Raskatov - Cœur de chien - Brabbins/McBurney - Lyon 01/2014

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JdeB
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Raskatov - Cœur de chien - Brabbins/McBurney - Lyon 01/2014

Message par JdeB » 29 janv. 2014, 18:21


Alexander Raskatov : Cœur de chien (2010), création en France
Opéra en 2 actes d’après Cœur de chien de Mikhaïl Boulgakov


Direction musicale : Martyn Brabbins
Mise en scène : Simon McBurney
Collaboration artistique à la mise en scène : Max Webster
Décors : Michael Levine
Costumes : Christina Cunningham
Lumières : Paul Anderson
Vidéo : Finn Ross
Marionnettes : Blind Summit Theatre
Marionnettes : Mark Down
Marionnettes : Nick Barnes
Chorégraphie / Mouvements : Toby Sedgwick
Chef des Chœurs : Gianluca Capuano

Sergei Leiferkus : Filipp Filippovitch Preobrajenski, professeur
Ville Rusanen : Ivan Arnoldovitch Bormenthal, assistant
Peter Hoare : Charikov
Elena Vassilieva : "voix déplaisante" du chien Charik / Daria Petrovna, cuisinière
Andrew Watts : "voix plaisante" du chien Charik / Deuxième prolétaire (Viazemskaya)
Nancy Allen Lundy : Zina, servante
Robert Wörle : Un Provocateur / Un patient
Annett Andriesen : Une patiente
Sophie Desmars : Une secrétaire, fiancée de Charikov / Premier prolétaire
Vasily Efimov : Troisième prolétaire (Schwonder)
Piotr Micinski : Quatrième prolétaire / Un détective
Gennady Bezzubenkov : Un Chef haut placé / Fiodor, Portier / Un Vendeur de journaux

Orchestre de l'Opéra de Lyon

Ensemble vocal “Il Canto di Orfeo“

Opéra de Lyon, le 22 janvier 21014.




Mikhaïl Boulgakov naît en 1891 à Moscou. Médecin, il participe à la guerre civile du côté de l’Armée Blanche. Après la guerre il débute une carrière littéraire et écrit Cœur de chien en 1925. Son œuvre fait tout de suite l’expérience de la censure : elle est interdite de publication, son manuscrit est confisqué et il est convoqué par la Guépéou (la police politique soviétique, futur NKVD) pour interrogatoire. Commence alors son purgatoire littéraire. Seules quelques pièces de théâtre sont alors jouées et à la fin des années 20, toutes ses œuvres sont interdites. Il sollicite de Staline l’autorisation d’émigrer ou de gagner sa vie grâce au théâtre. On lui octroie un modeste poste d’assistant de metteur en scène au Théâtre d’Art et en 1936 il est engagé au Bolchoï comme consultant librettiste, emploi modeste qu’il occupera jusqu’à la fin de sa vie en 1940. Quasiment aucun de ses livrets ne sera mis en musique ! Maître et Marguerite, écrit dans les années 30, publié en 1967 en URSS le fera connaître du monde entier, 27 ans après sa mort. Cœur de chien ne sera connu à l’Ouest qu’en 1968 et en URSS qu’en 1987.

La nouvelle de Boulgakov raconte la tentative d’un professeur de médecine, sommité mondiale, Préobrajenski, d’implanter les testicules et l’hypophyse d’un homme, un ivrogne mort dans une bagarre, sur un chien. L’opération réussit mais les conséquences sont inattendues car le chien se transforme lui-même en ivrogne bon à rien. L’expérience tourne mal et le professeur se résout à mettre fin à l’expérience avant que la créature ne se retourne contre son créateur. En russe, Préobrajenski signifie transfiguration et c’est aussi le nom du plus important conseiller économique de Staline qui lui suggéra d’éliminer les paysans « riches », les koulaks (plusieurs millions vont ainsi disparaître ou finir dans des camps). « Les » Préobrajenski-Frankenstein, comme Staline rêvent d’être les créateurs de l’homme nouveau ! Bouboulov (Charikov en russe), greffé, vit d’abord une puberté perturbée, il perd son pelage et sa queue et sa voix mue continuellement (voix agréable de contre-ténor et voix désagréable de soprano amplifiée par un mégaphone). Puis il devient homme, se met debout sur ses pattes arrières, acquiert la parole (il se complet surtout dans les insanités), réclame des papiers d’identité, trouve un emploi à la municipalité (il est chargé d’éliminer les chats de la ville !) et présente même sa fiancée au médecin, son « père ». Il se comporte comme un voyou, vole et en accuse la domestique, violente et devient l’instrument de Schwonder, le chef du comité d’administration de l’immeuble où habite Préobrajenski. Il lui inculque le prêt-à-penser du stalinisme, espérant récupérer les 8 pièces de l’appartement du professeur qui, lui, soutient des propos contre-révolutionnaires mais est protégé par des politiques hauts placés qui ont besoin de ses soins de « rajeunissement », sa grande spécialité !

Alexander Raskatov est né à Moscou en 1953, le jour même de l’enterrement de Staline,. Il poursuit des études musicales dans le conservatoire de sa ville natale. Il est très influencé par d’Alfred Schnittke, en disgrâce à l’époque. En 1994 il s’installe en Allemagne et en 2004 en France. Il reçoit des commandes de grandes formations européennes (Amsterdam, Stuttgart, Bâle, Paris, Londres : œuvres pour orchestre, concertos (celui pour alto est créé par Yuri Bashmet, son dédicataire et Valéry Gergiev en 2003). Et surtout de très nombreuses œuvres pour la voix sur des textes de poètes russe, de Poe, d’Antonin Artaud, sur des paroles liturgiques en slavon. La voix humaine est désormais le moyen d’expression privilégié de Raskatov. Dans Cœur de chien, son premier opéra, il utilise toutes les possibilités de transformations de la voix humaine : rauque, nasale, expirante, inspirante et aussi l’hyper-tessiture. Elena Vassilieva (qui a interprété à la création et interprète ce soir le rôle de Doria et "la voix désagréable de Bouboulov" est la dédicataire de la plupart des œuvres chantées de Raskatov.

Cœur de chien est une commande du Nederland Opera d’Amsterdam, créée en 2010 avec la collaboration de Complicite (Londres), compagnie théâtrale fondée par Simon McBurney, le metteur en scène que l’on retrouve à Lyon avec une distribution presqu’identique et le même chef : Martyn Brabbins. L’orchestre est composé d’un très grand nombre d’instruments à vent, bois et cuivres, de multiples types de percussions, de guitares, d’une harpe, d’un piano, d’un clavecin, d’un célesta et de 17 mégaphones. L’univers esthétique de Raskatov est fort varié : des éléments minimalistes, une dimension sacrée et liturgique (que l’on retrouve dans le premier tableau du second acte : « fais repentance » intiment ses confrères au professeur dans son rêve. Le compositeur utilise aussi « des formes musicales distendues, relâchées » selon ses propres termes. « L’environnement sonore du monde moderne évoque pour lui des illusions d’enfance et exige qu’on fasse tomber les barrières de la composition académique sérieuse » (cité par Alexander Ivashkin, introduction au catalogue des œuvres d’Alexander Raskatov, Sikorski, 2010). L’œuvre de Raskatov fait l’objet d’un certain nombre d’enregistrements chez Chant du Monde, Megadisc, Wergo, Challenge classic…). C’est Raskatov qui est chargé, en 2007, par sa veuve Irina de reconstituer la partition de la neuvième symphonie d’Alfred Schnittke, occasion pour lui de composer un Nunc dimittis pour mezzo-soprano et voix d’hommes, sur des textes de Joseph Brodsky et du starets Silouane du Mont Athos, véritable 4ème mouvement de la symphonie de Schnittke (CD ECM Records-2009).

Cœur de chien est une réussite : la musique tient l’auditeur en haleine, les chanteurs sont tous remarquables, les décors et la lumière soulignent les aspects ridicules, grotesques ou dramatiques du livret, les marionnettistes (qui animent le chien tant qu’il n’est pas homme et après sa résurrection canine) sont criants de vérité, les marionnettes-chats poursuivies par l’homme-chien sont irrésistibles. Et la mise en scène de Simon McBurney est pleine d’humour avec une direction d’acteur tirée au cordeau, une opposition entre les pitreries du chien-homme, le sérieux pontifiant du professeur, la drôlerie de la soubrette Zina, la rigidité dogmatique des prolétaires et de leurs chefs. Vocalement Serguei Leferkus est un baryton-basse à la voix puissante et au timbre majestueux. Son assistant, Bormenthal (Ville Rusanen) possède un joli timbre et une bonne présence scénique. Bouboulov (Peter Hoare) est un parfait ténor bouffe. Ses deux voix qui accompagnent sa marionnette sont excellentes : très beau contre-ténor de Andrew Watts au legato parfait, et soprano dramatique de Elena Vassilieva en voix désagréable avec effets vocaux de roquet râleur et mal luné (Elena assure aussi le rôle de Daria, ce qui permet d’apprécier son timbre chaleureux et sa voix large). Zina, la servante, (Nancy Allen Lundy) possède une voix d’une agilité et d’une espièglerie telles qu’elle peut danser, sauter, courir tout en chantant avec beaucoup de talent. La fiancée de l’homme-chien (Sophie Desmars) est impressionnante dans des vocalises acrobatiques et sur-aiguës, sans faute ni décalage avec l’orchestre, d’une voix piquante ravissante. Les prolétaires sont excellents particulièrement Schwonder (Vasily Esimov), belle voix héroïque. Le chœur Il canto di Orfeo (chef des chœurs : Gianluca Capuano) assure une partie des petits rôles ainsi que les chants des prolétaires avec toute la raideur souhaitée et ceux des médecins confrères du professeur avec un humour ravageur .

Martyn Brabbins et l’orchestre de l’Opéra se jouent d’une partition délicate et difficile avec une aisance telle que plateau et la fosse sont en symbiose durant toute la représentation. Le chef insuffle une dynamique à la musique de Raskatov. Dopé par la mise en scène de McBurney, il permet à la fable de Boulgakov de laisser filtrer ses messages. Grande ovation méritée du public. Dernières représentations les 29 et 30 janvier.



Pierre Tricou

PS : Simon McBurney mettra en scène la Flûte enchantée à Aix cette année.
"Si tu travailles avec un marteau-piqueur pendant un tremblement de terre, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien." J-C Van Damme.
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Re: Raskatov :Cœur de chien-Brabbins/McBurney-Lyon-01/2014

Message par dge » 29 janv. 2014, 19:29

Un spectacle remarquable qui ne nous laisse pas indemne. Un livret d'une grande intelligence et une mise en scène virtuose. Il est rare de voir un succès public aussi important pour une œuvre contemporaine.
A noter que la fin choisie par le librettiste diffère sensiblement de l'oeuvre originale : après avoir réopéré le chien, la scène est envahie par une multitude de clones. De quoi nous interpeler!

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Re: Raskatov - Cœur de chien - Brabbins/McBurney - Lyon 01/2

Message par perrine » 01 févr. 2014, 15:52

Merci Pierre pour cet excellent CR.

Amis des chiens, du WWF ou de la SPA, passez votre chemin :)
il arrive tout à ce pov' toutou , victime des recherches scientifiques de ce docteur.

une oeuvre inattendue, et qui tient en haleine jusqu'au bout. Tant par le livret, que par l'écriture orchestrale et vocale, on passe par toutes les émotions : pitié , soulagement, curiosité, anxiété, cynisme, dégout...

pitié pour ce pauvre Chien abandonné et squelettique (carcasse tellement bien faite, et mouvements des marionnettistes tellement réalistes), victime de tous les coups de pieds et rejets des passants.

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soulagement lorsque, adopté par le professeur, il a sa belle panière, son petit coussin et sa couverture, et de belles gamelles pleines de saucisson et d'os à ronger.

curiosité et dégout lors de la première opération en ombres projetées

cynisme lorsque le chien opéré devient un homme arrogant et voleur. On suit alors avec amusement ses errances, ses bêtises, ses revendications, ...

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anxiété quand on sent le piège se renfermer sur le chien, avec une musique à la tension et à l'angoisse croissante.

dégout lors de la scène gore de la deuxième opération avec le flot de sang qui dégouline sur scène

petit regret, il semble qu'il y ait parfois des projections, et comme souvent, les derniers étages sont oubliés dans le rendu visuel !

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rares sont à ce jour les opéras (qui plus est contemporains) qui tiennent en haleine comme ce coeur de
chien.

opéra corrosif, critique, subversif, qui touche à l'éthique. en effet, on n'en sort pas indemne et nombreux sont les sujets qui peuvent être abordés à l'issue de la représentation.

mise en scène, décors, et direction d'acteur épatants.

J'ai eu en tête plusieurs fois Hitchcock ou du Tim Burton. Fantasque et kafkaïen, le tout servi par une excellente distribution, cette soirée est un régal , et les applaudissements longs et chaleureux ne sont que le juste retour de cette belle découverte.
Le problème quand on trouve une solution, c\'est qu\'on perd une question.

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