Haydn - L'Isola disabitata - Monteil/Villa - ONR -04/03/2017

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Piero1809
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Haydn - L'Isola disabitata - Monteil/Villa - ONR -04/03/2017

Message par Piero1809 » 06 mars 2017, 16:01

L'Isola disabitata, Azione teatrale
Giuseppe Haydn, Musique
Pietro Metastasio, livret

Vincent Monteil, Direction musicale
Martin Gester, Préparation musicale
Chiara Villa, Mise en espace

Artistes de l'Opéra Studio
Coline Dutilleul, Costanza
Antoine Foulon, Enrico
Camille Tresmontant, Gernando
Louise Pingeot, Silvia

Tommaso Turchetta, piano

ONR, Concert apéritif, samedi 4 mars

On l'ignore généralement mais avec seize opéras italiens (dont trois comédies italiennes perdues : La marchesa Nespola, Il Scanarello et la Vedova) (1), Joseph Haydn a composé autant d'opéras que Mozart. Contrairement à des auteurs comme Giovanni Paisiello ou Domenico Cimarosa qui composaient à la chaine environ quatre opéras par an, la production de Haydn avec au mieux une œuvre par an est bien modeste mais les œuvres sont de grandes qualité. C'est le cas de l'Isola disabitata (l'île déserte) HobXXVIII.9, composée en 1779 sur un livret de Metastasio et représentée deux fois seulement au théâtre d'Eszterhàza en décembre 1779 et en mars 1780. Haydn montre qu'il avait une haute idée de L'Isola disabitata quand il écrit à son éditeur Artaria à son propos: Je vous assure que rien de comparable n'a encore été entendu à Paris, ni même à Vienne sans doute, mon malheur est de vivre à la campagne...(1,2).

Suite à un naufrage, Costanza et sa jeune soeur Silvia ont survecu pendant treize ans sur une île déserte. D'autre part, Gernando, époux de Costanza et son ami Enrico ont été faits prisonniers par des pirates. Costanza se désespère car elle est persuadée que Gernando l'a abandonnée. Elle inscrit sur un rocher son desespoir et son intention de mourir. Gernando et Enrico, une fois libérés, reviennent sur l'île et Gernando, trouvant l'inscription de Costanza, manque s'évanouir. Enrico, croyant Costanza morte, pousse Gernando à quitter l'île; au cours de ses pérégrinations, il rencontre Silvia et a le coup de foudre pour la jeune fille tandis que l'amour germe dans le coeur juvénile de cette dernière. Pendant ce temps Costanza continue à se désespérer mais Gernando l'aperçoit; alors qu'il veut l'embrasser, celle-ci s'évanouit. Enrico ranime Costanza et lui explique la situation. Les amants et les époux tombent respectivement, dans les bras les uns des autres.  

On a ici un habile illustration du thème de l'île déserte, très à la mode au Siècle des Lumières et de l'opposition entre le monde sauvage et le monde civilisé. Les sources d'inspiration sont inconnues bien que ce livret ait servi plusieurs fois à des prédécesseurs ou contemporains comme Giuseppe Bonno, Tommaso Traetta, Ignaz Holzbauer, Nicolo Jommelli...
Haydn innove en supprimant complètement le récitatif sec. Désormais les airs sont précédés et suivis par un récitatif richement accompagné par un orchestre fourni. A l'écoute, on constate que la frontière entre récitatif et air semble s'estomper tant le récitatif anticipe souvent sur l'air. Ce procédé permet une caractérisation beaucoup plus poussée des personnages. Par exemple l'apparition de Silvia est précédée ou accompagnée  par un motif léger et sautillant, seule concession à l'opéra bouffe dans une action essentiellement dramatique. L'interpénétration des récitatifs accompagnés et des airs produit une impression de mélodie continue et donne à l'oeuvre une unité particulièrement satisfaisante pour l'esprit qui anticipent sur les drames romantiques à venir.

Respectant les principes de l'unité de lieu et de temps, l'oeuvre se déroule en temps réel sous les yeux du spectateur. Le ton général de la musique est dramatique et parfaitement anticipé par la sinfonia qui ouvre l'opéra. Cette dernière comporte quatre épisodes : un largo, un vivace assai, structure sonate d'une extrême violence, très Sturm und Drang, un allegretto grazioso et un retour du vivace initial plus virulent que jamais. Les retrouvailles des amants sont célébrés par un vaste épisode conclusif joyeux de 350 mesures qui est une éblouissante double symphonie concertante pour un quatuor vocal, Silvia, Costanza, Gernando, Enrico et un quatuor instrumental, flûte, violon, violoncelle, basson, doubles respectifs des quatre personnages précités. Ce somptueux finale en forme de vaudeville anticipe évidemment la conclusion de l'Enlèvement au Sérail composé deux ans plus tard. Les analogies nombreuses existant avec Mozart ne sauraient étonner pour des œuvres nées sur le même terreau mais l'oeuvre a des accents qui n'appartiennent qu'à Haydn. Lors de la création sous la direction du compositeur, les interprètes furent les suivants : Barbara Ripamonti, une mezzo réputée, Costanza ; Luigia Polzelli, soprano, Silvia ; Andrea Totti, ténor, Gernando et Benedetto Bianchi, basse, Enrico.

C'est une version pour quatuor vocal et accompagnement de piano qui a été donnée à l'ONR. On sait qu'en 1802, Haydn remania son ouvrage pour l'éditeur Artaria et qu'il le raccourcit notablement!. A cette occasion il effectua aussi une réduction pour piano de la partie orchestrale. Je ne sais pas si c'est la réduction de Haydn qui a été utilisée pour l'occasion présente mais en tout état de cause on peut dire que le procédé est légitimé par Haydn lui-même.
Une mise en espace simple et efficace de Chiara Villa mettait sur le devant de la scène les outils du quotidien : cordages, filets et les produits de la cueillette posés sur des tapis de feuillage de palmiers et de canne à sucre; les quatre chanteuses et chanteurs et le pianiste faisaient le reste pour faire vivre l'intrigue. Des dialogues parlés en français ont été intercalés pour rendre l'action compréhensible. Le côté mélodie continue est évidemment perdu ce que l'on peut regretter. La mise en espace et les acteurs chanteurs ont mis l'accent sur deux points : la nature est bonne et généreuse, elle pourvoit aux besoins de l'humanité. Dans ce cadre idyllique, l'amour pourra être donné de surcroît... La situation dramatique au départ, a des aspects comiques qui sont mis en valeur par le personnage de Silvia qui n'ayant pas connu la civilisation et ses mirages, fait preuve d'une fraicheur réjouissante.

L'impression générale est celle d'un spectacle de grande qualité avec des protagonistes remarquablement engagés. Coline Dutilleul (mezzo soprano) dans le rôle de Costanza a fait preuve de remarquables qualités vocales dans l'air magnifique : Se non piange un infelice..., son timbre de voix est chaud et velouté, la projection est superbe et l'intonation parfaite. Le rôle de Silvia est appraremment plus léger, pourtant ce personnage a beaucoup de sagesse et Louise Pingeot (soprano) lui a donné de la profondeur grâce à son talent de comédienne et sa vivacité. Camille Tresmontant (ténor) a charmé l'auditoire par sa belle voix bien timbrée, aisément projetée et beaucoup de sensibilité ; il s'affirma tout particulièrement dans l'air splendide, Non turbar quand'io mi lagno....Enfin Antoine Foulon (baryton-basse) donna à Enrico prestance, humanité, et élégance. Quand les quatre chanteurs unirent leurs voix lors de la conclusion on a pu mesurer leur puissance vocale, les rendant capables d'aborder les quatuors vocaux les plus périlleux du répertoire.
Connaissant bien la version orchestrale de cet opéra, j'ai pu apprécier l'habilité de la transcription pianistique et surtout l'intelligence de l'exécutant Tommaso Turchetta qui réussit parfaitement à mettre en valeur les motifs les plus importants de l'opéra.

La salle était pleine à craquer et le public applaudit avec enthousiasme tous les protagonistes de cette azione teatrale

(1) Sept airs pratiquement complets subsistent de la Marchesa Nespola.
(2) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, p. 1036-46.

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