Schuberts Winterreise - Zender/Brutscher - Toulouse 03/2013

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Schuberts Winterreise - Zender/Brutscher - Toulouse 03/2013

Message par jeantoulouse » 21 mars 2013, 12:00

Avouons-le. Les admirateurs inconditionnels du « Voyage d’hiver » de Schubert ne peuvent pas aller écouter une « interprétation composée » pour ténor et orchestre de 24 musiciens sans quelque inquiétude. Que demeurera-t-il de l’intimité secrète de l’œuvre, de l’accompagnement mystérieux du piano, des admirables lambeaux de phrases, de ses notes parfois comme hagardes, de ce dénuement profond qui accompagne cette marche vers le néant ? Et de s’interroger : pourquoi un grand compositeur contemporain, allemand de surcroit, grand chef d’orchestre et pédagogue comme Hans Zender, s’est-il attaqué à un tel monument du lied pour en proposer comme une expansion musicale, une dilatation, bravant le péril de la lourdeur et de l’effet appuyé, du pléonasme musical ? Le concert de ce soir, magnifique, répond pleinement à ces questions.
Ces chants d’errance de Wilhelm Müller - titre originel du recueil du poète allemand - ont été mis en musique par Schubert en deux temps, en février 1827, puis en octobre de la même année. Le 26 mars 1827, Beethoven mourait et Schubert désespéré assistait à son enterrement. Le climat des poèmes, leur tonalité et leurs thèmes correspondaient à l’état d’épuisement moral du compositeur qu’un vers d’un des derniers textes du cycle exprime parfaitement : « Bin Matt su niedersinken, tödlich schwer verletzt » (« je suis las à m'effondrer et blessé à mort » in Das Wirtshaus , L’auberge). Ainsi ces « poèmes de la vie et de l’amour », autre appellation du recueil, deviennent-ils pour Schubert réellement un Die Wintereise (titre de Müller lui-même dès 1823). Ce Voyage d’Hiver, le compositeur se l’approprie, modifiant l’ordre des poèmes, recréant pour une voix de ténor – la sienne propre – et le piano un itinéraire intérieur déchirant.
Hans Zender, grand connaisseur des œuvres de Schubert, a donc décidé de remplacer le piano originel par un orchestre qui fait entendre en plus d’un jeu complexe de percussions quatorze instruments (dont un accordéon, une harpe et une guitare). Ecrit en 1993, ayant fait l’objet de nombreux concerts et d’enregistrements discographiques (avec notamment Christoph Prégardien), cet arrangement a pour but revendiqué de rapprocher passé et musique contemporaine, de revisiter l’œuvre originale pour proposer sur le cycle un regard neuf qui en révèlerait des aspects nouveaux, tout comme le metteur en scène renouvelle la vision que l’on peut avoir d’une œuvre théâtrale.
Hans Zender a composé en 1982 un Dialog mit Haydn ; dans le même esprit, c’est bien un dialogue avec Franz Schubert, intime, que le concert donne à entendre. Mais il ne s’agit pas d’illustrer l’œuvre, d’en renforcer seulement les effets en les dramatisant, mais bien d’écrire une forme originale tout à la fois respectueuse et innovante, ouvrant comme des brèches, faisant irruption dans le texte antérieur, osant des coups de force ( ajouts de préludes, prolongements, ralentissements, répétitions de phrases musicales, sonorités stridentes, décalages rythmiques, diversification des sources sonores, spatialisation acoustique, sonorisation…) qui en décupleraient la force. Déchirer pour mieux recoudre le tissu qui de lisse deviendrait plus rugueux, révèlerait ses cicatrices, ses coutures... Rien de facile, de léger, de « joli » dans ces « arrangements », mais des âpretés, des rudesses, des audaces qui manifestent les aspérités de l’œuvre initiale, plus feutrée, moins caustique. Quelques exemples, pris dans les lieder les plus poignants, permettent d’approcher ces variations.

Dès les premières notes, l’orchestre martèle comme un halètement, l’essoufflement d’une respiration malade, mais opiniâtre : on reconnaît dans ce long prélude l’ouverture même de Schubert portée par tous les pupitres, mais redoublée, rendue plus oppressante, plus tendue par les sonorités des cordes frappées, puis frottées, du trombone, les pulsations angoissantes des percussions. Du fond de la salle surgissent les bois accompagnant la musique comme un lent cortège. S’élèvent alors, dans leur pureté, la mélodie originelle puis la voix du ténor. Si peu d’ajouté, quelques mesures ostinato et crescendo, mais l’angoisse est là, prégnante ! Et l’écho de Malher ! Le sarcasme de "Gute Nacht" est accentué in fine par un parlando inquiétant, rehaussé par l’usage du micro. Les larmes gelées (Geformne Tränen) font dialoguer harpe et guitare, les archets frappent les cordes, disséminant les sons comme autant de gouttelettes. Pour introduire Auf dem Flusse (Sur le fleuve ), des notes dispersées à l’orchestre, dérangeantes (dé)construisent une sorte de désarroi pour exprimer la douleur devant le fleuve pris par la glace. Cette peur est relayée ensuite par les violons stridents, puis par les cuivres affolés. La fin semble plus apaisée, mais les soupirs sont ceux d’un râle d’agonisant. Die post (La poste) s’ouvre par des échos lointains puis de plus en plus présents comme de sabots battant le pavé et épousant les battements du cœur bouleversé : cette ouverture de percussions multiples donne au lied une spatialisation sonore qui le dilate, renforcée par les cuivres dispersés dans les couloirs du théâtre. Autre modification : le ralentissement du rythme offre à la voix une amplification exceptionnelle dans la reprise finale de la dernière strophe où le ténor s’expose comme à l’opéra dans des implorations puissantes sur « Mein Herz » (Mon cœur). Jamais le bref et intense Matin tempétueux (Der stürmische Morgen) n’aura sonné avec autant de rage : les roulements de tambour, les cordes, les cuivres viennent trouer le discours, le déchiqueter, comme dans le ciel se défait l’image du poète. Un procédé analogue semblera déchirer dans un sarcasme le prétendu appel au « courage » dans Mut que tambourin, guitare, accordéon et percussions cinglent d’une ironie mordante. L’accordéon accompagne Der Wegweiser (Le poteau indicateur), accentuant la complainte de cette nouvelle marche forcée. La fanfare qui double la mélodie de Das Wirtshaus (L’auberge) assure avec solennité la marche funèbre déchirante avec un déploiement de force final un peu ostentatoire, mais efficace : des images, des souvenirs de films, de cérémonies de deuil surgissent aisément. Le cycle se clôt avec Der Leiermann (Le Joueur de Vielle) : les accords qui prolongent le dernier vers chanté semblent déployer leurs ondes lugubres jusque dans un espace indicible et se perdent dans une très longue tenue à l’archet de la contrebasse. Le silence angoissant qui suit est celui de la tombe et du recueillement.

Cette recomposition permet –elle à l’auditeur de redécouvrir l’œuvre ? Assurément certains lieder prennent une force redoublée, font résonner le texte d’une ironie plus noire, et le cycle devient à la fois plus grinçant et plus violent. Peut-être la limite de l’exercice, aussi savant soit-il, réside dans la relégation de la voix et donc du texte, sinon au second plan, du moins à la même hauteur que l’orchestre, parfois résolument envahissant. Les déplacements des musiciens sur tout l’espace du théâtre – couloirs inclus - dilatent la quadriphonie, mais dispersent l’attention. Cette omniprésence est rehaussée par la raucité des sonorités, l’âpreté des fanfares, l’étrangeté de certains traits. Par la qualité aussi des instrumentistes du Klangforum Wien, grands spécialistes de « création contemporaine ».
Leur force exalte la réussite musicale majeure du ténor allemand Markus Brutscher : son engagement, la clarté de son timbre, la puissance de la voix, la maîtrise du souffle, le prix accordé aux mots, aux accents, sa ligne de chant sont exemplaires. Le chef d’orchestre et compositeur Emilio Pomarico a dirigé à Paris une création Basel Sinfonieta où s’appariaient des extraits de Rosamonde de Schubert et des œuvres du compositeur Wolfgang Rihm. C’est dire que ce dialogue entre la musique romantique et la musique contemporaine est pour lui, comme chez Zender, profonde conviction, démarche intellectuelle, ferment créatif. Sa direction témoigne de cette ferveur.

« J’ai passé la moitié de ma vie à rechercher des interprétations aussi fidèles que possible au texte – notamment dans les œuvres Schubert (…) – pour reconnaître finalement aujourd’hui qu’il n’y a pas d’interprétation fidèle à l’original », avoue humblement Zender. Voyons dans ces mots un véritable « art poétique » du compositeur allemand. Toute œuvre est œuvre ouverte, ouverte à la (re)lecture de chacun, qui a le droit de l’interpréter librement, en fonction de sa culture, de son temps, de sa sensibilité propre. C’est bien à cette audace de la liberté interprétative retrouvée, dans le respect de l’œuvre originale aimée, que nous convie cette adaptation heureuse - intertextuelle , disent les littéraires - du Winterreise de Schubert : elle a été célébrée par un public très attentif et chaleureux. Une certitude : après une telle version, nous n’écouterons plus celle pour piano – Schreier, Kaufmann, Fischer-Dieskau… - comme avant.

- On lira sur ce lien les informations essentielles sur Hans Zender, compositeur né en 1936 : http://www.musicologie.org/Biographies/ ... _hans.html
- La totalité des « arrangements » du Winterreise par Zender peut être écoutée sur You Tube : http://www.youtube.com/watch?v=00RZtBb5nx0
http://www.youtube.com/watch?v=8pMyAT5I ... sults_main

- L’orchestre est ainsi composé : deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux bassons, un cor, une trompette, un trombone, quatre percussionnistes, deux violons, deux altos, un violoncelle, une contrebasse, un accordéon, une harpe et une guitare Deux ingénieurs du son complètent le dispositif acoustique.

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Re: Schuberts Winterreise - Zender/Brutscher - Toulouse 03/2

Message par Piem67 » 21 mars 2013, 20:53

Merci pour ce compte-rendu. Cette œuvre de Zender est un chef-d'œuvre absolu, toute audition en concert vous tétanise j'ai eu la chance d'assister à une exécution à Freiburg-im-Breisgau il y a quelques années en présence du compositeur) et on n'écoute plus le Winterreise de Schubert de la même manière ensuite.

Il existe 2 versions discographiques à ma connaissance : celle de Bloschwitz est excellente, je ne connais (pas encore) celle de Prégardien, mais ce doit être passionnant de l'entendre quand on sait qu'il a signé avec Staier l'une des meilleurs versions du cycle schubertien.

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Re: Schuberts Winterreise - Zender/Brutscher - Toulouse 03/2

Message par Piero1809 » 21 mars 2013, 21:59

Merci pour ce compte rendu passionnant.
Je suis en train d'écouter les Winterreise Schubert-Forget dans la version Christof Pregardien pour orchestre de chambre (arrangement de Norman Forget).
J'avais beaucoup d'appréhension mais je suis rassuré. Toutes les notes sont de Schubert, le changements sont dans les timbres apportés par les instruments de l'orchestre qui comporte, bois, cuivres et un accordéon.
Je ne suis pas toujours emballé, l'accordéon est trop typé, on pense aux arrangements de Richard Galliano très estimables dans un contexte différent. La sonorité des bois me parait trop crue et manque de mystère, parfois la flûte ou le hautbois apportent des notes sucrées hors de propos. Die Post est très réussi et les cors apportent vraiment quelque chose. Dans le sublime Auf dem Flusse, la clarinette basse est alliée à l'accordéon et donne un résultat intéressant. Der Wegweiser est très réussi...Dans das Wirthaus, un choeur murmure un accompagnement, c'est très émouvant.

J'ai toujours rêvé d'une orchestration du fantastique 15 ème quatuor en sol majeur, un des plus beaux quatuors jamais composés, mais avec grand orchestre symphonique du type utilisé par Mahler.

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