Méhul-Le jeune sage et le vieux fou-Les Monts du Reuil / Kruz Diaz De Garaio Esnaola-Reims-04/2017

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Méhul-Le jeune sage et le vieux fou-Les Monts du Reuil / Kruz Diaz De Garaio Esnaola-Reims-04/2017

Message par JdeB » 01 mai 2017, 09:21

Chef d'orchestre Pauline Warnier / Hélène Clerc-Murgier
Metteur en scène Juan Kruz Diaz De Garaio Esnaola
Décors Juan Kruz Diaz De Garaio Esnaola
Costumes Valia Sanz
Lumières Pierre Daubigny
Dramaturge Pierre Daubigny
~
Cliton Hadhoum Tunc
Rose Anne-Marie Beaudette
Merval Denis Mignien
Elise Antonine Bacquet
Frontin Patricia Bonnefoy
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Re: Méhul-Le jeune sage et le vieux fou-Les Monts du Reuil / Kruz Diaz De Garaio Esnaola-Reims-04/2017

Message par EdeB » 04 mai 2017, 23:04

Etienne-Nicolas Méhul - Le Jeune Sage et le Vieux fou
Comédie en un acte et en prose
Livret de François-Benoît Hoffman.

Mise en scène et scénographie – Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola
Costumes – Valia Sanz
Lumières – Pierre Daubigny

Denis Mignien – Merval
Hadhoum Tunc – Cliton
Antonine Bacquet – Elise
Anne-Marie Beaudette – Rose
Patricia Bonnefoy – Frontin, un valet

Instruments à vent de l’Orchestre de l’Opéra de Reims
Louise Bruel – flûte traversière
Vincent Martinet – hautbois
Gérard Tremlet – cor
Jean-François Angelloz – basson
Eric Lancelot – contrebasse

Ensemble Les Monts du Reuil
Valérie Robert, Patricia Bonnefoy – violons
Jean-Pierre Garcia – alto
Pauline Warnier – violoncelle et direction musicale
Hélène Clerc-Murgier – pianoforte et direction musicale

Opéra de Reims, 28 avril 2017


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Eloge de la folie

Étienne-Nicolas Méhul (1763–1817) fut sans doute le compositeur le plus en vue des folles années révolutionnaires. N’en demeure désormais que son célèbre Chant du Départ, que des générations d’écoliers ânonnèrent à la chorale. Il serait néanmoins très réducteur de ne conserver de lui que ce seul hymne patriotique : ce natif de Givet, dans les Ardennes, fut l’auteur acclamé de nombreux opéras, symphonies et sonates… dont certaines ont d’ailleurs suscitée l’admiration de Beethoven et parfois même de Berlioz, ce grincheux pas toujours prompt à dégainer la louange.

En ce tricentenaire de son décès, son œuvre si variée est pourtant bien peu mise à l’honneur. Il faut donc se réjouir que Les Monts du Reuil, ensemble où la curiosité de ses deux cofondatrices ne se mesure qu’à leur gourmandise musicologique, se soit emparé d’un des aspects les plus méconnus de ce merveilleux compositeur.

Loin des « grosses machines » tragiques, c’est le versant plus léger qui a inspiré à Pauline Warnier et à Hélène Clerc-Murgier, l’une de ces résurrections où le pétillant du propos ne déguise jamais le respect ludique avec lequel elles abordent ces délicieux bonbons au poivre.

Créé le 28 mars 1793 à l’Opéra Comique (puis révisé en 1801), Le jeune sage et le vieux fou est une variation plaisante sur un sujet très moliéresque : l’éducation sentimentale d’un « jeune sage » de seize ans, Cliton, bien décidé à guérir son « vieux fou » de père (Merval) de son libertinage, en le mariant. La prétendue, Rose, secrètement éprise de Cliton, accepte cette union, à condition que l’entremetteur épouse sa tante, Elise (qui ne voulait consentir à des accordailles avec Merval, et qui se découvre ravie de convoler avec un jeunot !). C’est le commencement d’une série d’embrouillaminis, avant que l’ordre « naturel » ne retrouve ses droits, avec l’appariement des générations.

Le livret bon enfant de François-Benoît Hoffmann (1731-1792), lequel s’était illustré dans un tout autre genre avec Adrien (1792, mais dont la création fut repoussée), ne cache pas ce qu’il doit aux canevas italiens et à la tradition comique du XVIIe siècle. Toutefois, l’homme de lettres y ajoute moult clins d’œil qui se prêtent à des détournements en règle des genres favoris de l’« ancien régime » renversé par la Révolution. En effet, la mise en abyme de la sentencieuse chanson de Cliton (« Le plaisir des yeux est merveille / Dans le printemps ; / Mais celui qu’on prend par l’oreille / Charme en tout temps ») vaut autant par l’autocongratulation rieuse du compositeur que pour sa forme qui cligne vers le genre de l’opéra-comique ; tandis que le célébrissime (en son temps) Air du Papillon (« Le papillon léger / Cherche la fleur à peine éclose ; / De l’œillet il vole à la rose, / Et du muguet à l’oranger. / Imitons son humeur volage, / Le bonheur consiste à changer ») est une récupération hilarante des lépidoptères amoureux de la tragédie lyrique. Que ce soit Merval qui l’entonne, avec ornements ad hoc et trille par la note supérieure, est évidemment une attaque subtile sur son âge et son passéisme artistique.

C’est le mélange hautement réjouissant entre le respect de ces intentions (parfois codées pour le spectateur contemporain) et un parti-pris théâtral résolument ancré dans le XXIe siècle, qui fait aussi le sel de cette recréation. Car le théâtre mène ici la danse de ces personnages bien certains de leurs sentiments, ou du moins le croient-ils. Comme beaucoup de comédies, il ne s’agit que d’égarements passagers, le temps que l’harmonie se réinstalle.

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Un artifice faussement simple délimite et restructure l’espace : plusieurs panneaux mobiles en bois doublés de miroirs enserrent tout d’abord les protagonistes. Ces carcans symboliques se reconfigurent en permanence, quitte à masquer chanteurs ou musiciens, en une ronde virtuose où les instrumentistes présents sur le plateau prennent leur part, repositionnant la musique dans le cœur de l’action ou dans les marges des affects. Ces solitudes agrégées se creusent et s’éclairent par les lumières travaillées par Pierre Daubigny, éclairs de conscience ou éblouissements momentanés. Nouveau tour de force d’un Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola coutumier de ces tourbillons scénographiques, ces évolutions fluides et d’une précision sidérante fusionnent instrumentistes et chanteurs en une même interrogation identitaire et joueuse. Car ces méandres sont plus sérieux qu’ils n’en ont l’air. Sous couvert de perspectives changeantes et spéculaires, c’est à un examen sur le rôle de chacun, en une société faite de hiérarchies et d’ordre générationnel, que le spectateur est convié. En témoignent les dispositifs ingénieux par lesquels Cliton et Merval échangent leurs points de vue, assis l’un à côté de l’autre, leurs regards ne se croisant que par la médiation de miroirs installés en arc de cercle autour d’eux ; ou encore, le non moins passionnant miroir où Elise, la tante cougar emplie d’illusions, se mire dans le reflet formé par sa jeune nièce, inclination réelle du philosophe adolescent, qui mime ses gestes !

Ce pari introspectif n’alourdit en aucune manière un divertissement qui fait s’esclaffer petits et grands. Il faut en remercier la grâce burlesque d’une distribution enthousiaste, qui s’empare à bras le corps des archétypes des personnages. Hadhoum Tunc campe un Cliton tout d’abord embarrassé de son corps, littéralement dérobé derrière ses livres, puis qui gagne en autorité et lyrisme tout au long de la soirée. Se présentant avec l’aplomb branlant d’un viveur aguerri, Denis Mignien est un Merval qui dévore l’espace et délivre un peu sommairement ses deux ariettes, mais dont la componction avinée et nihiliste est irrésistible. En tante entremetteuse gagnée par l’hystérie amoureuse, Antonine Bacquet fait basculer le récit dans une démesure jubilatoire, tandis qu’Anne-Marie Beaudette est une Rose apparemment niaiseuse qui dévoile petit à petit son jeu, et un brillant vocal dont la richesse et la subtilité révèlent une fois de plus « comment l’esprit vient aux filles » !

Les Monts du Reuil, à la palette renforcée par les excellents instrumentistes de l’Opéra de Reims, proposent un récit, certes allégé par rapport à la formation de la création, mais dont les couleurs et articulations ne souffrent guère d’un instrumentarium réduit. Renouant avec ses racines du théâtre de la Foire (répertoire depuis longtemps défendu avec originalité et malice par l’ensemble), les fous tous deux sages et les sages toutes deux folles retrouvent les chemins d’un rire réfléchi et la fraîcheur de leur tout premier printemps.

Emmanuelle Pesqué

Photographies © Florent Mayolet
Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. - M. Leiris
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