Raskatov - GerMANIA - Perez/Fulljames - Lyon- 05/2018

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Raskatov - GerMANIA - Perez/Fulljames - Lyon- 05/2018

Message par perrine » 31 mai 2018, 10:34

GerMANIA

Création, commande de l'opéra de Lyon

Compositeur Alexander Raskatov
Direction musicale Alejo Pérez
Mise en scène John Fulljames
Décors Magda Willi
Costumes Wojciech Dziedzic
Lumières Carsten Sander
Vidéo Will Duke

Soprano Sophie Desmars
Soprano Elena Vassilieva
Alto Mairam Sokolova
Contre-ténor Andrew Watts
Ténor Karl Laquit
Ténor James Kryshak
Ténor Alexandre Pradier
Ténor Michael Gniffke
Baryton Boram Kim
Baryton Ville Rusanen
Baryton-basse Piotr Micinski
Baryton Timothy Murphy
Basse Gennadii Bezzubenkov

Orchestre, Chœurs et Studio de l'Opéra de Lyon


Représentation du 28/05/2018

Serge Dorny continue son travail de création annuel avec cette fois un drame des plus noirs et des plus violents ancré dans le thème de la saison faite d’« œuvres de victimes et d’oppresseurs » : ‘Des Guerres et des rois’.

La pièce commandée au compositeur russe Raskatov, dont le génialissime Cœur de chien avait été donné en 2014 ici même (chronique ici), rassemble tout ce dont la nature humaine a de plus monstrueux.
Serge Dorny a commandé à Raskatov la création de cet opéra basé sur deux pièces de Heiner Muller (Germania et Germania 3). Ces œuvres ont fait résonance chez le compositeur à la fois sur le style d’écriture au scalpel, mais surtout sur son passé soviétique. Il dédie cet opéra à « la mémoire de toutes les âmes ruinées ». Le ton est donné.

Le livret écrit en Allemand et en Russe s’articule sur une succession de 10 scènes en 2 actes sans continuité narrative mais au thème identique : le drame universel sur les conséquences de la guerre. Fresque où sont au total présents une quarantaine de personnages, dont Hitler, Staline, Goebbels, Ulbricht, Thälmann ou encore Brecht et Gagarine, des soldats russes, SS allemands, veuves d’officiers allemands qui sont pris dans le tourbillon de l’histoire.
Chaque scène relate un aspect historique pouvant être authentique ou fictif depuis la guerre 39-45 jusqu’en 1970, de manière absurde, cynique ou burlesque : des officiers ayant oublié les raisons de la guerre, des soldats se nourrissant d’os sans savoir s’il s’agit de cheval ou d’humain, Hitler persécuté par les juifs car ce sont eux qui tiennent compte de ses victoires, 3 veuves de soldats allemands cherchant le meilleur moyen pour mourir, Hitler demandant un plein d’essence pour aller au Walhalla, etc. La dernière scène, un Requiem intitulé ‘Auschwitz Requiem’ écrit en Kaddish clos l’opéra, sorte de catharsis, de lavement psychologique, alors que Youri Gagarine traverse l’espace avec ces paroles « Très sombre, très sombre, l’univers est très sombre, très sombre, très sombre ».
L’œuvre ne laisse pas indifférente. Si chaque scène prise à part est un véritable coup de fouet, un rappel vif et piquant des totalitarismes passés et actuels, de là où nous en sommes aujourd’hui, elle oblige le spectateur à prendre de la distance sur la totalité du spectacle afin d’en évacuer le côté abominable pour n’en saisir que le côté sarcastique, sous peine de n’en garder qu’une agression gratuite et permanente sur la volonté de nuire.

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L’écriture musicale fait un tout avec les situations des scènes, relevant le côté absurde des situations, tel le scat sur lequel le ‘sextuor de la mort’ égrène un Heil Hitler. Mené de main de maître par Alejo Pérez, l’orchestre de l’opéra de Lyon répond avec précision aux exigences que demande la partition et au multiples styles et ambiances (fox trot, jazz, internationale, écriture bestiale, militaire, hystérique, émotionnelle …). Les cuivres sont très présents, et la répartition dans la salle des cors, trompettes et trombones amplifient certains caractères de machine de guerre. Le chœur d’hommes renforce avec tenue et sobriété son rôle de commentateur.

Sur scène, il faut saluer l’engagement scénique et vocal de chacun des chanteurs qui ne doivent pas sortir indemnes des représentations tant par ce qu’ils ont à jouer, que ce par ce qu’ils ont à chanter. Caverneuse basse ‘octaviste’ de Gennadii Bezzubenkov en Staline, le ténor ‘bouffe hystérique’ (Hitler) aux aigus tranchants (James Kryshak), écriture saccadée aux sauts vocaux périlleux des 3 femmes (Sophie Desmars aux vocalises et sons sifflés impressionnants, Elena Vassilieva au bel ambitus et Mairam Sokolova dont les médiums sont noirs et expressifs), sans oublier les passages remarqués du contre ténor Andrew Watts et du ténor suraigu Karl Laquit en géant rose (contre-sol), pervers ayant effrayé Berlin, sorte de miroir du Führer.

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La mise en scène John Fulljames s’inscrit dans la veine de l’œuvre. C’est sur un charnier que se déroule toute l’action. Les décors de Magda Willi n’épargnent rien au spectateur mais restent parfaitement ancrés aux contextes des scènes. Le plateau tournant offre la fluidité dans l’enchainement des situations, les personnages centraux apparaissant souvent de l’amas de corps et de vêtements. Les lumières sombres et écrasantes de Carsten Sander et les vidéos de Will Duke viennent consolider ces impressions de mal être de violence psychologique distillés tout au long de la représentation (comme ce champ de coquelicot dont la pupille n’en ressortira qu’un agrégat de tâches de sang).

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Les applaudissements sont nourris à la fin de la représentation. Un mélange d’applaudissement saluant la force créatrice de l’opéra, l’investissement des interprètes, la prise de conscience du message passé par le compositeur, mais l’impression générale en sortant de la salle est pesant et s’accroche aux dernières paroles de Gagarine : « Sombre, très sombre ».

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Re: Raskatov - GerMANIA - Perez/Fulljames - Lyon 05/2018

Message par westerwald » 31 mai 2018, 11:16

impressions partagées pour une création, vue le 23 mai, qui vaut un déplacement à Lyon quand on le peut. Même le chien a été applaudi par un public comptant beaucoup de jeunes, y compris au parterre. Le chef n'a pas oublié de récompenser le chien après sa prestation et son calme dans la tourmente des cuivres.

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Re: Raskatov - GerMANIA - Perez/Fulljames - Lyon 05/2018

Message par srourours » 31 mai 2018, 17:24

J'y serai lundi.

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dge
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Re: Raskatov - GerMANIA - Perez/Fulljames - Lyon 05/2018

Message par dge » 01 juin 2018, 14:56

J'y étais aussi le 28 mai. Je partage les avis de Perrine. Œuvre très forte, intelligemment mise en scène, avec un engagement extraordinaire de chaque interprète, la plupart incarnant plusieurs rôles. Orchestre et chef superlatifs.

On n'est pas tout à fait au niveau de Cœur de chien, à cause peut-être du livret au texte un peu littéraire voire ésotérique ( c'est trop souvent le reproche que l'on peut faire aux créations actuelles) et d'un fil dramatique qui n'existe pas puisque la dizaine de scènes qui se succèdent n'ont pas de lien entre elles si ce n'est la dénonciation des idéologies totalitaires nazies et communistes unies dans une horreur bien représentée sur scène. La musique est très "accessible" avec des réminiscences de certains musiciens , de jazz, de certains chants comme l'Internationale.... On sort du théâtre un peu secoué de ce que l'on vient de voir et l'on est hanté par la dernière phrase répétée obsessionnellement "L'univers est sombre, très sombre..."

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Re: Raskatov - GerMANIA - Perez/Fulljames - Lyon- 05/2018

Message par srourours » 10 juin 2018, 13:37

Lyon le 4/06

Il y a des spectacles coup de poing, celui-ci donne dans le genre coup de massue. Le précédent opus de Raskatov donné ici-même, Coeur de chien, m'avait fortement marqué, impressionné, tant ce spectacle était réussi dans toutes ses composantes (musique, mise-en-scène, direction musicale, interprètes...), et davantage qu'un grand opéra contemporain, d'emblée, pour moi, c'était un grand opéra tout court tant, contrairement à bien d'autres créations contemporaines, il semblait donner un nouveau souffle au genre.
Bien que très différent, encore que très noir quant à sa vision de la condition humaine, Germania s'avère une réussite éclatante, fascinante et dérangeante. L'oeuvre se présente sous la forme de dix scènes, indépendantes les unes des autres mais reliés par le sens, par le cynisme, l'ironie crue, sans concession des textes d'Heiner Muller. La musique l'est aussi composite, se réinventant sans cesse, nourrie de réminiscences et de références déformées, grinçantes, acides jusqu'à un requiem final sublime de dépouillement et de profondeur. A cet égard, la direction musicale d'Alejandro Perez est remarquable de maîtrise malgré les difficultés d'une partition qui donne la part belle à la percussion et à une écriture rythmique redoutable, donne à entendre une échelle de dynamiques d'une ampleur sidérante.
Au regard de l'éclatement du sens, des sens même, les tessitures utilisées confinées souvent aux extrêmes n'en oublient pas d'être pourtant chantantes. Raskatov a composé en parfaite connaissance des voix des chanteurs programmés, et on le comprend fort bien tant certaines voix présentes dépassent l'entendement. Basse (très) profonde pour Staline, jusqu'au contre-sol grave auquel répond le contre-sol en notes répétés et piqués de la soprano colorature Sophie Desmars et du ténor Karl Laquit (interprète fabuleusement dérangeant du géant rose, serial killer opérant à Berlin au début des années 90, et qui se lance dans une danse macabre autour du corps pendu de l'incarnation de sa mère, violée par l'armée russe à la fin de la guerre), et des suraigus vitupérant de l'interprète d'Hitler, absolument extraordinaire.
Sans être exhaustif, on se bornera que Raskatov entend montrer l'absurdité de notre condition, de la guerre qui mène aux actions les plus folles, les plus extrêmes alors que pourtant elles n'ont pas de sens. Ainsi de ces deux soldats russes qui éventrent un ennemi sans trop savoir pourquoi, sans doute parce le froid et la fatigue les conduisent aux frontières de la folie, sans doute aussi parce qu'ils font l'expérience absolue de l'ennui. De ces soldats allemands mourant de faim, dont l'un inlassablement, débite des corps humains afin de s'en nourrir dans une sorte de rituel macabre grotesque. De Staline imbue de sa propre puissance. De cette scène hallucinante, où Chaplin rencontre Lynch et Austin Power, où un Hitler d'opérette, bottes aux pieds et aux mains, comme un chien veule aboyant dans le suraigu, suivi de sa cohorte de secrétaires effrayées aux seins lourds, tourne autour d'une Eva Braun grimée en pin-up, coiffée d'un voile de mariée. De ces trois veuves cherchant désespérément l'homme qui saura leur donner la mort.
Bref, on ressort secoué de ce spectacle, sidéré et nourri.

A noter en ce soir de dernière la présence de nombreux lycéens dans la salle. C'était assez marrant de regarder ces comportements adolescents (fanfaronnade, rires gras etc etc), et les voir cesser dès le début du spectacle pour ne jamais reprendre.

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