Mozart – Requiem et œuvres maçonniques – Pichon/Pygmalion – Toulouse 14/03/2018

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jeantoulouse
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Mozart – Requiem et œuvres maçonniques – Pichon/Pygmalion – Toulouse 14/03/2018

Message par jeantoulouse » 15 mars 2018, 14:55

Pygmalion
Raphaël Pichon, direction
Sabine Devieilhe, soprano
Sara Mingardo, contralto
John Irvin, ténor
Nahuel di Pierro, basse

Graduel grégorien
Gregorio Allegri (1582-1652)
Miserere
Franz Joseph Haydn (1732-1809)
Insanae et vanae curae
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Maurerische Trauermarsch K477 (479a)
Ne pulvis et cinis K.Ahn 122, pour basse solo et chœur
Miserere K90
Requiem en ré mineur KV626

Splendide concert. Programme d’une remarquable intelligence. Interprétation collective superlative dirigée par un Raphaël Pichon énergique et inspiré. Une expérience musicale et spirituelle d’une grande force.

Raphaël Pichon pratique mieux que quiconque l’art du collage musical. Ces enregistrements, ces concerts offrent l’occasion pour l’auditeur de replacer des œuvres connues (intégrales ou en extraits) dans un contexte singulier dont elles tirent une nouvelle sonorité, une nouvelle lumière, une originale saveur ou profondeur. Le concert offert ce soir à Toulouse (série Les Grands Interprètes) après Versailles et Bordeaux confirme ce choix artistique, dicté par une volonté de créer entre les pages choisies non pas seulement des échos ou des correspondances, mais une véritable continuité. S’élabore ainsi un tissu musical - dès lors une autre façon d’entendre l’œuvre - qu’accentue le parti pris d’enchainer les parties sans pause entre elles (ou presque) et bien évidemment sans entracte. Le spectateur qu’aurait égaré une lecture naïve de l’affiche ne va pas écouter Le Requiem de Mozart suivi d’œuvres maçonniques du même, comme autant de prolongements pittoresques. L’aventure spirituelle et musicale apparait tout autre. Raphaël Pichon et l’ensemble Pygmalion proposent une recontextualisation musicale de l’œuvre ultime de Mozart en la mettant en résonance avec des pièces religieuses d’autres compositeurs (Allegri, Franz Joseph Haydn) , des pages de jeunesse ou des cantates maçonniques que le musicien a écrites pour ses « frères » à partir de décembre1784. Et cet ensemble, construit comme une cathédrale avec son parvis, ses transepts, son chœur, constitue une œuvre en soi dont l’écoute en continu surprend autant qu’elle fascine.

La soirée s’ouvre sur la voix a capella d’une soprano entonnant le Graduel grégorien Christus factus est avec une sobriété dénudée déchirante. S’enchaine le Miserere d’Allegri (1582-1652) dont on sait que Wolfgang l’entendant à Rome à 14 ans (1770) put le retranscrire de mémoire, nonobstant les interdits religieux. Pichon nous invite à le lire comme le fondement de l’œuvre religieuse de Mozart, un seuil, comme le Requiem à l’autre bout de la vie du compositeur (1791) constituera le dernier. Le chœur a cappella exprime toute l’émouvante harmonie de cette prière. Le dispositif scénique choisi en fond d’orchestre pour cet Introït place les choristes en cercles concentriques, les rassemblant comme pour en manifester spatialement le recueillement et la pieuse cohérence. Par un autre effet de spatialisation, d’une tribune, au milieu des spectateurs, résonne aussitôt l’impressionnant Ne pulvis et cinis. Adaptation latine d’un chœur de l’opéra Thamos, roi d’Egypte (1773-1779) ce chant avec chœurs, proféré avec noblesse par la voix d’un beau métal de Nahuel Di Pierro, annonce à la fois le Sarastro de La Flûte et le Tuba mirum, dont la première phrase sera tout à l’heure confiée à la même voix de basse. La menace puis la réconciliation dessine déjà le mouvement de l’œuvre ultime et on admire comment les chœurs, fortement engagés, expriment la crainte puis l’espoir du pardon. L’auditeur, tel un fidèle, commence ainsi l’itinéraire spirituel qui doit le conduire à des émotions et à des réflexions plus intenses, plus profondes. C’est le début d’une expérience. Le motet de Franz Joseph Haydn Insanae et vanae curae offre dès lors la solennité qui sied pour ouvrir le portail imposant de la grande œuvre finale. La même configuration que celle du Requiem (orchestre, chœur et quatuor) est ici en œuvre, délivrant une musique dont le chef célèbre la véhémence, l’ampleur, la fièvre ardente. La Musique funèbre maçonnique (Maurerische Trauermarsch K477) qui suit aussitôt constitue un adagio , une longue déploration. Quelles que soient les circonstances de sa composition (1785), intimes ou symboliques, elle semble préparer dans sa grandeur tragique la dernière œuvre mozartienne. L’interprétation orchestrale rend sensible à la fois l’affliction et l’espérance qui baignent ce chef d’œuvre dont la force le dispute à l’émotion. Une brève pause et le Miserere de Mozart (K 90) résonne sereinement au chœur. Alors se font entendre les premières notes bien connues du Requiem qui prennent un relief inattendu, comme si pénétrant dans l’édifice musical, l’auditeur était au sens propre saisi par cette irruption pourtant si sensiblement préparée. La pulsation initiale introduit dans l’univers sacré que prolonge le Requiem aeternam d’un chœur bouleversé. Sabine Devieilhe impose la pureté d’une voix dont la délicatesse touche par une forme d’humble pudeur, de dépouillement parfaitement en situation. On admire la clarté de la fugue du Kyrie tourmenté, la force, l’urgence du Dies Irae témoignant ici de l’effroi le plus angoissé. Le Tuba mirum servi par un trombone souverain et les voix des quatre solistes devient un moment de pure émotion, auquel un Rex tremendae offre un contraste dramatique qu’accentue la direction puissante et ferme de Pichon. Peut-être l’acmé du concert est-il atteint par le Recordare apaisé : les quatre voix se complètent dans une harmonieuse prière. Les voix aux timbres et couleurs magnifiquement appariées du John Irvin, ténor clair et mélodieux, de Sabine Devieilhe , au timbre éthéré et pourtant si humaine, de Sara Mingardo, sombre et prenante, de la basse Nahuel Di Pierro, puissant et engagé, soulèvent vers des sommets cette page extraordinaire. Et tout cela vit, vibre, prie, pulse dans une conception d’ensemble qui touche à l’essence même de cette musique, de la Musique. Le Lacrimosa, le Benedictus s’élèveront à la même hauteur.
On connait les réserves qu’a suscitées le choix de Süssmayr pour terminer l’œuvre inachevée. Raphaël Pichon élit la version composée en 2016 par le compositeur Pierre-Henri Dutron. Se fondant sur des recherches biographiques et musicologiques, le musicien contemporain a réorchestré ou récrit les parties inachevées ou manquantes. Et de fait, nous entendons un nouveau Requiem, à la fois plus intime, et plus dramatique. Le chœur Pygmalion s’avère d’une force et d’un engagement sans faille, net dans les attaques, offrant une cohésion magnifique, des solistes d'une généreuse intensité, un haut niveau de spiritualité musicale. L’orchestre, animé par un Raphaël Pichon inspiré, et pourtant calme, serein, souverain, sert les partitions avec délicatesse et passion, fougue et ardeur, pris, on le sent bien, dans une aventure musicale qui le transporte. Aux saluts, immense succès auprès d’un public nombreux et qui vit, avec les interprètes, un moment d’une rare puissance émotionnelle. Jean Rogé dans la présentation du concert écrit superbement : « Musique intime si proche, qu’elle me devient, à moi qui l’écoute, intérieure ». Peut-on mieux dire ?

Si on inscrit le parcours musical du concert plus largement dans celui qu’emprunte cette année l’ensemble Pygmalion entre les Cantates de Bach et la Passion selon Saint Jean d’une part et La Flûte enchantée du festival d’Aix en juillet d’autre part, se construisent un itinéraire et une expérience artistiques d’une remarquable cohérence, marqués par l’exigence et l’intelligence intellectuelles et musicales.

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Re: Mozart – Requiem et œuvres maçonniques – Pichon/Pygmalion – Toulouse 14/03/2018

Message par Piero1809 » 16 mars 2018, 21:09

Merci pour ce très beau texte.
Un très intéressant programme en effet.

Concernant la version du Requiem de PH Dutron, j'émets les plus grandes réserves. J'ai écouté plusieurs fois cette version dirigée par René Jacobs.
C'est en fait le principe d'une telle reconstruction que je critique. Pour faire simple, le travail de Süssmayer est certes critiquable, c'est surtout le fugato Hosannah in excelsis et le Benedictus qui posent problème mais Süssmayer était un contemporain de Mozart, il avait accès à ses ultimes paroles et esquisses. Sa version, certes imparfaite, est la plus fidèle et la plus authentique possible. Je ne doute pas une seconde de la compétence de Mr PH Dutron mais on ne peut pas refaire l'histoire, deux siècles après la mort de Mozart.

Le manuscrit de Mozart donne au minimum la ligne mélodique principale généralement confiée au chant et une basse continue. L'ensemble se tient harmoniquement et Süssmayer a orchestré le tout en tenant compte d'indications supplémentaires (les incipit des parties instrumentales, par exemple). Je constate que dans le Tuba mirum, le Recordare pie Jesu, PH Dutron introduit des contrepoints supplémentaires consistant en courtes phrases chromatiques, mozartiennes peut-être, mais gratuites. Le Recordare, parfait tel qu'il nous est parvenu, n'avait pas besoin de ça! Dans le Confutatis maledictis, les rythmes brutaux des timbales sont très peu mozartiens par contre. Pour les parties composées par Süssmayer, le Lacrymosa est profondément modifié et le très émouvant petit solo de cor de basset qui répète un second thème tout à fait acceptable de Süssmayer, supprimé on se demande pourquoi! Le Benedictus est une composition nouvelle de PH Dutron. Curieusement ce dernier allonge de quelques mesures la fugue de l'Hosannah (4 entrées de fugue dans la version Sussmayer) alors qu'il aurait pu légitimement terminer cette fugue. L'Agnus Dei, meilleure séquence et de loin de Süssmayer, est modifié alors que ce n'était pas nécessaire.

Connaissant bien le talent de Raphael Pichon, je suis convaincu qu'il aura tiré le meilleur de cette version du Requiem. Savez vous si une retransmission a été prévue?

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Re: Mozart – Requiem et œuvres maçonniques – Pichon/Pygmalion – Toulouse 14/03/2018

Message par jeantoulouse » 17 mars 2018, 09:17

A ma connaissance (voir calendrier sur le site Pygmalion), seuls trois concerts Requiem ont été programmés. A Versailles, où Sabine Devieilhe, souffrante, a été remplacée par Alisa Jordheim, pas de technique d'enregistrement visible, pas plus qu'à Toulouse : dans les deux cas la "dramaturgie" mise en place avec une spatialisation différente selon les œuvres ( et les lieux) aurait nécessité des équipements d'enregistrement complexes et apparents - ce qui n'était pas le cas. Je n'ai aucun écho du concert de Bordeaux. Apparemment donc, pas de retransmission programmée.
Merci pour ces informations très précises sur la version Dutron. Honnêtement, à l'écoute, c'était sensiblement différent (au Benedictus en effet, l'Agnus Dei) , mais dramatiquement très fort et musicalement superbe. Quelle puissance dans le Confutatis ! Il est clair que cette réécriture de certaines parties creuse les contrastes et accentue le dramatisme.

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Re: Mozart – Requiem et œuvres maçonniques – Pichon/Pygmalion – Toulouse 14/03/2018

Message par Piero1809 » 17 mars 2018, 11:02

Merci pour ces précisions très intéressantes.
Dommage qu'il n'y ait pas eu de captation vu la palette d'interprètes prestigieux!

J'avais aussi une question concernant la Maurerische Trauermarsch K477 (479a).
Comme Mozart a écrit deux versions de cette oeuvre, une purement orchestrale et une avec choeur d'hommes, magnifique mais rarement donnée, je voulais savoir laquelle des deux a été interprétée.

Formidable que le Miserere K 90 ait été programmé c'est une oeuvre rare qui montre que Mozart en 1769 était un excellent élève du père Martini.
Plus tard, en 1774, il dédiera au père Martini son Misericordias domini en ré mineur K 222, écrit aussi en style sévère mais sera bien déçu car son mentor manifestera un intérêt poli pour cette oeuvre.

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Re: Mozart – Requiem et œuvres maçonniques – Pichon/Pygmalion – Toulouse 14/03/2018

Message par jeantoulouse » 17 mars 2018, 11:29

Piero1809 a écrit :
J'avais aussi une question concernant la Maurerische Trauermarsch K477 (479a).
La Musique funèbre maçonnique K447 présentée lors du concert de Pygmalion était purement orchestrale. Il est intéressant de noter à propos de cette œuvre que les spécialistes sont divisés sur les circonstances de sa composition. On admet souvent qu'elle a été écrite après le décès de deux "frères maçons" morts les 6 et 7 novembre 1784 et exécutée dès le 17. Mais le manuscrit porte la date de juillet 1785 ! Dès lors, si la manuscrit fait foi, elle serait plutôt liée à un rituel par lequel "le compagnon doit reproduire symboliquement, dans son initiation, la mort et la résurrection" (Article Œuvres maçonniques, in Tout Mozart, Encyclopédie de A à Z (Robert Laffont éditions). Dans la progression voulue par Pichon dans l'organisation musicale de ce concert, cette Marche constitue une remarquable transition vers le Requiem.

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