Puccini – Madame Butterfly – Ettinger/Rechi – Peralada - 08/2017

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jeantoulouse
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Puccini – Madame Butterfly – Ettinger/Rechi – Peralada - 08/2017

Message par jeantoulouse » 10 août 2017, 18:59

Ermonela JAHO, Cio-Cio-San (Madama Butterfly)
Bryan HYMEL, B.F. Pinkerton, lieutenant de la marine des EUA
Carlos ÁLVAREZ, Sharpless, consul des EUA à Nagasaki
Gemma COMA-ALABERT, Suzuki, domestique de Cio-Cio-San
Vicenç Esteve Madrid Goro
Carlos Pachón Le Prince Yamadori


Joan Antón RECHI, metteur en scène
Alfons FLORES, scénographie
Mercè PALOMA, costumes
Alberto RODRÍGUEZ, conception d'ésclairage
Albert ESTANY, assistant de direction
Sarah BERNARDY, assistant de scénographie


COR DEL GRAN TEATRE DEL LICEU
Conchita GARCIA, directrice du chœur
ORQUESTA SINFÓNICA DE BILBAO
Dan ETTINGER, chef d'orchestre

Une nouvelle coproduction de Deutsche Oper Am Rhein Düsseldorf Duisburg et Festival Internacional de Música Castell de Peralada


Changeons de point de vue pour une fois et tentons d’imaginer ce que les interprètes de Madame Butterfly réunis sur la scène de l’auditorium du festival de Peralada ont vu et ressenti en découvrant le public (plus de mille trois cents spectateurs sans doute) de ce théâtre de verdure prestigieux. Une armée de moines blancs massée, tous recouverts d’une houppelande de plastique crissant, munis d’un capuchon translucide d’où s’égouttait la pluie, noyant sous cet uniforme peu seyant mais utile les singularités, confondant sous la même enveloppe glacée robes du soir et jeans serrés, crânes chauves et chignons tenus, chaussures de gala et baskets trempés. Ont-ils eu envie de sourire ou d’admirer le stoïcisme de ces amateurs d’opéras ? Plus sûrement soucieux de bien faire dans de telles conditions, ils se sont concentrés sur leur tâche magnifique : faire oublier à tous la tempête et jouer, chanter, convaincre coûte que coûte.
Il pleuvait et ventait donc sur Peralada en cette soirée du 9 août pour la seconde représentation de cette production, qui devait débuter à 22h heures et a commencé avec 50 minutes de retard et d’inquiétude. A l’entracte, à minuit (fin du premier acte), on ignorait encore, sous les averses qui ne s’arrêtaient pas si la représentation irait jusqu’à son terme. Transi, les doigts gourds et les pieds trempés – car la chasuble aimablement distribuée a ses limites – j’ai quitté les lieux ( je n’étais pas le seul), triste pour tous, désolé pour les artistes, chanteurs et musiciens, techniciens et organisateurs qui affrontaient de telles conditions et que j’abandonnais là. J’apprends à l’instant que la représentation n’a pas repris, ce qui ne me surprend guère.
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Mais ce premier acte valait à lui seul le déplacement. D’abord et avant tout pour la Cio Cio San d’Ermonela Jaho. La mise en scène joliment soigne son apparition. Un plateau tournant central fait distinguer dans le lointain un groupe charmant de jeunes filles en fleurs dont le chœur séduit. Les voix se rapprochent et celle de la cantatrice émerge peu à peu, fine, subtile, pure, culminant avec son fameux contre ré – la note la plus aigüe écrite par Puccini pour ses héroïnes – d’une sûreté et d’une distinction admirables. Du groupe se détache alors la fine silhouette de Madame Butterfly somptueusement parée. Aucune mièvrerie dans ses manières de poupée, aucune affectation dans son jeu d’enfant éblouie. Un esprit d’enfance en effet habite le personnage avec ses pudeurs et ses audaces, sa force et ses peurs. Aucun regard pour l’entremetteur qui l’a vendue, ses compagnes moqueuses ou envieuses, la mère même, respectée mais déjà abandonnée. Toute la tension –plus même que l’attention - se focalise sur l’Aimé. Et le chant de Jaho d’une pureté infaillible, rempli d’émotion et de fierté, dessine comme la dévotion d’une héroïne tournée vers l’amour. L’évocation de la mort du père fait trembler la voix d’angoisse et de douleur que raffermit un duo extatique, en suspension. Ici encore, le metteur en scène Joan Antón Rechi fait montre d’une grande compréhension des enjeux de la scène et de la musique de Puccini. La chanteuse est peu à peu dévêtue, d‘abord par Suzuki, ensuite par Pinkerton, des enveloppes fines et délicates qui composent son costume de jeune mariée japonaise pour l’étendre en parure de nuit sur le lit conjugal (On songe à cet instant à la mort de Desdémone). Cette scène pudique des sept voiles souligne à la fois la sensualité de la partition et sa subtilité, son raffinement. Et tout l’art d’Ermonela Jaho composant son personnage est de manifester dans sa voix et sa gestuelle élégantes la fraicheur, l’innocence du désir, le ravissement de l’instant d’éternité. Combien on regrette devant une telle technique, une si profonde connivence intellectuelle et sensible avec les sentiments exprimés de ne pouvoir admirer la suite d’une prestation d’un si haut degré de beauté musicale et d’intelligence psychologique.

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Le sonore Pinkerton de Bryan Hymel ne peut proposer de pareilles nuances : le rôle s’y prête bien peu. Le début de la représentation le cueille à froid (on ne saurait l’en blâmer), mais la colère contre le bonze et le duo d’amour génèrent un chant généreux, puissant, avec une variété de couleurs de bon aloi où le ce caractère frustre du personnage se pare de sentiments moins grossiers. Carlos Alvarez, dont on reconnait le timbre chaud, confère à Sharpless l’humanité et la générosité qu’on attend. Vicenç Esteve Madrid campe un Goro très efficace, en entremetteur mielleux à la voix de ténor sûre et souple. On ne saurait parler de la Suzuki de Gemma Coma-Alabert honnêtement sans l’avoir entendue dans les actes suivants où son rôle s’étoffe. Le chœur de femmes parait un peu effacé, mais autant en emporte Eole. Et l’orchestre et son chef ? Ici encore, comment juger d’une interprétation, à mi-chemin d’un opéra et dans de telles conditions climatiques et acoustiques, quand le vent dans les hauts arbres du parc, la pluie sur les cirés, le crissement du nylon nerveusement serré par les spectateurs désorientent l’audition, dispersent l’attention, étouffent les subtilités recherchées par le chef. Il est manifeste cependant que Dan Ettinger dans ce premier acte est d’abord sensible à la délicatesse harmonique de la partition, à son art des demi teintes. Contre souffles et tempête, il ne cherche pas vaincre les éléments en leur opposant l’opulence orchestrale, mais fait le pari du beau et du raffiné. Tâche ardue dont on lui sait gré et dont on regrette de n’avoir point entendu l’aboutissement.

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Le dramaturge a conçu sa mise en scène comme un diptyque. Le premier acte se conclut en effet, alors que Pinkerton a déserté le lit de Butterfly déjà abandonnée, sur une déflagration qui ébranle et fissure les hautes colonnes du décor. On sait pour avoir vu les photos de la production déjà donnée à Düsseldorf que la seconde bombe atomique vient d’exploser et que les deux actes suivants se dérouleront sur les ruines de la ville martyr. Je ne dirais évidemment rien de l’efficacité dramatique de ce choix qui a un précédent fameux. Dans sa mise en scène du drame de Puccini donnée à Lyon en 1993, le réalisateur japonais Kiju Yoshida avait déjà situé l’action de Butterfly dans les ruines de Nagasaki détruite. Je soulignerais seulement la fluidité et l’efficacité du premier acte. L’exotisme japonais est renvoyé au second plan (costumes, coiffures, accessoires liés à Butterfly) pour mettre en valeur la toute-puissance impérialiste des États-Unis dont les drapeaux ornent le fond du décor et le bureau du consul. Les hautes colonnes sculptent l’espace grandiose de la salle hypostyle dont le plateau tournant fait intervenir à l’intérieur de cette enclave américaine l’univers nippon dans un choc des cultures dont, on le pressent, la bombe sera l’effroyable dénouement.

Une Butterfly noyée sous les eaux ? Bien plutôt une Butterfly dont les prémices rayonnaient avec une interprète frémissante dont on guettera les prochaines apparitions.

Jean Jordy

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Re: Puccini – Madame Butterfly – Ettinger / Rechi – Peralada 09/08/2017

Message par Loïs » 11 août 2017, 09:07

les pérégrinations des ODbiens
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