Britten - Albert Herring - Syrus/Brunel - Toulouse - 01/2013

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jeantoulouse
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Britten - Albert Herring - Syrus/Brunel - Toulouse - 01/2013

Message par jeantoulouse » 28 janv. 2013, 09:04

2013 est aussi l’occasion de fêter le centenaire de la naissance de Benjamin Britten : le Capitole s’y emploie et avec bonheur. Cette production d’un opéra relativement peu connu du compositeur britannique, largement diffusée sur Mezzo, arrive de Rouen, via l’Opéra Comique, où elle fut créée en 2009, dans une distribution totalement différente. Le compte rendu sur le site d’ODB faisait état d’une parfaite réussite. Le spectacle, pouvait-on découvrir, « est un vrai bonheur. Musical et dramaturgique. ». On ne peut qu’adhérer à ce jugement. Il est rare de (sou)rire autant à l’opéra, de trouver dans la musique, l’interprétation et la mise en scène en parfaite symbiose, ce qui fait si souvent défaut, l’esprit. L’argument est connu : une petite société décide de désigner comme « Reine de Mai » - entendez un modèle de pureté, de chasteté, d’innocence - non plus une jeune fille, mais un jeune homme, fils de l’épicière du bourg : voilà donc Albert Herring le candide, sacré « Roi de Mai ». Il deviendra très vite bien peu digne de cette reconnaissance dérisoire.

On lit ici ou là que le compositeur, puis le metteur en scène Richard Brunel ont ajouté de l’humour à la nouvelle de Maupassant (« Le Rosier de Madame Husson ») qui a inspiré le livret d’Eric Crozier. Qu’on s’y réfère, pour percevoir que cette tonalité est omniprésente dans le texte originel. Un extrait entre autres peut en convaincre :
« Après un petit air joué sous ses fenêtres, le Rosier lui-même apparut sur le seuil.
Il était vêtu de coutil blanc des pieds à la tête, et coiffé d'un chapeau de paille qui portait, comme cocarde, un petit bouquet de fleurs d'oranger.
Cette question du costume avait beaucoup inquiété Mme Husson, qui hésita longtemps entre la veste noire des premiers communiants et le complet tout à fait blanc. Mais Françoise, sa conseillère, la décida pour le complet blanc en faisant voir que le Rosier aurait l'air d'un cygne. ».
On retrouvera dans le dialogue de l’opéra cette même analogie animale, ainsi que d’autres emprunts à un bestiaire, révélant les fantasmes et frustrations des personnages.
Plus noir ? moins noir que l’original ? Certes le héros de Maupassant finit alcoolique invétéré, alors que celui de Britten, plus rebelle, ne semble pas condamné à la déchéance. Mais, malgré sa transgression éphémère, le prix de vertu ne risque-t-il pas de devenir un des membres étroits, fermés, obtus de cette communauté puritaine, engoncée dans ses principes, sûre de ses valeurs ? Aussi la transposition aux USA, dans une ville qui, on l’imagine sans peine, doit voter majoritairement pour le Tee Party, et fournir des militants au mouvement «abstinence only », est-elle une trouvaille et une réussite. Pelouse parfaitement tondue, maisonnettes immaculées, costumes colorés impeccables, supérette proprette, cérémonie réglée au cordeau, tout respire l’ordre, l’hygiène, la sécurité, la parfaite maîtrise des choses.

Mais dans cet univers si convenable, si convenu, le détraquement guette, comme dans les films de David Lynch : les micros se mettent à hululer dérangeant les discours artificiels ; l’horloge – emprunt à Ionesco – s’affole, précédant le dérèglement des sens dont sera victime le héros. L’utilisation de la vidéo, ailleurs souvent un gadget, devient ici partie prenante d’un univers contemporain où chacun guette l’éventuelle faute de l’autre, surveille les comportements, érige le mariage, la vertu, l’ordre moral en règles intangibles : la scène du « défilé » des prétendantes au rôle de Miss Vertu est à ces égards très réussie, chaque supposée « jeune fille » étant surprise en galante compagnie et en flagrant délit par les caméras de surveillance. En pleine harmonie avec le livret et toute l’œuvre de Benjamin Britten – P. Kaminski parle pour cet opéra d’un « remake comique de Peter Grimes » -, la mise en scène propose finement une réflexion sur la volonté sociale de broyer ce qui dépasse, de mettre tout en coupe réglée, d’uniformiser les comportements, de chasser sans pitié celui ou celle qui dérogent aux règles, de l’éliminer ou de le mettre au pas. Mais la fable, cruelle, est constamment teintée ici de tendresse, même si rien n’est caché des méthodes coercitives, de la violence entre les êtres que pallie l’apparence spécieuse de l’ordre : ainsi des rapports entre Albert et sa mère, vraie castratrice ou, à un degré moindre de la méchanceté des enfants.

Les personnages s’imposent à la façon des sculptures de Duane Hanson, figure de l’hyperréalisme et chroniqueur à la fois féroce et sensible de la vie quotidienne américaine. On songe à « Supermarket Lady » par exemple. De même, dans la mise en scène de Richard Brunel, couleurs, costumes (ah ! la tenue de communiant d’Albert !), attitudes, démarches, mimiques, accessoires (la tondeuse à gazon initiale, les poupées Barbie, la tiare de « la reine » de Mai, les légumes sous emballage, le drapeau déployé, le fauteuil de Lady B.…), évoquent une conception du monde, conforme à l’ « american way of live » : il est rare de voir sur une scène d’opéra un telle attention portée à chacun des protagonistes, dans un souci à la fois d’individualisation et de cohérence d’ensemble, renforcées par leur inscription dans un décor stylisé et plein d’humour. La direction d’acteurs se révèle exemplaire et on doit louer autant les talents de comédiens que de chanteurs des différents interprètes. Ils méritent tous d’être cités, tant la réussite collective tient aux qualités propres de chacun.

Dans le rôle du « rosier », c'est-à-dire du naïf à l’âme et au corps purs glorifié par les ligues de vertu, Sam Furness est parfait. Ses monologues sont servis avec un naturel touchant, où l’on perçoit le frémissement d’un esprit droit, écrasé par la censure morale, qu’un doute touche enfin et que l’appel de la vie terrorise et séduit à la fois. Sa belle voix de ténor émeut et force la sympathie. Le comédien est excellent : la face ahurie d’Albert cadrée serré, traquée, lors du banquet d’honneur par une caméra inquisitrice évoque celle d’un clown drôle et pathétique.

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Tamara Wilson effraie presque en Lady Billows Sous ses dehors impeccables, elle révèle une âme torturée, quasi hystérique. La partition lui impose des sauts vertigineux d’un registre grave à des aigus violents qui traduisent à merveille la déraison et les frustrations du personnage. La jeune soprano, entendue dans « Il Trovatore » en 2011 sur la même scène, met toute son énergie, ses grands moyens lyriques et un sens de la dérision à défendre ce rôle savoureux. Menant son comité à la baguette, elle dirige avec autorité le chœur des bien-pensants.

Susan Bickley joue Florence Pike, personnage aigre, acide, distillant doucereusement ses blâmes et ses oukases, porte-voix des éternels tartuffes : sa voix de mezzo et ses allures de vieille fille font merveille. En contraste, le soprano agile et aérien d’Ana James donne de la jeune institutrice Miss Wordsworth un portait vocal d’ingénue, délicieusement stupide.

Leurs trois compères ne sont pas en reste. Le célèbre ténor anglais, John Graham Hall qui, il n’y a guère, chantait le rôle titre, endosse celui de Mr Upfold, manifestant la continuité d’excellence entre l’école britannique de chant d’hier et celle d’aujourd’hui.
A ses côtés, Dawid Kimberg barytonne fièrement les clichés de sa pensée comme sans doute ses sermons dominicaux, flanqué, pour compléter le trio masculin du pouvoir moral, de la belle basse martiale du Wayne Tigges. Avec ses six personnages se réjouissant de leur choix spectaculaire, la fugue et le sextuor de l’acte I constituent un moment jubilatoire.

Craig Verm est Sid. Ce baryton que l’on a découvert aux Midis du Capitole en 2011 joue un tentateur tout en séduction et finesse. Sa voix ronde et chaude exprime parfaitement la sensualité et l’appétit de vie du personnage sans doute le plus équilibré de cette petite société. Le trio lyrique qu’il forme en contrepoint avec les deux jeunes gens – Albert et Nancy –laisse espérer pour notre héros des lendemains moins étroits. La jeune mezzo Daniela Mack donne au personnage de Nancy une humanité et une sensibilité bienvenues dans cet univers qui en est si dépourvu, comme l’illustre âprement le personnage de Mrs Herring qu’interprète avec une conviction distanciée Anne-Marie Owens. Les trois enfants du jour Fiona Brindle, Emma Warner, Joseph Mc Watters chantent bien et jouent avec naturel les petites pestes.


La formation à laquelle Britten réduit l’orchestre (15 musiciens) accompagne les personnages de commentaires ironiques, cocasses, ou par instants même lyriques. Chaque pupitre fait ainsi entendre de subtiles variations qui mettent en valeur les timbres divers : la flûte, le hautbois, le cor, le piano et les percussions… David Syrus était à la tête des musiciens toulousains en 2012 pour La Clémence de Titus de Mozart, et le 49° concours international de chant. Le Britannique, chef au RHO, va diriger Owen Wingrave de Britten (1971) pour l’Opéra National du Rhin en mars 2013. C’est dire qu’il connaît bien à la fois la fosse du Capitole et l’œuvre de Britten. Cette double familiarité explique la qualité musicale de la représentation.

Du bourg normand de Maupassant au village américain de Richard Brunel via celui, anglais, de Britten, la charge satirique n’a rien perdu de sa force et de son actualité contre les pharisiens de toute espèce. En modernisant intrigue et personnages, la transposition réjouit malicieusement tout en proposant une vision décapante d’une société lisse que la morale puritaine, loin de sauver, déshumanise. La musique de Britten pétille, avec une ironie jubilatoire ; l’orchestre du Capitole scintille de mille humours ; les chanteurs réjouissent par leur verve et leur savoureuse composition.
Une représentation exemplaire donc, saluée par un public conquis, enthousiaste, et qui doit pleinement rassurer ceux qui, à juste titre, défendent, bec et ongles, le spectacle vivant, et convaincre ceux - merci à eux - qui le subventionnent.

Jean JORDY

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Re: B. Britten, Albert Herring, Capitole Toulouse, 27/01/201

Message par Piero1809 » 04 févr. 2013, 08:50

Merci pour ce compte rendu détaillé qui donne envie de voir ce spectacle. Où se situe Albert Herring dans l'oeuvre de Britten, au début ou à la fin de sa carrière?

jeantoulouse
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Re: B. Britten, Albert Herring, Capitole Toulouse, 27/01/201

Message par jeantoulouse » 04 févr. 2013, 11:27

Brève chronolgie des opéras de Britten (1913-1976) . [source : Mille opéras de Piotr Kaminski ]:

Paul Bunyan, opérette 1941
Peter Grimes, opéra, 1945
The Rape of Lucretia, opéra, 1946
Albert Herring, opéra comique, 1947
[...]
Billy Bud, opéra, 1951
The Turn of the Screw, opéra, 1954
A Midsummer Night's Dream, opéra, 1960
[...]
Owen Wingrave, opéra, 1971
Death in Venice, opéra, 1973

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Renard
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Re: Britten - Albert Herring - Syrus/Brunel - Toulouse - 01/

Message par Renard » 13 févr. 2013, 21:32

David Syrus sera de retour pour le diptyque Owen Wingrave/Le Tour de l'Ecrou dans la saison 2014/15. Une bonne nouvelle.

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