Tchaikovski - La Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam - 06/2016

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Tchaikovski - La Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam - 06/2016

Message par paco » 16 juin 2016, 12:18

Très attendue en raison de la réunion de Mariss Jansons et Stefan Herheim, et accueillie triomphalement à la Première le 9 juin dernier, cette nouvelle production de Pikovaya Dama est un spectacle qui, bien que d’essence très classique, qu’auraient pu signer des Visconti, Chéreau ou Polanski, marquera les mémoires de la décennie en cours :D . Difficile de rédiger un compte-rendu qui restitue pleinement l’impression ressentie et la richesse de détails de cette interprétation, sur le plan théâtral et musical. C’est un spectacle fascinant, où l’on reste scotché à son fauteuil de la première à la dernière note, et où l’on finit complètement assommé… :)

La seule chose à dire c’est « courez-y », « cassez votre tirelire et prenez le premier Thalys », « laissez tomber tout ce que vous aviez prévu de voir ailleurs ce trimestre », « si Thalys est trop cher, allez-y à pied, à dos de mulet, en vélo, en scooter, en trottinette, mais allez-y !!!!!!!!!!!!! » :Jumpy: :bounce: :Jumpy: :bounce: :-D

Une chose est sure, il s’agit là DU spectacle à ne manquer sous aucun prétexte, auquel la retransmission sur Opera Platform le 21 juin prochain ne pourra rendre justice car il y manquera l’expérience unique en soi de la sonorité de l’Orchestre du Concertgebouw en « live », dont le soyeux des violoncelles et des vents ne pourra être restitué par un streaming on line. Il y manquera également l’émotion que l’on ne peut ressentir qu’en salle, notamment les scènes comme le final du II (l’hymne à la tsarine) ou l’osmose entre instrumentistes et plateau lors de la grande scène de la Comtesse, osmose carrément visible car la fosse à découvert et très surélevée de l’Opéra d’Amsterdam permet justement cette complicité rare entre instrumentistes et chanteurs.

Jansons :D :D :D :D :D :D :D :D dirige un Tchaïkovski fantasque, faisant la part belle aux envolées lyriques menées par des pupitres de cordes déchaînés et des cuivres aux staccati d’une très grande précision. Sa direction fourmille de détails difficiles à résumer en un compte-rendu : on découvre çà et là des contrepoints que l’on ignorait jusque là, des sonorités aux bois et anches faisant flirter Tchaïkovski avec le Ravel de Ma mère l’Oye, etc.
L’orchestre est un personnage à part entière, et vue du balcon la vision que l’on a des musiciens en fosse complètement impliqués dans le récit de l’œuvre, véritablement déchaînés, en osmose avec les personnages, est absolument exceptionnelle. 8O Les tempi sont dans l’ensemble vifs, animés, il y a beaucoup d’élan et les phrasés sont souvent caractérisés par des crescendo-diminuendo qui provoquent autant de vagues sonores, magnifiques contrepoints aux décharges d’adrénaline des personnages qui évoluent sur le plateau.
Les chœurs sont absolument somptueux :D :D :D , avec une belle homogénéité de couleur, puissants, énergiques. Les chœurs de basses notamment, lors du final chanté pianissimo, résonnent comme un orgue entendu dans le lointain, l’effet est saisissant.

Sur scène, Stefan Herheim, dont on sent que le travail a été réalisé en collaboration étroite avec Jansons, tant chaque détail trouve son équivalent en fosse, réalise un travail d’orfèvre. :D :D :D :D :D :D :D :D

Le plateau est occupé tout au long de la représentation par l’appartement de Lisa, de style fin XVIIIe, dans les tons noir et blanc auxquels, selon les situations, les éclairages apportent les touches de couleurs et la variété des atmosphères requise par les différentes scènes : du vif argent de la scène printanière du jardin à l’orange mordoré de la scène de la Comtesse, en passant par un bleu de conte de fée lors du monologue de Lisa au I. Les contours de l’espace sont modulables, certaines parois recouvertes de miroirs dessinant différentes pièces, élargissant le plateau pour les scènes de faste. Lustres, chandeliers et figurants aident également à moduler l’espace en fonction des scènes.

Les images qui défilent sont magnifiques, souvent riches, aidées par des costumes (d’époque, pas de transposition inutile…) dans les tons gris, noir et or, particulièrement raffinés. On en a « plein les yeux » même si, qu’il n’y ait pas de malentendu là-dessus, on n’est pas chez Zefirelli, l’ensemble reste sobre, ça reste du Herheim, … ;-)

Dans cet écrin, Herheim dessine une vision à deux niveaux : psychologique et fantastique. Sur le plan psychologique, il centre l’action sur le personnage de Jeletski, dont il fait un double de Tchaïkovski transformé en pervers narcissique bisexuel, manipulant Lisa et Herman tout au long des actes, jusqu’à les pousser au suicide. Superposé à cette manipulation, une approche Eros-Thanatos, Jeletski étant d’emblée présenté comme un amoureux transi, à la fois ignoré de la Lisa qu’il aime et méprisé par Herman avec qui il entretient des rapports sexuels (scène sous-entendue au lever de rideau), Herman qu’il arme d’un pistolet pour qu’il se suicide lors de la scène du jeu, mais qu’il étreint finalement dans ses bras au moment où celui-ci meurt. Tout au long de l’œuvre, on sentira ce Jeletski-Tchaikovski, au visage blanc de morbidité, constamment attiré par Lisa et Herman tout en les manipulant avec beaucoup de noirceur. Ce Jeletski est également présenté comme psychotique tout au long de l’œuvre, jouant frénétiquement du piano comme possédé par une force démoniaque, interagissant avec les personnages avec ce magnétisme du regard qui suffit pour faire de son interlocuteur une proie.

Transversal à cette approche, Herheim injecte tout un univers fantastique : du piano qui se transforme en cercueil au lustre d’où se dégage de l’encens pendant la scène de la caserne lorsque la Comtesse annonce à Herman le secret des 3 cartes, des officiers de la salle de jeu qui, se retournant, s’avèrent être une démultiplication de visages de Jeletski, aux portes-fenêtres du balcon qui claquent sous l’effet d’un courant d’air soudain, etc., les accessoires, éclairages et visages se transforment souvent pour créer un univers fantastique.
Le fantastique de Herheim est toutefois plus suggéré que démonstratif, ce qui le rend plus fort. On est chez Hoffmann, mais celui d’Antonia, pas celui de Casse-Noisette. Ce fantastique se situe davantage dans les comportements des personnages, les éclairages, les revirements soudains, les visages anxieux, les maquillages, certains détails gestuels, que dans les effets spéciaux.

Ainsi, la Comtesse de Herheim est différente de celles auxquelles on est habitué : plus jeune, à l’opposé des « toiles d’araignée sur pattes », elle est une simple aristocrate un peu rigide, très « victorienne », dont il souligne davantage l’inquiétude et le malaise permanent que l’autorité de la vieille acariâtre que l’on a d’ordinaire dans ce rôle, ce qui la rend ici encore plus inquiétante car elle transporte avec elle sur le plateau tout un univers de doutes, d’angoisses.

Ce qui est exceptionnel dans cette production, c’est la direction d’acteurs :D :D :D . A ce titre, le travail que Herheim accomplit avec Lisa et Herman est bluffant. A l’image d’un Chéreau, rien n’est ostentatoire, ni démonstratif, tout est vécu de l’intérieur et se reflète par un rictus, un trait du visage, un regard, un geste de la main, une façon de se mouvoir. Le travail sur les chœurs est également hors du commun, chaque membre du chœur étant un véritable personnage et les mouvements de masse étant chorégraphiés en parfaite cohérence avec la vision d’ensemble et la partition. On n’a pas devant nous des masses de chanteurs, mais de véritables personnages à part entière qui prennent part en véritables complices à la manipulation de Jeletski.

Evidemment, ce type de travail d’acteurs n’est possible que dans une salle « intime » comme l’Opéra d’Amsterdam, où l’on reste près du plateau quelle que soit la place attribuée. Dans des vaisseaux de type Bastille ou le Met, ne resteraient que de belles images, et je doute que du haut de l’amphi de Covent Garden (qui coproduit ce spectacle) la plupart des détails reste perceptible.

Quelques moments marquants :
- les larmes de Lisa descendant des cintres lors de son monologue du I, illustrées comme autant de billes de cristal dans lesquelles se reflète un éclairage doucement bleuté ;
- toute la scène de la caserne, avec ces personnages sortis de nulle part qui apparaissent aux fenêtres dans des tons rouge-mordorés
- la scène de la salle de jeu (la chanson de Tomski), dirigée théâtralement avec une énergie contagieuse et une direction d’acteurs d’une précision exceptionnelle, le tout étant réellement électrisant ;
- et surtout… : l’arrivée de la Tsarine à la fin de la scène du bal : les chœurs descendent dans la salle et incitent tous les spectateurs du parterre à se lever. Jansons se retourne alors vers le public et dirige toute la salle illuminée – chœurs et public- pour entonner l’hymne à la tsarine, un peu comme si on était aux Proms et qu’on allait chanter Land of hope& glory, … tandis que sur scène Herman déguisé en tsarine avance majestueusement vers le bord du plateau, tout de noir vêtu, entouré d’officiers engoncés dans leurs costumes noir et or. L’effet est spectaculaire, à la fois oppressant - on se demande si c'est du lard ou du cochon...-, enthousiasmant, inquiétant, irréel… et provoque de véritables frissons de fièvre (aidé en cela par l’acoustique remarquable de l’Opéra d’Amsterdam, qui fait que le chœur sonne puissamment même lorsqu’il est en salle). Une idée de génie ! L’effet est réalisé avec tant d’habileté et de puissance que j’ai fini par croire que l’on allait réellement voir entrer au parterre le tsar Poutine … ;-)


Le plateau est homogène et le travail d’équipe est tellement soigné qu’il est difficile de valoriser untel plutôt que l’autre. Disons que se distinguent :

- le Herman de Micha Didyk :D :D :D qui, après une première scène un peu tendue (comme presque toujours, y compris chez Atlantov), délivre ensuite une Scène 2 anthologique : dans la variété des couleurs, la fièvre, l’engagement, la clarté de l’aigu, la puissance du medium, et surtout l’interprétation véritablement possédée du personnage. Tout ira ensuite crescendo jusqu’à un 3e acte insurpassable en intensité et maîtrise vocale – pourtant le rôle est redoutable d’endurance…-

- le Tomski d’Alexei Markov :D :D :D : j’ai rarement entendu un Tomski aussi bien chantant, voix puissante certes comme le veut la tradition, mais pleine de nuances et variant constamment les couleurs. Et comme par ailleurs Herheim en fait un personnage plus subtil qu’à l’accoutumée, le rôle s’en trouve valorisé, au point qu’à l’applaudimètre c’est Tomski qui remporte la palme…

- la Lisa de Svetlana Aksenova :D :D : malgré un aigu fatigué au III, l’interprète est marquante par l’intensité de son jeu, l’homogénéité de la voix sur toute la tessiture et la fragilité qu’elle réussit à véhiculer grâce à une musicalité absolument craquante (ce qui ne l’empêche pas d’avoir une voix puissante).

Le reste de la distribution est impeccable (notamment la Pauline remarquable d’Anna Goryachova :D :D et la Comtesse toute en douceur inquiète de Larissa Diadkova :D :D ), ce sont des voix chaudes, puissantes, mais également riches en nuances et variété des couleurs. Le seul élément faible est le Jeletski de Vladimir Stoyanov :? , pas vraiment une surprise d’ailleurs, je n’ai jamais compris la carrière de ce baryton à la voix très banale, à la projection limitée et l’aigu très court. Ceci dit rien de déshonorant dans sa prestation, disons qu’on a souvent entendu bien mieux dans l’air du II.

Au global, un des top 5 meilleurs spectacles auxquels j’aie assistés au cours de ces 10 dernières années. Il sera également présenté au ROH dans deux ans, mais probablement sans Jansons, d’où l’intérêt de le voir à Amsterdam plutôt qu’à Londres… En tous cas, courez-y (dernière début juillet), ne ratez pas ce spectacle, ne vous contentez pas du streaming qui ne pourra pas restituer l’impression en salle (je pense notamment au son de l’Orchestre, mais aussi à la scène du bal) !

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par Snobinart » 17 juin 2016, 10:32

J'y suis samedi ;)

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par MariaStuarda » 17 juin 2016, 10:32

ça donne très envie tout ça.
Maintenant, il va falloir guetter une reprise !

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par paco » 17 juin 2016, 11:32

MariaStuarda a écrit :ça donne très envie tout ça.
Maintenant, il va falloir guetter une reprise !
Covent Garden 2018, mais sans Jansons et sans le Concertgebouw...

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par cosimus » 17 juin 2016, 14:28

Annoncé sur Arte concert/ Opera Platform pour le 21 juin

http://concert.arte.tv/fr/la-dame-de-pi ... -amsterdam
"Est modus in rebus", Horace

"La vérité luit de sa propre lumière;& on n'éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers." Marmontel, Bélisaire,

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par Snobinart » 21 juin 2016, 08:18

Autant je rejoins le commentaire de Paco sur la direction musicale, l'orchestre et une partie du cast (Didyk peut-être en méforme le soir où j'y étais, Tomski et Paulina splendides), autant j'ai trouvé la mise en scène de Herheim lourdingue : et que je t'appuie tout tout le temps et si t'a pas compris je mets un projecteur dessus et une flèche qui clignote : et que je te fais un jeté de partition par dessus l'épaule à 50 reprises, et que je m'excite derrière mon piano comme un demeuré sinon ce con de public va pas comprendre que je suis Tchaikovksy en train de composer et que là tu vois c'est mon fantasme qui apparait dans la musique KOLOSSALE FINESSE et que je nous refais le coup du compositeur dans sa composition parce que, hé, tu sais quoi c'était une idée que j'avais eu pour Meistersinger et en fait, bah, j'en ai pas d'autres, et que je te prends le personnage du Prince qui pourtant est un rôle accessoire, sauf que j'aurai du faire un double Hermann/Tchai plutot en fait comme ça il pouvait être tendu entre la volonté sociale affichée de conquérir Lisa et des désirs inavouables pour un aristocrate (tiens ce sera pas la vie de Tchai par hasard?) qui se règle autour d'une partie de carte mortelle, mais bon ça aurait quand même été plaqué sur l'oeuvre, un commentaire "roman de l'âme, âme du roman" qui finalement ne va pas bien loin. La proposition de Warli sur Onegin, qui se concentre uniquement sur les personnages (et pas sur la vie du compositeur) est nettement plus convaincante.
Reste qu'il a du métier, que c'est fluide, qu'il y a les belles scènes que Paco décrit... mais bon le plus émouvant et enthousiasmant c'était la fosse et Jansons qui était ravi d'être là.

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par fanbo » 21 juin 2016, 08:39

"et que je t'appuie tout tout le temps"

Oui, Herheim fait toujours TROP, c'est lassant à la fin mais malheureusement les gens aiment cette hyperactivité. Belle distribution quand même.

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par micaela » 21 juin 2016, 08:40

Pas vu, mais voilà une lecture de l'œuvre qui ne me dit rien qui vaille.
S'il n'y a pas de solutions, c'est qu'il n'y a pas de problème Proverbe shadok

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par paco » 21 juin 2016, 09:50

Oui bien sûr il y a les défauts mentionnés par Snobinart, mais quel metteur en scène aujourd'hui n'a pas ses tics ? En l'occurrence, en ce qui me concerne, la fluidité, la direction d'acteurs d'une extrême précision - jusqu'aux choeurs !-, la beauté des images, l'intelligence des mises en situation, le rythme théâtral de l'ensemble, la capacité à créer de l'électricité, balaient tous ces tics.

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Re: Tchaikovski- Dame de Pique - Jansons/Herheim - Amsterdam juin 2016

Message par micaela » 21 juin 2016, 10:01

A lire ton compte-rendu très détaillé, on n'est pas seulement dans les "tics" de mise en scène, mais dans une surinterprétation qui s'éloigne un peu trop de l'œuvre.
S'il n'y a pas de solutions, c'est qu'il n'y a pas de problème Proverbe shadok

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