Destouches- Issé - Camboulas- Montpellier- 18/07/2018

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JdeB
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Destouches- Issé - Camboulas- Montpellier- 18/07/2018

Message par JdeB » 16 juil. 2018, 07:23

André-Cardinal Destouches – IsséVersion de 1724 »)
Pastorale héroïque en un prologue et cinq actes, sur un livret d’Antoine Houdar de La Motte (1697)

Eugénie Lefebvre – Une Hespéride, Issé
Chantal Santon- Jeffery – La première Hespéride, Doris
Martial Pauliat – Apollon (Philémon)
Etienne Bazola– Hercule, Hylas
Matthieu Lécroart– Jupiter, Pan
Stephen Collardelle– un Berger, le Sommeil
Cécile Achille – Une dryade, chœur
David Witczak – le Grand-Prêtre
Amandine Trenc – chœur
Martin Candela – chœur
Marcio Soares Holanda – chœur

Les Surprises
Louis-Noël Bestion de Camboulas, clavecin et direction

Opéra Comédie, Festival Radio France Occitanie Montpellier, 18 juillet 2018


Après l’exhumation de Callirhoé, dans version de 1743, au début de l’année 2006 par le tandem Niquet / Koering et de larges extraits du Carnaval et la Folie dix ans plus tard par l’ensemble, alors « en résidence », Les Ombres , le public de Montpellier a applaudi un troisième ouvrage de Destouches : Issé.

Inspiré d’un vers d’Ovide mis en exergue du livret imprimé, « Comme Apollon en Berger trompa Issé », le livret d’Antoine Houdar de la Motte est dans la droite ligne du modèle lulliste, et plus précisément de son Acis et Galatée (1686), livret de Campistron, prototype-même de ce genre de la « pastorale héroïque ». Issé en est le second jalon, ses personnages incluant des « héros », c’est-à-dire un dieu prenant place dans le triangle amoureux de rigueur. Le compositeur, André Cardinal Destouches (1672-1749), ancien diplomate et mousquetaire, élève d’André Campra, avait vécu une vie mouvementée avant la mise au théâtre de sa première œuvre lyrique : élevé par les Jésuites, il avait accompagné le Père Tachard au Siam en 1687. De retour en France, devenu mousquetaire, il avait participé au siège de Namur en 1692, suivant par la suite l’enseignement de Campra. De 1728 à 1730, il sera directeur de l’Académie royale de musique.

L’œuvre connut plusieurs moutures. La première, en en trois actes et sans prologue, fut créée à Fontainebleau, le 7 octobre 1697. Succès pour la musique, puisque le marquis de Dangeau affirme que « on y chanta un petit opéra dont un mousquetaire a fait la musique ; le roi et les courtisans conviennent qu’elle est aussi bonne que celle de Lully et qu’elle n’est point volée. » La première représentation à Trianon voit l’adjonction d’un prologue, à la demande du roi qui y figure sous l’apparence de l’Hercule Bourbon apportant la paix et l’abondance après la guerre de Neuf An. C'est que la Contre-Réforme tend à réactualiser le mythe d’Hercule en transformant le héros païen. Gardons-nous de confondre Héraklés, fils de Zeus et d'Alcmène, et l'Hercule « Lybien » ou « Egyptien » (Hérodote). L'Hercule Lybien, dit encore Hercule Ogmios, évoqué par Diodore de Sicile ou par Lucien, est le dieu de l'éloquence. Il est suivi d'une foule dont chacun des membres est attaché par l'oreille à ses lèvres divines. Moins redoutable qu'Héraclès, il porte comme attribut la lyre et, souvent, le cortège des Muses l'accompagne. En ce sens il peut être comparé à l'Apollon Musagète avec qui il présente bien des similitudes. Hercule Ogmios est un dieu évergète et civilisateur, fondateur de villes comme Paris ou d'Universités comme celle de Salamanque. C'est lui qui a mis fin à la pratique des sacrifices humains. C’est ce nouvel Hercule qui est le personnage central de l’opéra donné à Rome pour célébrer la naissance du futur Roi-Soleil.
Ce second avatar était donné à la faveur du mariage du duc de Bourgogne, le 17 décembre 1697. (Voir le livret sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1520591g) Louis XIV aurait exprimé à nouveau sa satisfaction, en donnant à Destouches une gratification, puisque « depuis M. de Lully, aucune musique ne lui avait fait autant de plaisir ».
L’Académie royale de musique la programme dans la foulée, le 30 décembre 1697, mais ce n’est que le 14 octobre 1708 que deux actes supplémentaires complètent la pastorale, redonnée à l’Académie royale de musique. (Le livret est sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1520717m)

A l’occasion de ce remodelage, l’œuvre n’est pas réellement restructurée, puisque les actes I et III furent simplement coupés en deux, et les divertissements sont augmentés de manière très nette. Peut-être La Motte voulut-il élever son texte à la « dignité » d’une tragédie lyrique (en cinq actes), comme l’indiqua d’Alembert… lequel était plutôt d’avis que l’intrigue secondaire comique aurait dû être excisée ! Mais il est vrai que la frontière entre ce qui distingue une véritable tragédie lyrique d’une pastorale héroïque n’est pas si facile à délimiter…

La partition générale publiée par Ballard en 1724 est la seule partition complète existante pour la version révisée de 1708, comme le pointe Lois Rosow dans son compte rendu critique de l’édition en facsimilé publiée par Pendragon Press en 1984 (Journal of the American Musicological Society, Vol. 40, No. 3 (Autumn, 1987), p. 548-557). L’imprimeur Ballard souhaitait alors publier une série de partitions complètes des opéras favoris. En choisissant Issé pour son premier opus, il témoigne de la vogue de l’ouvrage. Cette raison explique une date de parution qui ne correspond à aucune des séries de représentations de l’Académie royale de musique. L’annonce du festival de Radio France d’une version « de 1724 » induit peut-être involontairement en erreur car il semble bien que ce soit la version de 1708, la plus complète réalisée par Destouches, qui est ici présentée. Le compositeur était alors inspecteur général de l’Académie royale de musique, ce qui lui permettait d’avoir un certain contrôle sur les partitions appartenant à l’institution. (Un autographe de Destouches pour des « portions de la version de 1708, manifestement utilisée ultérieurement à 1708 comme matériau d’orchestre » (L. Rosow) est d’ailleurs conservé à la Bibliothèque de l’Opéra.)

Les reprises se succédèrent : parmi celles-ci, on note celles de 1709 (Lyon) ; 1710 (La Hague) ; Wollfenbüttel (en allemand, 1710) ; 1711, 1712 et 1715 (Bruxelles) , 1719, 1721, 1733 et 1734 à l’Académie royale de musique, 1739 (Lyon),1741 (Académie royale de musique), 1746 (Concert de la Reine), 1747 (Château de Sceaux), 1748 (Lunéville), 1749 (Versailles, par Mme de Pompadour), 1749-50 (Lyon), 1756 et 1757 (Académie royale de musique), 1773 (Versailles, dans une version revue par Berton) et 1797 (Versailles). Comme il était d’usage, ce succès inspira des parodies à la pastorale héroïque originelle : Les Amours de Vincennes de Biancolelli (1719) et Les Oracles de Romagnesi (1741).

En voici l’argument : Au Prologue, Hercule tue le dragon défendant le Jardin des Hespérides, à leur grande frayeur. Jupiter l’en félicite, et les peuples se réjouissent, car le héros leur en laisse les fruits, puisqu’il ne veut que la gloire. Au premier acte, Apollon (tout juste remis de sa mésaventure avec Daphné) avoue à Pan son nouvel amour pour Issé. La nymphe aime en secret ; sa sœur Doris pense qu’Hilas est son amant, mais elle la détrompe. Ce dernier a préparé une fête en l’honneur de sa belle, mais Issé le repousse. Au second acte, dans le palais d’Issé, Doris lui annonce l’arrivée de Philémon, qui n’est autre qu’Apollon. Il lui exprime la jalousie qu’il éprouve pour Hilas. Issé le détrompe, et finit par avouer ses sentiments pour lui. Par ailleurs, Pan fait la cour à Doris, lui vantant les charmes de l’inconstance. A l’acte III, dans la forêt de Dodone, Issé va consulter l’oracle, qui lui fait savoir qu’elle est aimée d’Apollon. De son côté, Doris finit par céder aux avances de Pan, et Hilas est désespéré, apprenant qu’Issé en aime un autre. L’acte suivant voit le désespoir d’Issé qui veut rester fidèle à Philémon. Le Sommeil l’endort pour lui montrer les délices que lui réserve le dieu ; elle y est sensible. Hilas, qui la surprend, voit une fois de plus son amour repoussé. Pan fait savoir à la nymphe que Philémon s’inquiète de sa constance. Lors du dernier acte, Philémon met Issé à l’épreuve, laquelle invoque Apollon… qui finit par lui avouer son identité. Réjouissances générales.

Quelle belle idée que d’exhumer Issé des cartons des bibliothèques ! Ce coup d’essai de Destouches cimentait l’évolution d’un genre promis à une belle postérité pour la fin de l’Ancien Régime, et son succès continu en faisait une aune du goût musical dans les années 1700-1760… Cependant, cette pastorale de 1708, jalon important dans la fortune artistique lulliste, est loin d’être inconnue : ressuscitée une première fois en 1908 à la Schola Cantorum, la version de 1697 fut également présentée en concert par Leonardo García Alarcón en 2013— quelle était d’ailleurs la date de la partition redonnée à Bourg-en-Bresse en 2008 ? Cette pastorale héroïque (version 1708) a été interprétée au Théâtre de Lunéville en 2017 par Les Voix de Melopmene dirigé par Vincent Tricarri…

Accueilli par des bruits divers à cause de son grand retard, Louis-Noël Bestion de Camboulas aborde la partition avec une volonté manifeste d’en contraster au maximum les effets. Si cet aspect baroque (au premier sens du terme) crée une dynamique incontestable, cette dernière n’en finit pas moins par lasser par son systématisme qui s’exerce au détriment d’un certain liant et des affects. Bref, c’est coloré mais parfois clinquant, voire maniéré. Dans une ville habituée depuis 1985 à entendre régulièrement de grands chefs comme Jacobs, Christie, Rousset et, à un niveau inférieur, Niquet, cela paraît un peu bas de gamme.

Charmante Issé, Eugénie Lefebvre n’habite pourtant pas complètement cet emploi, malgré ses nombreuses qualités ; elle y fait montre cependant d’une timidité naïve qui sied aux incertitudes de la nymphe, sans toutefois totalement séduire dans ses angoisses amoureuses ou sa fougue finale. L’interprète sert pourtant cette prosodie avec raffinement et engagement, mais on aurait rêvé de plus d’abandon dans cette ferveur. Martial Pauliat est un vaillant Apollon dont les élans se parent de beaucoup de douceur ; on en regrette d’autant plus quelques acidités dans le timbre et un discours dont le galbe pourrait être parfois plus assuré dans les aigus. S’il manque d’autorité dans son Hercule du Prologue, Etienne Bazola délivre avec un clair-obscur nuancé les tourments amoureux d’Hylas. Chantal Santon, peu intelligible dans le Prologue, incarne une Doris espiègle et gazouille avec délicatesse l’air italien de rigueur, si semblable à ceux que l’on retrouve dans de nombreuses cantates à l’époque… Matthieu Lécroart, noble Jupiter, se transmute en un Pan gouailleur, apôtre de l’amour libre qui ne dit pas encore son nom. Sémillant berger, Stephen Collardelle est également un Sommeil enjôleur, tandis que David Witczak est un Grand-prêtre de très belle tenue. Jolies interventions de Cécile Achille qui se joint également au chœur renforcé par Amandine Trenc, Martin Candela, et Marcio Soares Holanda. Ce dernier sonne vraiment maigrelet au regard de l’écriture originelle, ce qui déséquilibre la partition…
Il sera heureusement remplacé par les Chantres de la Chapelle pour les deux concerts ultérieurs (avec une distribution légèrement modifiée) en octobre prochain, et pour l’enregistrement prévu pour le label Ambronay Editions.

Si l’on se réjouit de cette programmation, on peut également regretter que le concert montpelliérain, si l’on en croit le livret imprimé de 1719 (reprenant la version de 1708), ait pratiqué quelques petites coupures dans l’œuvre… Espérons qu’avec un chœur rendu à sa gloire première, ce soit bien toute la partition qui soit désormais pérennisée.

Jérôme (et Emmanuelle) Pesqué
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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Re: Destouches- Issé - Camboulas- Montpellier- 18/07/2018

Message par JdeB » 23 juil. 2018, 13:26

je viens de publier notre critique en tête de ce fil.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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