Manoury - Kein Licht - Leroy/Stemann - ONR - 09/2017

Représentations
Répondre
Avatar du membre
Piero1809
Ténor
Ténor
Messages : 712
Enregistré le : 14 avr. 2009, 23:00
Localisation : Strasbourg
Contact :

Manoury - Kein Licht - Leroy/Stemann - ONR - 09/2017

Message par Piero1809 » 25 sept. 2017, 07:46

Kein Licht, 2011, 2012, 2017
Philippe Manoury

Thinkspiel de Philippe Manoury et Nicolas Stemann
pour acteurs, chanteurs, musiciens et musique électronique en temps réel
d'après le texte d'Elfriede Jelinek

Julien Leroy, Direction musicale
Nicolas Stemann, Mise en scène
Katrin Nottrodt, Décors
Marysol del Castillo, Costumes
Rainer Caspar, Eclairages
Claudia Lehmann, Vidéo
Thomas Goepfer, Réalisation et informatique musicale
Benjamin von Blomberg, Dramaturgie

Sarah Maria Sun, Soprano
Olivia Vermeulen, mezzo-soprano
Christina Daletska, contralto
Lionel Peintre, baryton
Carolin Peters, Niels Bormann, comédiens

Choeur du Théâtre National Croate de Zagreb (quatuor vocal)
Karina Lapreye, dresseuse de la chienne Cheeky
United instruments of Lucilin

Kein Licht est une commande de l'Opéra Comique. La création mondiale a eu lieu le 25 août 2017 dans le cadre de la Ruhrtriennale (Allemagne)). Création française le 22 septembre 2017 à l'ONR.

Au cours d'un entretien avec le public (1), Philippe Manoury s'est longuement expliqué sur cette œuvre pour laquelle il a inventé le néologisme de Thinkspiel (2). Réalisé en collaboration avec Nicolas Stemann, c'est la proposition commune d'un objet musical et scénique nouveau, longuement mûri dans l'espace et le temps et mis en oeuvre suite à de nombreuses périodes de réflexions, de recherches, d'ajustement et cela jusqu'au jour de sa création. Il n'existe donc pas de version définitive et les deux dimensions théâtrales et musicales de l'oeuvre seront susceptibles d'évoluer au gré des représentations.
Comme dans le Singspiel, il existe des passages parlés, d'autres chantés et souvent une interpénétration des deux. Est-ce donc du parler? Est-ce donc du chanté? C'est la question des limites de la musique qui est posée par Philippe Manoury.
Philippe Manoury et Nicolas Stemann ont également souhaité innover par rapport à l'opéra traditionnel où chaque chanteur endosse un rôle précis. Ici chanteurs et acteurs ne sont pas associés à un personnage défini, démarche peut-être influencée par le théâtre de marionnettes japonais Bunraku où les voix des marionnettes sont portées par un seul récitant et où la dissociation du visuel et du sonore est complète.
Les parties purement musicales m'ont semblé par contre rattachées à l'opéra traditionnel, c'est particulièrement le cas des quatuors vocaux, du trio féminin de l'acte II, des lamentos chantés par la contralto, notamment le dernier O, Mensch, gib acht..., extrait de Ainsi parla Zarathoustra de Nietsche mis en musique également dans la 3ème symphonie de Gustav Mahler.

Image
Photo de Klara Beck
Le premier acte de Kein Licht se situe en 2011 au moment des catastrophes qui ont frappé le Japon: tremblement de terre de magnitude 8, tsunami puis avarie de la centrale nucléaire de Fukushima. Deux entités A et B (violonistes, consommateurs, particules élémentairs?), bien que témoins ne réalisent pas vraiment ce qui se passe et nient même les faits. Ils décident de continuer comme avant et de gaspiller l'énergie..
L'acte II se situe en 2012, des zones entières sont devenues inhabitables, A et B nient encore les faits malgré l'évidence et ne veulent pas renoncer à l'énergie nucléaire. Atomi, une petite centrale nucléaire dotée de parole, entre en scène. Tout s'effondre, il n'y a plus d'électricité. On ne peut continuer comme ça, dit-on partout, pourtant on évite d'aborder les vrais problèmes et on continue.
Au cours de l'acte III, les fantômes des victimes ont atterri en 2017. A et B n'ont rien appris des expériences passées. Un roi twitte que le réchauffement de la terre est une invention des chinois....Il rallume l'idée que l'atome pourrait servir non seulement dans les centrales nucléaires mais comme armes de guerre. Au lieu d'une prise de conscience salutaire, A et B désertent, se réfugient dans des fantasmes virtuels et s'envolent vers Mars. Reste un chien qui hurle à la mort.

Image
Photo de Klara Beck
Nicolas Stemann, metteur en scène, collabore depuis longtemps avec Elfriede Jelinek, auteure de la pièce de théâtre éponyme. Avec le plein accord de cette dernière, il a procédé pour Kein Licht à des changements importants du texte brut: suppression de certaines scènes, changement de leur ordre etc...La version scénique du texte n'a donc pas été élaborée en amont, elle a jailli progressivement et librement des répétitions. Kein Licht s'apparente à un spectacle total par une profusion de procédés artistiques multi-media (textes, images, videos, sons, lumières, musique électronique, réalité virtuelle...). C'est un théâtre de l'instantané, en temps réel. Tout au long du spectacle des videos illustrent le texte, descriptives d'abord (inondations, voyage à Paris), elles deviennent de plus en plus déjantées (équations, robots, fusées). Dans le finale du deuxième acte, il y a une scène impressionnante, métaphore de la réaction en chaine nucléaire, où tous les intervenants se déploient sur scène et au milieu des spectateurs dans un paroxysme de fureur et de frénésie, sous les éclairages violents (Rainer Caspar) et des videos géantes qui envahissent toute la salle de l'ONR (Claudia Lehmann). On l'aura vite compris : dans Kein Licht et dans la plupart de ses œuvres, Nicolas Stemann, fidèle en cela à la pensée de Jelinek, déploie une dimension fondamentalement politique du théâtre.

Image
Photo de Klara Beck
Première chanteuse à intervenir sur scène, la contralto Christina Daletska m'a impressionné dans chacun de ses trois beaux lamentos (rôle de la femme endeuillée) par son timbre de voix envoûtant. Elle chante, tantôt seule tantôt accompagnée par un quatuor vocal, des morceaux qui, ne serait-ce que par leur dénomination, m'ont semblé se rattacher encore à l'opéra traditionnel. Olivia Vermeulen avait brillé en mars 2017 dans Arsilda de Vivaldi où elle interprétait le rôle titre. Elle a assuré avec beaucoup d'engagement son rôle dans Kein Licht, notamment dans le très beau trio vocal du début de l'acte II. Sarah Maria Sun (soprano) est une spécialiste de l'opéra du 21ème siècle et elle est intervenue dans les plus prestigieuses créations contemporaines. Sa prestation incandescente était tout simplement époustouflante. Le baryton Lionel Peintre dont le répertoire très étendu va de l'impressionnisme d'un André Caplet ou d'un Claude Debussy à la musique la plus contemporaine, a mis sa très belle voix au timbre chaleureux au service de cette partition. Les deux acteurs de théâtre Caroline Peters et Niels Bormann , en incarnant les entités variables A et B tout au long du spectacle, avaient un rôle écrasant ; ils ont porté avec un engagement exemplaire le poids de ce terrifiant récit. Le quatuor vocal fut très convaincant dans les passages pianissimo ainsi que dans les passages délirants du finale de l'acte II.
Mention spéciale à Julien Leroy (Directeur musical), à United Instruments of Lucilin, à la violoniste et à l'altiste qui ont de spectaculaires soli tout au cours de l'opéra.
Félicitations à Karina Lapreye, dresseuse de chien et à la petite chienne Cheeky.

Un spectacle éprouvant, grandiose, passionnant et, ô combien, nécessaire!

(1) Rencontre avec Philippe Manoury et Nicolas Stemann, Club de la Presse, Strasbourg, 22 septembre 2017.
(2) Thinkspiel. Selon Manoury, le concept de Thinkspiel renvoie au jeu entendu comme association et action combinée de la recherche expérimentale, de la pensée conceptuelle et du langage artistique.
(3) Dernière représentation lundi 25 septembre à 20h.

Pierre Benveniste

Avatar du membre
Piero1809
Ténor
Ténor
Messages : 712
Enregistré le : 14 avr. 2009, 23:00
Localisation : Strasbourg
Contact :

Re: Manoury - Kein Licht - Leroy/Stemann - ONR - 09/2017

Message par Piero1809 » 25 sept. 2017, 11:24

Trois photos de Klara Beck ont été insérées dans le le compte rendu de Kein Licht

Avatar du membre
Piero1809
Ténor
Ténor
Messages : 712
Enregistré le : 14 avr. 2009, 23:00
Localisation : Strasbourg
Contact :

Re: Manoury - Kein Licht - Leroy/Stemann - ONR - 09/2017

Message par Piero1809 » 27 sept. 2017, 18:56

j'ai omis de signaler que: Kein Licht sera donné également à l'Opéra Comique à Paris les 18-19-21 et 22 octobre dans la même production-distribution,
et que: c'est une coproduction Ruhrtriennale, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre National Croate de Zagreb, Festival Musica de Strasbourg et Opéra National du Rhin, Münchner Kammerspiele, Ircam–Centre Pompidou, United Instruments of Lucilin et 105 donateurs individuels.

Avatar du membre
Bernard C
Basse
Basse
Messages : 8305
Enregistré le : 04 mai 2011, 23:00
Localisation : Grand-Ouest

Re: Manoury - Kein Licht - Leroy/Stemann - ONR - 09/2017

Message par Bernard C » 27 sept. 2017, 18:59

Magnifique CR, merci
«Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoi qu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne : toutes choses y branlent sans cesse (), et du branle public, et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant.»
Montaigne Essais III,2

Avatar du membre
EdeB
Dossiers ODB
Messages : 3121
Enregistré le : 08 mars 2003, 00:00
Localisation : Ubi est JdeB ...

Re: Manoury - Kein Licht - Leroy/Stemann - ONR - 09/2017

Message par EdeB » 29 sept. 2017, 10:18

Bernard C a écrit :
27 sept. 2017, 18:59
Magnifique CR, merci
Entièrement d'accord. Je suis ravie que cela soit redonné à l'OC.... :D
Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. - M. Leiris
Mon blog, CMSDT-Spectacles Ch'io mi scordi di te : http://cmsdt-spectacles.blogspot.fr/
Mon blog consacré à Nancy Storace : http://annselinanancystorace.blogspot.fr/

Répondre

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 41 invités