Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

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JdeB
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Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par JdeB » 04 avr. 2018, 09:47

Mozart – Le Nozze di Figaro (1786)
Livret de Lorenzo Da Ponte

Leon Košavic – Figaro
Jodie Devos – Susanna
Mario Cassi – Il Conte Almaviva
Judith Van Wanroij - La Contessa Almaviva
Raffaella Milanesi – Cherubino
Julien Véronèse – Dottore Bartolo
Alexise Yerna – Marcellina
Julie Mossay – Barbarina
Enrico Casari – Don Basilio
Patrick Delcour – Antonio
Stefano de Rosa – Don Curzio
Myriam Hautregard et Anne-Françoise Lecoq – deux paysannes

Emilio Sagi – mise en scène
Gabriela Salaverri – costumes
Eduardo Bravo – lumière
Daniel Bianco – décors

Chœur et Orchestre de l'Opéra Royal de Wallonie-Liège
Christophe Rousset, direction musicale et pianoforte

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Opéra Royal de Wallonie-Liège, le 12 avril 2018.



Ce sont de très séduisantes Noces de Figaro que nous offre l’Opéra de Liège avec cette production. Loin, bien loin des réécritures du Regietheater, il y passe le même esprit que celui des conversation pieces ; y souffle la même brise que celle qui affleure dans les jardins idéaux de Fragonard ou les paysages de toiles de Jouy revisitées par l’art arabo-andalou. Lointain héritier de la célébrissime scénographie d’Ezio Frigerio pour Giorgio Strehler, Daniel Bianco a ménagé des espaces où la présence de la domesticité du domaine d’Aguas Frescas se fait toujours sentir, où l’intimité est fort précaire et le regard des autres toujours plus ou moins pesant à l’exception des moments où la Comtesse chante ses deux grands airs ; un dispositif ingénieux pour une intrigue dans laquelle points de vue et clins d'oeil, vérités cachées ou dévoilées, regards directs ou obliques, masques et bergamasques mènent la danse.

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C’est bien cette absolue fidélité à l’esprit des deux œuvres originales qu’il faut ici savourer : Le Mariage de Figaro de Beaumarchais se déroule dans une Espagne de fantaisie, où le spectateur retrouve pourtant bien vite les problématiques parisiennes du temps, tandis que Le Nozze di Figaro, expurgées de certains sous-entendus salaces et passant outre l’acte du procès, intransférable musicalement, se focalisent sur les dérapages d’une certaine noblesse, malgré leur côté anecdotique apparent. C’est bien la lutte contre ces abus de pouvoirs qui fait encore l’actualité brûlante de cet opéra, qui, s’il n’annonce pas la Révolution française (comme certains l’ont un peu trop vite avancé), n’en est pas moins un témoignage volontaire et une propagande assumée des réformes commencées par l’empereur Joseph II, commanditaire de l’opéra et protecteur de Mozart.

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Emilio Sagi propose une lecture linéaire et attentive aux didascalies, trompeusement sage, car irriguée de mains détails savoureux. Il n’aborde pourtant que peu la face plus sombre du récit, laissant à l’orchestre le soin de creuser les ombres ou de faire passer un nuage dans cette luminosité chaleureuse. De même, le metteur en scène n’évite pas certaines chausse-trapes usuelles : ainsi Figaro mesure-t-il le futur lit conjugal, au lieu de jauger la pièce dans lequel il est supposé s’installer ; lit d’ailleurs bien sous-dimensionné… Ce n’est cependant que broutille devant une direction d’acteur nuancée, où l’espace est bien investi, ménageant d’ailleurs des contacts subtils entre la paysannerie et les habitants du château, des transparences bienvenues organisant un théâtre qui assume son artificialité. De même il ne manque ni une mantille, ni une castagnette (pour un des Fandango les plus idiomatiques que l’on ait vu depuis longtemps), ni un détail dans les ravissants costumes de Gabriela Salaverri lorgnant tant vers Goya que vers l’histoire de l’œuvre. (Notons d’ailleurs comment le comte et la comtesse s’« hispanisent » quand ils sont en représentation devant leurs affidés.)

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Cette vision est portée par une distribution idéalement jeune et homogène, où brillent les deux couples centraux de l’intrigue : Leon Košavic, Figaro ludion sarcastique, dont l’assurance n’attend pas le nombre des années, révèle des abîmes de colère rentrée et de hargne revancharde distillées avec finesse et malice. Magnifique de style et de gouaille, il n’en est pourtant pas moins dépassé par sa fine mouche de fiancée, une Jodie Devos quasi idéale en Susanna, n’était le fameux la grave qui se fait un peu désirer. Mais la voix, corsée, souple, et le timbre, radieux, se coulent magnifiquement pour composer un portrait sensible et affriolant de cette féminité rouée et sincère. Plus que l’allégresse du jeu, l’intelligence du théâtre et la complicité avec son Figaro, c’est son Deh vieni, non tardar suspendu, hors du temps, délicatement ourlé d’ornements qui en rehaussent l’émotion et l’enchâssent dans un frémissement souverain, qui capture l’imagination.

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Quant aux Almaviva, ils sont superbement campés par la douceur melliflue, perlant de nostalgie de la fort belle comtesse de Judith Van Wanroij, dont les yeux se sont depuis longtemps dessillés, et l’autorité exaspérée d’un comte de plus en plus débordé par les évènements. Mario Cassi n’en conserve pas moins la stature du personnage, en proie à des sincérités successives, et grand seigneur jusqu’au bout de ses erreurs. Son « Hai gia vinta la causa » reste ainsi en équilibre, entre rage déconfite et orgueil blessé.

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Raffaella Milanesi compose un Cherubin fougueux et joli cœur papillonnant, hésitant encore à se brûler les ailes, voulant sans vouloir, mais désirant toujours. Si l’on trouve un certain réalisme stylisé dans ses attitudes qui semblent parfois étrangement inspirées de l’Ottavian de Jaque-Catelain en 1925, son chant éperdu se déploie dans une démonstration d’air de cour qui semble être destiné à chacune des auditrices.

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Regrettons que Don Basilio ait perdu son air, Enrico Casari, lui conférant une cautèle jouissive qui pourrait augurer de l’ironie de rigueur nécessaire. La Marcellina d’Alexise Yerna a tout de la corneille de bénitier, épigone de l’Arsinoé molièresque ; on souhaiterait cependant que sa présence revêche n’ait pas déteinte sur un timbre bien acide. On regrette ainsi moins la coupure de son air, souvent jugé superflu, mais qui complète pourtant la volteface de cette féministe avant l’heure. Son complice en ignominie est un Bartolo hargneux, prudent, mais qui s’avère in fine bonace, incarné par un Julien Veronèse qui ne tombe jamais dans la caricature, tout en en conservant une saveur caustique. Julie Mossay est une Barbarina bien joliment fruitée. Quant aux comprimari, ils campent fort agréablement les différentes figures d’un théâtre oscillant entre tréteaux et clins d’œil plus classiques.

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Bien que Christophe Rousset ne soit pas à la tête de son ensemble Les Talens Lyriques, sa lecture élégante et fougueuse, passionnée, dramatique jusqu’à l’épigramme, témoigne une fois encore de son empathie avec l’univers mozartien, tout comme de sa longue pratique des contemporains du Salzbourgeois. Il insuffle à la phalange de l’Opéra royal un naturel prodigieux et des tempi respectant à la lettre l’architecture voulue par Mozart ; vifs sans être bousculés, d’un équilibre qui en ravive les teintes, ménageant tant la prestesse que l’assise de ce tourbillon organisé. Les dialogues des pupitres sont ainsi finement amenés, et les jeux de notes placés malicieusement par Mozart confabulent. Les deux finales sont ainsi des merveilles de dynamiques et de couleurs, précipitant dans le creuset de délectables ensembles ces personnages si présents. Ce théâtre recherché et expressif prend d’autant plus consistance que le chef lui-même modèle les récitatifs au pianoforte. Attentif aux élans comme aux silences, il se glisse avec souplesse dans ce verbe souverain, en en faisant scintiller les saillies, poussant la pointe ou exhalant l’émotion. Délicates ou épicées, faisant chatoyer les lignes de chant, et conférant à ces figures bien connues une réalité saisissante, l’introduction d’ornements d'époque inattendus aujourd'hui renouvelle le discours et comble l’amateur, tout comme il assure aux « grandes oreilles » que Mozart n’est jamais mieux servi que par l’aristocratie des cœurs et la liberté du souvenir.

Jérôme (et Emmanuelle) Pesqué

La captation du 10 avril est disponible sur Culturebox sir https://culturebox.francetvinfo.fr/oper ... ege-271299
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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par paco » 04 avr. 2018, 12:48

Leon Košavić : remarquable Ping au ROH l'été dernier ! De façon générale, je trouve cette affiche très prometteuse

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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par JdeB » 17 avr. 2018, 09:23

Je viens de publier notre critique en tête de ce fil
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par Oylandoy » 17 avr. 2018, 14:23

Photos © Opéra Royal de Wallonie-Liège
la mélodie est immorale
Nietzsche

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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par paco » 17 avr. 2018, 14:53

Merci pour le CR et les photos ! Cette production des Nozze faisait très envie sur le papier !

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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par Piero1809 » 18 avr. 2018, 06:41

Merci pour cette chronique passionnante qui donne une furieuse envie de voir cette production!

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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par paco » 18 avr. 2018, 11:14

Trop peu de représentations hélas, et prises d'assaut. Espérons une reprise une prochaine saison...

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Re: Mozart- Le Nozze di Figaro- Rousset / Sagi-Liège- 04/2018

Message par EdeB » 18 avr. 2018, 11:57

paco a écrit :
18 avr. 2018, 11:14
Trop peu de représentations hélas, et prises d'assaut. Espérons une reprise une prochaine saison...
Oui, c'est une superbe production, et la captation est d'ailleurs très réussie. N'hésitez pas à la regarder... (Par contre, quelques problèmes de transmissions d'image à un moment... :( )
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