikitich d’Oleg Budaratskiy et le magnifique Chtchelkhalov de Boris Pinkhasovitch, maîtrisant admirablement son vibrato à des fins expressives (on regrette d’autant plus la coupure de sa seconde intervention avant le conseil des boïars). Le seul défaut, minime, est qu’on ne sent guère le caractère forcé et donc peu spontané, scolaire, de la litanie des supplications du peuple envers son souverain qui refuse la couronne. Le second tableau est excellent, avec une splendide prière du Boris de Tsymbalyuk, et des cloches ahurissantes de vérité.

Au premier tableau du premier acte, le Pimène de Jerkuniça offre de beaux graves, une réelle puissance et une interprétation assez impressionnante, mais il n’atteint pas l’émotion contenue des plus grands, ne maîtrisant pas totalement la mezza voce requise, et contrôlant non sans un certain effort son vibrato dans l’aigu. Le Grigori de Dmitry Golovnin est net, tranchant, superbe nature un peu sauvage, sans grand questionnement intérieur mais éclatant. Le chœur est somptueux.

Au second tableau, comme le disait Enrico75, le numéro fantastique réalisé par Oleg Budaratskiy en officier garde-frontière fait passer au second plan la performance d’Alexander Krasnov en Varlaam, moins explosif qu’on ne l’attendrait dans la chanson de Kazan, et qui se rattrape un peu sur la fin dans la lecture de l’oukaze. Golovin est plus réfléchi, dosant très bien ses effets dans les apartés avec l’hôtesse.

Au second acte, l’admirable Xenia de Tetiana Miyus nous ravit de son soprano frais et émouvant, et Tsymbalyuk impose sa basse sans effort. Le Chouïski de Frank van Aken est le point le plus faible de la distribution. Voix mal contrôlée, peu séduisante et puissante mais peu expressive également, il détonne face à l’aréopage de magnifiques voix réunies ici, et va jusqu’à l’accident dans le récit du miracle à Ouglitch. Le Fiodor de Olivia Vermeulen est par contre d’une fraîcheur réjouissante, voix très agréable et contrôlée, expressive et sans défaut.

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photo du compte Facebook d'Alissa Kolosaova

L’acte polonais n’est pas le plus réussi par Heras-Casado, mais il permet d’entendre une Marina excellente de la part de la jeune Alisa Kolosova, ancienne pensionnaire de l’Atelier lyrique de l’ONP, mezzo d’une très belle étoffe, plus à l’aise dans le lyrisme que dans la construction d’un personnage ambitieux, dangereux et prétentieux, mais pour un remplacement (Ksenia Dudnikova devait tenir le rôle), c’est plus que prometteur : une belle prise de rôle. Dommage que dans le même temps Golovin s’étiole : l’intonation se fait hasardeuse, et lui aussi arrive au couac en plein duo d’amour. Décidément, les ténors n’étaient pas au mieux face aux voix graves dans l’automne amtellodamois. Néanmoins il se rattrape ensuite et termine la représentation avec une pointe d’inquiétude mais rien de vraiment gênant. Ce tableau permet d’entendre également le Rangoni de Vladislav Sulimsky, un peu timide et manquant de projection face à Kolosova au début, mais s’affirmant ensuite dans des reptations vipérines, suave et inquiétant, construisant peu à peu un beau portrait du Jésuite comme on en a peu entendu.

L’acte quatre permet encore au chœur de se mettre en valeur, même si Chouïski est toujours faible ; et si Pimène tient sa place, il montre encore mieux la faiblesse de la tenue de son aigu dans son récit final du miracle. La mort de Boris par Tsymbalyuk, d’une totale sobriété, se termine pianissimo, magistrale, un modèle.

Le tableau de Kromy permet encore d’entendre les chœurs étager les plans de façon magnifique, et si tout cela manque un peu de la terrifiante grandeur attendue (c’est un poil trop ordonné pour faire naître la crainte du désordre violent de la révolte, sauf dans l’ultime crescendo avant l’intervention de Grigori), les enfants du moins chantent leur partie de façon parfaite. L’innocent de James Kryshak est probe et discret, mais on attend un jeu sur les couleurs plus approfondi pour émouvoir totalement. Dommage, car c’est à lui que revient l’honneur des ultimes phrases de l’ouvrage. Le basson, lui, relève le gant avec un autre brio.

Au moment de la révolte, Heras-Casado suspend le temps et fait des chants religieux de Tchernikovsky et Lavitsky de purs instants de recueillement grégorien, pas forcément possibles à réaliser sur scène mais à coup sûr délicieux lors d’une version de concert.

Au total une interprétation passionnante, des chœurs et un orchestre magnifiques, et une brochette de chanteurs de très haut niveau : le Concertgebouw d’Amsterdam ne fait pas mentir sa réputation.

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