Cruz - La Princesse légère - Deroyer/Houben-Wilson - Opéra Comique - 03/2018

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Cruz - La Princesse légère - Deroyer/Houben-Wilson - Opéra Comique - 03/2018

Message par Egisthe » 09 mars 2018, 14:27

La Princesse légère

Opéra en deux actes de Violeta Cruz. Livret de Gilles Rico d’après le conte de George MacDonald. Création mondiale le 13 décembre 2017 à l’Opéra de Lille.

Direction musicale
Jean Deroyer
Mise en scène
Jos Houben et Emily Wilson
Décors et costumes
Oria Puppo
Lumières
Nicolas Simonin
Réalisation en informatique musicale Ircam
Augustin Muller
Collaboration aux mouvements
Eric Nesci
Magicien
Carmelo Cacciato
Assistante décors
Roberta Chiarito
Assistante costumes
Clémentine Tonnelier
Chef de Chant
Juliette Journaux

La Princesse, la Nourrice 1
Jeanne Crousaud
La Reine
Majdouline Zerari
Le Prince, le Narrateur
Jean-Jacques L’Anthöen
Le Roi
Nicholas Merryweather
Le Docteur Déjanthé, la Nourrice 2
Kate Colebrook
Le Docteur Malofoi, le Page, la Sorcière
Guy-Loup Boisneau

Orchestre
Ensemble Court-Circuit
Violon
Alexandra Greffin-Klein
Clarinette
Bogdan Sydorenko
Accordéon
Jean-Etienne Sotty

Commande et production
Opéra Comique
Coproduction
Opéra de Lille, Ircam-Centre Pompidou, Ensemble Court-Circuit


vendredi 9 mars 2018, 20h

Salle Favart, du 9 au 11 mars 2018

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Re: Cruz - La Princesse légère - Deroyer/Houben-Wilson - Opéra Comique - 03/2018

Message par Egisthe » 10 mars 2018, 14:14

Légère mais morose, "Rire sans sourire"

Enfin, La Princesse légère, premier opéra de la jeune compositrice colombienne Violeta Cruz et commande de l'Opéra Comique arrive salle Favart avec un an de retard pour cause de travaux dans la maison. Entre temps, l'œuvre a été créée scéniquement à l'Opéra de Lille en décembre dernier.

Composée en 2016 d'après un conte (maintenant édité en français) de George MacDonald (pasteur Ecossais né en 1824 et ami de Lewis Carroll), la partition est écrite pour un orchestre de chambre dont un quintette à cordes, chanteurs solistes et de nombreuses percussions, notamment en bois. D'innombrables sons captés, spatialisés et amplifiés sont également produits sur scène grâce à divers éléments de décor ou accessoires : une bascule, symbole de déséquilibre, la boule de la sorcière, symbole de la gravité dérobée au baptême de la Princesse, ou un tourniquet. Musicalement, dans cet univers où "tout objet peut devenir un instrument" pour la compositrice, on trouve également l'influence de musiques populaires, un peu de Poulenc, ou des formes plus classiques comme le passage de la comptine sous forme d'ensemble aux accents d'opera buffa mozartien.

L'argument comporte une belle similitude avec La Belle au bois dormant. Comme dans les contes de Perrault et des Grimm, l'arrivée d'un enfant longtemps désiré est l'occasion d'une grande cérémonie avec moult convives à laquelle le Roi a "oublié" de convier une vieille sorcière qui se vengera en jetant un mauvais sort au nouveau-né. Dans La Princesse légère, il s'agit de la Princesse Folerpès, sœur du Roi, qui s'approche de l'eau du baptême et fera perdre sa gravité dans tous les sens du terme à la petite fille. Cette sorcière androgyne, interprétée par le comédien et chanteur Guy-Loup Boisneau n'est évidemment pas sans rappeler la Fée Carabosse et la tradition d'interprétation du rôle par un homme dans le ballet de Tchaïkovsky. Si la malédiction jetée diffère, on retrouve dans le livret les trois caractères féminins représentant les différents stades de la vie d'une femme selon Bettelheim : la Princesse (l'enfance insouciante puis les premiers questionnements de l'adolescence), la Reine (pragmatique et angoissée) et la sorcière (vieille femme aigrie et jalouse). Les deux scènes de la sorcière consistent en une rencontre avec son frère le Roi, et une incantation afin de vider le lac où la Princesse a échouée et flotte gagnant en gravité avant de rencontrer son Prince. La première est très réussie, mettant en valeur les qualités de jeu de l'interprète face au Roi toujours peureux et hésitant mais l'incantation souffre d'un langage musical trop compliqué qui rend le propos peu compréhensible.

Le rapport entre époux Roi et Reine (Nicholas Merrywethear et Majdouline Zerari) est habilement exploité avec une souveraine toujours prête à agir, volontaire et lucide ; et son époux, moins décidé, préférant le temps de la réflexion et manquant de courage pour affronter la réalité comme le traduit bien le rythme de jazz avant sa visite à sa sœur Folerpès.

La Princesse (Jeanne Crousaud), infatigable rieuse face à tout ce qui l'entoure, s'incarne en devenant adolescente après avoir été une petite poupée virevoltant dans les airs. Elle ne connaît pas la gravité comme Siegfried ne connaît pas la peur. De sa chanson, on retiendra davantage une certaine morosité, son rire bouffon étant purement organique :
"Le seul truc pas très marrant
C'est d'être attachée tout le temps,
On me fait porter des pierres
Pour que j'aie les pieds sur terre
Je le fais mais à contrecoeur
Car ça me donne la pesanteur.
On m'oblige à redescendre
Et on me fait bien comprendre
Que ce n'est pas très naturel
Pour une princesse sans ailes
De butiner dans les airs
Au lieu de s'ennuyer sur terre."

Le rire est subi et ne paraît pas vraiment gai musicalement. Il est plutôt violent voire inquiétant. Adolescence oblige : début de prise de conscience des contraintes de la vie, de sa différence, et rébellion. C'est alors qu'intervient le narrateur :
"Ecoutez comment
notre princesse rit,
Elle rit tout le temps
mais elle ne sourit pas,
Elle ne sourit jamais.
Ses lèvres restent aussi figées
que celles d'une statue.
Sa bouche ne s'ouvre que
pour laisser échapper
ce rire sans sourire."

On fait alors appel à la médecine (le docteur Malofoi et le docteur Déjanthé) qui jargonne de manière incompréhensible pour conclure qu'il faut faire pleurer la Princesse. Le Roi la gifle, mais rien n'y fait.

La scène du lac et la rencontre avec le Prince font basculer la partition dans une atmosphère poétique quasi debussyste avec projection de petites vagues agrémentées de néons luisants. On pense à la scène du puits dans Pelléas. Jean-Jacques L'Anthoën, baryton lors des demi-finales de Voix nouvelles où il avait paru en méforme, devenu ténor pour cette occasion est à la fois un excellent narrateur de ce conte et un drôle de Prince trilingue, "arme à laquelle il n'hésitait pas à recourir pour séduire les princesses". L'interprète alterne avec beaucoup de poésie et d'inspiration entre truculence et profondeur. Son air "I will wait for her" est indéniablement une des plus belles pages de la partition où sa voix s'épanouit bien dans une tessiture sur-mesure qui lui permet de faire entendre de belles couleurs pour une diction élégante et irréprochable. Pelléas évident pour ce baryténor habile diseur ? Pourquoi pas, reste à savoir dans quelles conditions... Il reste quoi qu'il en soit l'interprète le plus marquant de cette soirée.

Peu de temps après, le Prince devient cireur de chaussures au château afin de continuer à voir la Princesse avant de se sacrifier pour elle : "L'eau renaîtra de l'amour et la mort." L'eau rejaillit du lac desséché, le Prince se noie après un baiser d'adieu mais la Princesse le sauve et pleure après l'avoir ramené à la vie. Heureux dénouement, happy end, lieto fine, dirait notre Prince, dans les larmes et sous la pluie. Le bonheur peut alors poindre pour la Princesse devenue un peu plus humaine suite à cette initiation. Le rire et la joie sonnaient comme des menaces, les larmes sont un apaisement et un chemin vers l'amour.

La Princesse légère, opéra destiné au jeune public, a naturellement trouvé sa place après Le Mystère de l'écureuil bleu et My fair Lady au sein de la louable initiative de l'Opéra Comique : "Mon premier festival d'opéra".

Théo Orlowski

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