Récital Ian Bostridge/Saskia Giorgini - ONR - 23/05/2018

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Piero1809
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Récital Ian Bostridge/Saskia Giorgini - ONR - 23/05/2018

Message par Piero1809 » 27 mai 2018, 06:58

Ian Bostridge
Saskia Giorgina

Franz Schubert
Schwanengesang D 957

1. Liebesbotschaft
2. Kriegers Ahnung
3. Fruhlingsensucht
4. Ständchen
5. Aufenthalt
6. In der Ferne
7. Abschied

Ludwig van Beethoven
An die ferne Geliebte, opus 98

Franz Schubert
Schwanengesang

8. Der Atlas
9. Ihr Bild
10. Das Fischermädchen
11. Die Stadt
12. Am Meer
13. Der Doppelgänger
14. Die Taubenpost

Strasbourg-opéra, 23/05/2018

1828 est l'année de tous les chefs-d'oeuvre pour Franz Schubert, celle des trois dernières sonates pour piano, en do mineur D 958, en la majeur D 959, en si bémol majeur D 960, de la messe en mi bémol majeur D 950, de la fantaisie pour piano à quatre mains en fa mineur D 940 et surtout du quintette en do majeur opus 163 pour deux violoncelle D 956 que je place au firmament de mon Panthéon musical. Beethoven est mort, et son intimidante silhouette ne retient plus Schubert qui peut s'exprimer sans limites au cours de sa dernière année de vie. Deux semaines avant sa mort, il prenait des leçons de contrepoint chez le fameux Simon Sechter qui deviendra le professeur de Bruckner et mettait en chantier une dixième symphonie. C'est dire que Schubert se sentait peut-être investi d'une mission quasi divine, celle de succéder au plus grand compositeur de son temps. C'est dans ce contexte que sont nés treize Lieder parmi les quatorze du recueil des Schwanengesang D 957, le n° 14, Die Taubenpost D 965A, dernier Lieder de Schubert, a été ajouté, après la mort de ce dernier par l'éditeur Haslinger qui se méfiait peut-être du chiffre treize.

Même si le Schwanengesang n'est pas à proprement parler un cycle, dans la mesure où les 7 premiers Lieder sont composés sur des paroles de Ludwig Rellstab et où Heinrich Heine est l'auteur des textes des six suivants, il constitue cependant un groupe homogène. On y retrouve les thèmes schubertiens classiques, l'amour déçu, la mort, l'errance, la folie...le tout magnifié par la musique d'un compositeur au sommet de son art. Dans cet ensemble admirable, se détachent toutefois Kriegers Ahnung auquel certains Lieder des Knabenwunderhorn de Mahler (Der Tamboursg'sell) font écho, Ständchen dont les harmonies indicibles sont inoubliables, Aufenthalt qui montre que le goût de l'épopée n'était pas étranger à Schubert. Atlas appartient à la même lignée et on pense même aux chants du compagnon errant de Mahler.. C'est un Schubert visionnaire que l'on découvre dans Die Stadt et ses lancinants arpèges de septième diminuée au piano et évidemment dans Der Doppelgänger. Ce Lied génial est unique chez Schubert. Au dessus d'un thème de quatre notes, si la# re do#, que répète inlassablement le piano tel l'ostinato d'une sinistre chaconne (1), s'élève un chant halluciné qui croit en force jusqu'à un fortissimo sur le mot Doppelgänger. Le pianissimo terminal en si majeur n'en est que plus impressionnant. La métaphore du pigeon voyageur (Die Taubenpost) termine le cycle sur une note en demi-teintes, annonciatrice des nouvelles contrées que Schubert s'apprêtait à découvrir (2).

An die ferne Geliebte est composé en 1817 et appartient donc à la troisième manière de Ludwig van Beethoven (3). Désormais coupé du monde, le compositeur s'intéresse désormais aux problèmes de forme. La coupe classique en quatre mouvements ne lui suffit plus pour exprimer dans sa musique instrumentale, les idées qui bouillonnent en lui. Des coupes à six mouvements et même davantage deviennent fréquentes. Les structures sonates deviennent plus rares et Beethoven leur préfère la grande variation. C'est ainsi que le présent cycle de mélodies peut être entendu comme un duo pour la voix et le pianoforte en six mouvements, chaque mouvement qui consiste en variations autour d'un thème, différe par son contenu émotionnel. Ce dernier m'a semblé le plus intense dans les mouvements extrêmes, les mouvements intermédiaires, plus légers, faisant figure de scherzos. Le thème initial revient à la fin du sixième mouvement pour sceller l'unité de l'oeuvre entière.

Le récital avec piano est un exercice particulièrement difficile et exigeant, le piano n'a pas la capacité de porter le chanteur comme le fait l'orchestre et souvent lors d'un récital, un chanteur même chevronné a besoin d'un temps d'adaptation. Rien de tel avec Ian Bostridge qui trouve d'emblée le ton juste. Il faut dire qu'il était bien secondé par Saskia Giorgini. Cette dernière s'est montrée particulièrement attentive à maintenir un dialogue vivant et naturel avec le chanteur. Avec son jeu discret, elle a donné à l'accompagnement schubertien un caractère délicat, susceptible de mettre en valeur la voix d'un chanteur dont la projection dans les graves n'est pas la qualité maîtresse. Les jeux question-réponse ou encore écho entre le piano et le chant, si importants dans certains Lieder, notamment dans Liebesbostschaft ou bien la sublime Ständchen, étaient réglés avec précision mais sans aucune raideur. Ce jeu délicat de la pianiste mettait en valeur, par effet de contraste, les quelques fortissimos qui parsèment ces partitions, notamment dans Kriegers Ahnung, les dernières mesures d'Aufenthalt et évidemment Der Doppelgänger, permettant à Ian Bostridge de produire des effets dramatiques particulièrement percutants dont l'audace nous projette au temps d'un Hugo Wolf ou d'un Gustav Mahler. Le ténor dont la perfection de l'intonation, l'harmonie du phrasé, la clarté de la diction et la beauté du timbre dans le medium et l'aigu, m'ont une fois de plus enchanté, a montré en même temps son art exceptionnel de la nuance en émettant des pianissimos sidérants, par exemple dans Ihr Bild ou dans Am Meer.
Chaleureusement applaudis par un public dans lequel on reconnaissait plusieurs artistes des Sept Péchés Capitaux, spectacle donné en parallèle à l'ONR, les artistes ont interprété deux Lieder de Schubert en bis.

(1) On retrouve ce thème de quatre notes dans l'Agnus Dei de la messe en mi bémol majeur D 950 de la même année. Décidément cette partie de la liturgie inspire des pages étranges et contestataires à Joseph Haydn (missa in tempore belli, Hob XXII.9), Beethoven (missa solemnis) et Schubert.
(2) Le pigeon bizet, compagnon fidèle au temps de Schubert, est devenu animal nuisible à une époque (la notre) où il n'y a plus de place pour l'animal hormis les parcs zoologiques.
(3) Cette division en trois manières, contestée par les spécialistes de Beethoven, est cependant bien pratique.

Pierre Benveniste

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