Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

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Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par paco » 02 févr. 2014, 23:32

La première de la nouvelle production de Don Giovanni dans la mise en scène de Kasper Holten a eu lieu samedi soir. Je n'y serai que le 12 (il me semble d'ailleurs que cette représentation sera également retransmise au cinéma), mais en attendant voici les premiers CR de la presse britannique, assez mitigée. Il semblerait que la production soit visuellement spectaculaire, mais handicapée par une direction d'orchestre mollassonne (à vrai dire je n'ai jamais compris la carrière que mène actuellement Nicola Luisotti...), une dramaturgie brouillonne et sans ligne directrice, et une distribution inégale. Cependant Kwiecien et Gens ont semble-t-il particulièrement brillé (pas très surprenant...) :

The Guardian :
http://www.theguardian.com/music/2014/f ... use-review

The Telegraph :
http://www.telegraph.co.uk/culture/musi ... eview.html

WhatsOnStage :
http://www.whatsonstage.com/london-thea ... ews-ticker

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Re: Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par paco » 13 févr. 2014, 01:12

A en juger par les commentaires enthousiastes à la sortie de la représentation de ce soir (« thrilling », « exciting », etc.), cette nouvelle production de Don Giovanni a atteint à coup sûr un but : tenir son public en haleine, captiver. Et effectivement je dois avouer que, même si je pourrais dresser une liste de défauts de cette soirée qui tiendrait sur plusieurs pages, je n’ai pas perdu une miette des 3h35 de représentation, j’ai été pris de la première à la dernière note, et c’est finalement ça qui compte. Une chose est certaine par ailleurs : cette production est incontestablement meilleure (et heureusement…) que le navet de Zambello qui a sévi sur cette scène pendant une décennie, ainsi que de nombre de productions de Don Giovanni que j’aie pu voir ces deux ou trois dernières années (celle de Glyndebourne, celle du Met, etc.). Seule la mise en scène de Hanecke à Paris était nettement supérieure en intensité et profondeur du propos (mais elle bénéficiait aussi d’un tandem choc avec Mattei et Pisaroni, difficilement égalable aujourd’hui).

Il s’agit de la deuxième production de Kasper Holten au ROH depuis le début de son mandat, après un Evgeny Onegin franchement raté l’an dernier (repris à l’Opéra de Sydney le mois prochain). Je commence à mieux percevoir les talents et les faiblesses de ce metteur en scène. Holten m’apparait finalement comme un excellent technicien de la direction d’acteurs, ce qui est déjà très bien vue l’indigence dans ce domaine dont souffre la majorité des productions en Europe depuis quelques années. Ce talent est particulièrement brillant en ce sens que, non seulement tous les gestes, mouvements, attitudes des acteurs sont travaillés dans le moindre détail, mais ils sont parfaitement naturels, ne font jamais plaqués, sont cohérents avec le texte et la partition.

En revanche, côté conception je trouve que c’est assez convenu ou peu convaincant. A l’issue de la Première, certains blogs ont dit que ce Don Giovanni manquait de vision. Cela me semble faux, il y a bien une vision, en l’occurrence ici le propos de Holten est « toutes des salopes » (Donna Anna, Donna Elvira et Zerlina sont folles de Don Giovanni, lui courent après tout au long de l’œuvre, Donna Anna à reculons, Donna Elvira aveuglément, et Zerlina le vivant mal car réalisant qu’elle n’aurait jamais dû épouser Masetto), un concept somme toute assez superficiel pour une oeuvre comme celle-ci... Son second propos est de faire sombrer Don Giovanni progressivement dans la folie : ainsi, la scène du cimetière et du banquet ne sont que des sortes de délires paranoïaques qu’il vit dans sa tête. D’ailleurs à la fin il ne meurt pas, il reste hébété à l’avant du plateau pendant que les autres protagonistes chantent la morale depuis la fosse d’orchestre. Curieuse version d’ailleurs que celle proposée par Holten, qui enchaîne les accords de la « mort de Don Giovanni directement avec la morale « Quest’è il fin di chi fa mal », coupant tous les préambules. Certes cela va dans le sens de l’esprit originel moralisateur de l’opéra de Mozart, mais musicalement et même dramatiquement cela surprend… Cette conception de l’œuvre semble survolée tout au long de la représentation, notamment on ne sent aucune progression chez Don Giovanni, qui devient fou d’un seul coup sans qu’on ait vu le coup venir… Et de manière générale il manque à tout cela une profondeur, on a l’impression de voir se dérouler une sorte de sitcom mais la dimension de Don Giovanni est toute autre.

Pourtant tout est soigné, à commencer par l’installation scénique, absolument bluffante : un palais XVIIIe tout en blanc et tons pastels, pivotant sur lui-même pour laisser découvrir une multitude de pièces, d’étages, d’escaliers, de balcons, autant de lieux où les acteurs se croisent, s’évitent, s’invectivent, s’embrassent,… permettant également une découpe très analytique des dialogues et de la partition en positionnant assez souvent les ensembles sur plusieurs niveaux, isolant tel personnage par rapport au reste du quatuor ou un duo par rapport à l’ensemble des personnages etc.
Assez intelligente également la transposition des costumes au milieu du XIXe siècle britannique, probablement l’époque la plus proche de l’esprit du livret par la pesanteur moralisatrice, la violence des rapports entre les individus, et la grivoiserie non assumée (dès lors qu’une transposition est choisie, ce qui n’était pas obligatoire ceci dit…). Un Don Giovanni très British donc…

Et c’est peut-être ce qui m’a le plus perturbé, c’est le manque de « latinité » de l’ambiance générale, à commencer par la distribution. Triomphateur à l’applaudimètre, Mariusz Kwiecien force le respect par une voix chaude, une technique impressionnante (jusqu’au « No » de la fin chanté avec un beau la aigu tenu), et un jeu d’acteur au IIe acte digne des grandes scènes du West End. Mais à aucun moment on ne croit au personnage, tant il manque de la noirceur, du mordant dans la prononciation, ce Don Giovanni fait trop gentil, trop jovial, trop heureux. « Bada ben, ti pentirai » dit-il à Masetto, eh bien on n’a pas vraiment eu peur pour Masetto…

La véritable star de la soirée en dehors de Kwiecien, à en juger par les conversations à l’entracte et à la sortie, a été Véronique Gens, dans une forme éblouissante, campant une Elvira d’anthologie. Dès son entrée en scène elle exerce une sorte de magnétisme, une présence lumineuse. Et vocalement, même si j’ai toujours trouvé qu’elle était une excellente chanteuse, je ne l’avais encore jamais entendue livrer une prestation aussi sublime : puissance, virtuosité, variété des couleurs, palette infinie de nuances. Et quelle musicalité !! Son « mi tradi » a arraché des larmes, inoubliable ! Quel dommage qu’elle ne se produise pas davantage à Londres…

Le reste de la distribution va du très bon (Alex Esposito, Alexander Tsymbalyuk) au bon (Malin Byström, Anna puissante et dramatiquement très investie, mais quelle bouillie de chat dans la diction !), au correct sans plus (Zerlina, Masetto), et au « no-comment » pudique (Don Ottavio à la voix usée).

Nicola Luisotti m’a plutôt surpris en bien, malgré quelques départs ratés çà et là. J’ai apprécié sa battue sans chichi, sa volonté de tempi implacables, et çà et là des recherches de couleurs et de rubati très intéressants. Il aime visiblement cette partition, qu’il dirige par cœur.
Pour les récitatifs, le clavecin alternait avec un pianoforte, joué par Luisotti lui-même. Il s’est littéralement lâché dans son continuo, avec des harmonies, des pulsations et des accents parfois plus proches d’un concerto de Chopin ou d’un ragtime, mais je dois avouer que ça m’a bien amusé malgré le décalage stylistique ! Je reste toutefois dubitatif à l’idée qu’il puisse succéder un jour à Pappano, si on en croit les rumeurs persistantes à ce sujet : il n’est tout simplement pas au même niveau…

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Re: Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par Pantalon » 13 févr. 2014, 14:03

Pas grand chose à ajouter à ce qu'a dit Paco.

Vu hier au ciné, j'ai passé un très bon moment. Production impressionnante, très divertissante et captivante. certains passages sont visuellement bluffants. Je peux comprendre que certains trouvent les projections trop envahissantes, je le ai trouvé fascinantes.
Il y a plein de très bonnes idées dans cette production, comme ces portes et ces escaliers qui se modifient, pour créer autant d'espaces où se cacher, s'isoler, observer. La maison se transforme en un espèce de labyrinthe géant, et l'action prend des airs de jeu du chat et la souris.
J'ai cru coter que le décor tournait toujours dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, jusqu'à la scène du cimetière où il me semble qu'à partir de cet instant, elle tourne dans l'autre sens, ce qui pourrait figurer la descente de Don Giovanni.
Les projections ammènent de personnages fantômatiques, ou au contraire gomment la présence d'autres personnages. Certaines transitions d'ambiances sont saisissantes.


La direction d'acteurs est parfaite : juste, précise... C'est un vrai plaisir que de voir les personnages interagir comme ça entre eux.

Le plateau est effectivement un peu inégal, même si loin d'être indigne. La retransmission lisse probablement un peu les choses. Mariusz Kwiecien en Don Giovanni, Véronique Gens en Donna Elvira et Alex Esposito en Leporello dominent l'ensemble selon moi.

Une bonne soirée !

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Re: Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par paco » 13 févr. 2014, 16:15

Pantalon a écrit :La retransmission lisse probablement un peu les choses. Mariusz Kwiecien en Don Giovanni, Véronique Gens en Donna Elvira et Alex Esposito en Leporello dominent l'ensemble selon moi.
En salle c'est pareil, ce sont effectivement les trois qui sortent du lot
j'ai été étonné de la projection de Véronique Gens, je ne me souvenais pas que sa voix était si puissante.

j'ai oublié de mentionner un détail qui m'a surpris : l'air "Mi tradi" a été joué 1/2 ton en-dessous de la tonalité à laquelle on est habitués (la transposition se faisant de façon assez brutale au milieu du récitatif qui précède), c'est la première fois que je l'entends ainsi transposé. Je n'ai pas compris de logique à cela, puisque ça oblige V.Gens à atteindre des graves qu'elle n'a pas (alors que tous ses aigus hier soir étaient lumineux et "faciles"). Est-ce que cela correspond à une des innombrables versions de Don Giovanni ? Est-ce que ce serait ça la version originale ?

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Re: Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par Leporello84 » 13 févr. 2014, 18:46

Question intéressante concernant le troisième air d'Elvira.
J'en ai une du même genre; pourquoi arrive-t-il qu'on fasse chanter l'air de Masetto, « Ho capito, signor, sì » un demi-ton plus haut que d'habitude (cf. dernièrement, Stefan Kocán, en décembre 2011 à la Scala)?

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Re: Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par paco » 13 févr. 2014, 19:06

Ah bien j'ignorais que l'air de Masetto était lui aussi parfois transposé !

Ce qui m'a rendu perplexe hier, c'est que Joyce di Donato, mezzo, n'a pas transposé Mi Tradi quand elle a chanté le rôle ici au ROH. Pourquoi l'avoir fait pour Véronique Gens, qui est une soprano à l'aigu facile ?

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Re: Mozart - Don Giovanni - Luisotti/Holten - ROH - 02/2014

Message par raph13 » 14 févr. 2014, 19:53

paco a écrit :Ah bien j'ignorais que l'air de Masetto était lui aussi parfois transposé !

Ce qui m'a rendu perplexe hier, c'est que Joyce di Donato, mezzo, n'a pas transposé Mi Tradi quand elle a chanté le rôle ici au ROH. Pourquoi l'avoir fait pour Véronique Gens, qui est une soprano à l'aigu facile ?
Il me semble que si Gens a de nombreuses qualités, un "aigu facile" n'en fait pas vraiment partie à mon sens!
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