Le personnage de Don Ottavio - A GARDER DISCUSSION DE FOND

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Le personnage de Don Ottavio - A GARDER DISCUSSION DE FOND

Message par DavidLeMarrec » 28 juil. 2005, 17:02

Chacun ici connaît mon intrépidité légendaire. Voici que j'arrache à l'oubli cette très belle tirade pour initier un fil :
Bajazet a écrit :Sur Don Ottavio maintenant (débat en forme de serpent de mer). D'abord il faudra m'expliquer en quoi son air "Il mio tesoro" est "un modèle d'inexpressivité" ! Les bras m'en tombent un peu, mais je continue à taper sur le clavier. Je nie qu'Ottavio soit un poltron, un personnage anti-héroïque, que sais-je ? Son registre stylistique est celui élégiaque ("Dalla sua pace") ou héroïque justement ("Il mio tesoro"), noble toujours: personnage aristocratique, résolument, dont le caractère est une noblesse délicate, en symétrie à celui de Don Giovanni, grand seigneur, mais aussi imposteur (c'est très vilain d'être infidèle, mais ça l'est sûrement plus encore de mentir).
Il me semble, et cela n'engage que moi, qu'avant de tirer des conclusions hâtives de type psychologique (Ottavio est cérébral, poltron, etc.), il serait plus raisonnable de concevoir le coupe Ottavio-Giovanni comme deux faces des m?urs aristocratiques, et je ne vois pas en quoi la tendresse lyrique d'Ottavio serait à disqualifier face à l'activisme érotique du protagoniste. J'ai toujours été frappé par l'intensité que mettait Fritz Wunderlich dans le rôle face à l'Anna de Grümmer (extraits en allemand, EMI) : comme s'ils étaient liés par une affection presque fraternelle, que l'intrusion de Don Giovanni perturbe en effet.
Simplement, le caractère aristocratique de Don Ottavio se trouve constamment marginalisé par les circonstances : il n'est pas dans l'action en effet, contrairement à Don Giovanni, mais son recours à la Loi est-il donc une source de ridicule ? Attend-on qu'il aille casser la gueule de Don Giovanni ? Il y aurait plutôt une sorte de dissociation de l'ancien idéal aristocratique (noblesse d'âme ET efficacité de l'action hardie) en deux figures masculines.
De ce point de vue, il n'est pas impossible qu'il y ait de la part du librettiste une sorte d'ironie, dans la mesure où l'action résolue par Ottavio se trouve sans effet du fait de l'enchaînement des événements. Mais cette ironie consiste-t-elle à disqualifier le personnage ? Je ne le crois pas. Pour prendre une comparaison, dans Phèdre de Racine, Thésée est constamment en porte-à-faux par rapport à la situation, impuissant à démêler la vérité et à agir avec équité, dira-t-on pour autant qu'il perd de sa dignité héroïque pour cette raison ?
En conclusion, j'ai toujours l'impression que la fascination qu'exerce légitimement mais peut-être aussi excessivement le personnage de Don Giovanni tend à fausser l'appréciation du caractère d'Ottavio, qui n'est pas une mauviette et un pantin. Enfin, il suffit d'écouter la musique, par exemple par Wunderlich ou Reti.
Pour les groupies qui le souhaiteraient, les T-shirts "Bajazet is my God" seront en vente à la sortie de la prochaine conférence/chouquetterie ODBienne.

Je n'hésite pas à le confesser, Ottavio est pour moi le personnage le plus fascinant de Don Giovanni. Mais pas du tout dans le même angle que chez Bajazet, puisque je ressens Ottavio comme une tête à claque façon Adorno, captivante par sa psychologie chez le premier, par sa ligne vocale chez le second.

A de suite ! [Edit : Enfin, à de suite, à de suite... Façon de parler. J'arrive, quoi.]


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Re: Le personnage de Don Ottavio

Message par EdeB » 28 juil. 2005, 17:11

DavidLeMarrec a écrit : COUPURE DU TEXTE
Je n'hésite pas à le confesser, Ottavio est pour moi le personnage le plus fascinant de Don Giovanni. Mais pas du tout dans le même angle que chez Bajazet, puisque je ressens Ottavio comme une tête à claque façon Adorno, captivante par sa psychologie chez le premier, par sa ligne vocale chez le second.

A de suite !


David - suiveur
Désolée, mais c'est l'objet d'un article que j'ai déjà écrit sur la question il y a quelques années, alors, en attendant de connaître son sort final, je me retire de la discussion....

PS : les discussions littéraires et historiques sur les livrets sont destinées à être mises dans "livrets". "On en parle" ce sont les sujets d'actu inclassables...

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Re: Le personnage de Don Ottavio

Message par DavidLeMarrec » 28 juil. 2005, 17:13

EdeB a écrit :Désolée, mais c'est l'objet d'un article que j'ai déjà écrit sur la question il y a quelques années, alors, en attendant de connaître son sort final, je me retire de la discussion....
C'est-à-dire ? Le sort de qui/quoi ?

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Re: Le personnage de Don Ottavio

Message par EdeB » 28 juil. 2005, 17:14

DavidLeMarrec a écrit :
EdeB a écrit :Désolée, mais c'est l'objet d'un article que j'ai déjà écrit sur la question il y a quelques années, alors, en attendant de connaître son sort final, je me retire de la discussion....
C'est-à-dire ? Le sort de qui/quoi ?
De l'article. S'il n'est finalement pas publié, il finira sans doute en dossier ODB pour enrichir le thème "Don Juan à l'opéra" récurrent dans les dossiers.

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Re: Le personnage de Don Ottavio

Message par DavidLeMarrec » 28 juil. 2005, 17:18

EdeB a écrit :
DavidLeMarrec a écrit :
EdeB a écrit :Désolée, mais c'est l'objet d'un article que j'ai déjà écrit sur la question il y a quelques années, alors, en attendant de connaître son sort final, je me retire de la discussion....
C'est-à-dire ? Le sort de qui/quoi ?
De l'article. S'il n'est finalement pas publié, il finira sans doute en dossier ODB pour enrichir le thème "Don Juan à l'opéra" récurrent dans les dossiers.
Ah, il n'est pas publié, d'accord, je n'avais pas compris. Enfin, si tu veux donner une ou deux pistes, comme ça, en passant, ce sera bienvenu.

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Message par DavidLeMarrec » 28 juil. 2005, 17:31

Je laisse donc de côté la brillante interprétation de Bajazet pour aborder le personnage, plutôt que sous l'angle du pendant de Don Giovanni, sous celui du rapport à Anna, ce qui ne mène pas aux mêmes conclusions, très clairement.




Il est vrai que, statistiquement d'une petite coudée au-dessus de Masetto qui en amuse peut-être quelques-uns, Ottavio ne séduit pas.
Il est vrai également qu'il ne fait rien, à part pousser plus ou moins bien ses deux airs. Il n'a aucun rôle dans l'action. Si, de servir de chaperon lors du Quatuor et lors du Final du I. :D

Toutefois, il a un rôle essentiel dans la révélation des psychologies, tout particulièrement de celle d'Anna, mais ce n'est pas ici mon sujet.

C'est pourquoi je vais m'attacher à son personnage à partir de quelque scènes dans lesquelles il intervient.
Bien évidemment, il s'agit d'une perception a posteriori, et je compte sur le concours bienveillant de Friedmund (qui a montré qu'il acceptait ce genre d'approche dans le fil mère/fils et dans Così notamment) au cas où EdeB viendrait diligemment me scalper pour mes impardonnables déformations (intervention que je souhaite au demeurant pour la tenue du fil ;) ). [Edit : Mince! Elle peut pas! :( Enfin, me scalper peut-être, mais pas le reste.]

***

Avant de commencer, il y a deux choses dont on ne doutera pas.
- l'amour de Donna Anna pour son père, qui semble assez incontestable
- l'attachement de Don Ottavio à Donna Anna, que ce soit pour la succession du père ou, plus vraisemblablement, par une affection véritable

Quant au reste, tout est permis par le texte...

Exemples :


N°2 : Duetto

Recitativo secco

- Arrivée d'Ottavio après la mort solitaire du père. Ce duel, même s'il a lieu entre deux bretteurs consentants, ressemble clairement à un assassinat ? surtout qu'il y a violation de domicile et emprunt illégal de matériel, ce qui est MAL. Le son tradito m'a toujours semblé ambigu. Ayant désiré se battre sur-le-champ (c'est le cas de dire), le Commandeur peut difficilement se prétendre trahi par Don Giovanni. En revanche, par ceux qui sont planqués dans l'antichambre pour ne pas prendre un mauvais coup, peut-être. Il est merveilleux de constater à quel point le public domestique afflue lorsque le meurtre est consommé...

- Le court récitatif qui précède la découverte du corps - Ah, del padre in periglio, al soccorso vogliam - suggère que Donna Anna a dû sortir pour aller réveiller Don Ottavio.
=> Non seulement on peut imaginer que si Don Giovanni a pu entrer, c'est qu'Ottavio est peut-être attendu comme chez Tirso pour une consommation préalable à la cérémonie (avec apparemment, de chaque côté, moins d'enthousiasme, si bien qu'on peut extrapoler sur un piège tendu à Ottavio, pour ceux qui auraient des fantasmes de mises en scène inventives),
=> mais en plus Don Ottavio n'était même pas dans la chambre d'Anna, et dormait comme un loir.

- Arrivant opportunement après la bataille, le voilà qui se met à faire des déclarations grotesques (je l'imagine bien en pyjama, le bonnet de nuit sur les yeux, tenant une épée à l'envers, pas vous?). On sait qu'il est trop tard, mais ce n'est pas une forme d'ironie tragique, bien plus une révélation sur la caractère vain du personnage et de ses déclarations : on a dû le tirer du lit, et maintenant, encore endormi, il se veut brave devant le cadavre déjà franchement refroidi.
- Cette longueur à réagir a d'ailleurs quelque chose de suspect. Une fois débarrassé de l'ombre du père, comme il le suggère en s'y substituant dans le duetto ( Hai sposo e padre in me., il gagne que la fille ne peut le faire revenir sur sa promesse, et doit même employer un zèle religieux à satisfaire ses volontés. Sa première réplique devant le corps n'est d'ailleurs pas Signore! mais Signora!, ce qui classe assez nettement les priorités.


Recitativo accompagnato

Ce récitatif est pour moi la scène la plus fascinante de tout Don Giovanni (oui, je suis bizarre, je sais).

- Anna s'évanouit. A ce moment, Ottavio se penche sur elle et ne trouve rien de moins à dire que Sposa !, une marque de satisfaction assez éloquente, il me semble, même s'il se reprend aussitôt pour un plus chaste Amica! qui la satisferait sans doute mieux pour s'éveiller.

- Au réveil, Ottavio prend symboliquement la place du père en écartant le cadavre : Celate, allontanate agli occhi suoi quell'oggetto d'orrore. C'est ici qu'Anna lui jette à la figure le Fuggi crudele, devant cette désinvolture, ou cette hâte concupiscente, insupportables en ce moment.


Duetto

- L'attitude d'Anna fait en effet sentir bien des réticences vis-à-vis d'Ottavio. La prétendue confusion : Fuggi, crudele, fuggi! / Lascia che mora anchi'io / Ora che è morto, oh Dio! / Chi a me la vita die'! est assez éloquente, il me semble. En somme, elle semble renvoyer Don Giovanni et Don Ottavio dos à dos, comme les assassins de son père, l'un par l'épée, l'autre par la couardise. Dans sa quête de vengeance, elle n'a de cesse de les opposer, et de réclamer à Ottavio son application. Les serments qu'elle lui arrache sans cesse me semblent avoir pour visée de se venger des deux, l'idéal étant un duel, où l'on peut s'entre-tuer.

- Dans ces circonstances, Ottavio se révèle de façon assez stupéfiante. J'adore le Dalla sua pace, qui nous présente ce petit être mou et visqueux, qui tente vainement de se convaincre de bravoure : E mia quell'ira. Mais il faut vraiment qu'il se le dise, pour y croire ? et sur quelle musique ! J'attends vainement un interprète qui rende cette dimension du personnage. Cet air est d'une ironie fabuleuse !

- Tout cela ne fait que prolonger le duetto, en somme. On sait bien que, par convention, le texte est souvent à peu de choses près identique pour les protagonistes des ensembles (intelligibilité et facilité de composition pour le poète), et que, parfois, on peut prendre au second degré les observations qui sont faites. C'est exactement ainsi que je ressens ce duo, où Ottavio me paraît terrifié du serment qu'il est obligé d'accepter. Ottavio est un peu le Barnaba du pauvre, Anna-Gioconda lui abandonne son corps contre le pacte, sauf qu'ici Ottavio est forcé au pacte plus que l'inverse... Ce qui me fait penser cela ? A aucun moment dans l'opéra Ottavio ne propose de se battre, excepté lors de sa première réplique, lorsque le combat est fini ? et ce, malgré les suppliques d'Anna.
Evidemment, ce refus de faire justice soi-même peut nous faire revenir à l'idée de Bajazet, à savoir le pendant policé et civilisé d'un Don Giovanni sauvage, mais le manque de panache global du personnage et son traitement musical me font plutôt penser le contraire.


Le reste (pour ne pas faire réplique par réplique...)

- Puis il y a tous ces détails qui font d'Ottavio un couard. Il ne va pas souffleter Don Giovanni, non, non, il brandit un pistolet, l'arme du brave par excellence, avec lequel il le pousse à s'enfuir... Quant à la demande en justice, plus lente encore que la justice divine, elle est du plus parfait ridicule. Le pire étant qu'Ottavio méprise cordialement ses compagnons, puisqu'à la suite du sextuor, il parle uniquement des torts faits à Donna Anna avant de s'éclipser. Même vis-à-vis de Donna Anna, ses pensées se tournent d'abord vers ses intérêts, témoin le goujat et passablement odieux Ohimè! Respiro!, qui témoigne d'un plus grand souci pour la réussite de sa nuit de noces que pour la vie du beau-père et l'état psychologique de sa fille.
Là où Ottavio donne sa meilleure part, c'est dans bien Il mio tesoro, qui recèle une émotion sincère. Et qui est probablement sa plus belle contribution musicale de l'opéra, d'ailleurs.

- Ce qui corrobore ces observations, c'est avant tout la réticence d'Anna pour épouser Ottavio (jeune fat de bonne famille ou vieux croûton rassis ami du père, je ne sais), n'ayant cesse de repousser la date, et ne s'offrant finalement, contrainte et forcée par le poids de volontés devenues dernières, auxquelles il lui est impossible de se soustraire, qu'en contrepartie du sacrifice de l'un de ses deux ennemis. Elle pousse ainsi sans cesse Ottavio au combat contre Don Giovanni. Or sai chi l'onore au premier chef.


J'attends toujours un interprète qui mettrait en valeur cette complexité d'Ottavio. En attendant, je me contente de la beauté vocale de certains.


Ottavio est pour moi un personnage odieux, mais j'avoue une fascination sans borne pour cette figure si bien assimilée au drame, sans une once de grotesque, et dans sa part seria qui plus est !

Evidemment, ma perception est celle d'un homme arrivant après le romantisme et le soupçon, et je me doute que nos érudits dix-huitiémistes sauront trouver des explications plus satisfaisantes à ces bizarreries.


Amusez-vous bien, jeunes gens !

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Message par bajazet » 28 juil. 2005, 18:22

C'est la corne d'abondance qui prospère en Guyenne !
Merci à David pour tant de matière à réflexion. Je précise que mon ancien commentaire s'inspirait d'analyses de Rémy Stricker (Mozart et ses opéras, Gallimard).

Maintenant ? Qu'y a-t-il donc de si troublant dans l'hypothèse qu'Anna ait dû aller réveiller Ottavio ? Et sur quoi se fonde cette version ("il dormait comme un loir")? Parce qu'elle met du temps à revenir ? Merci de préciser, je ne saisis pas bien l'enjeu.

Et d'où vient cette idée de "couardise" ?

Je ne vais pas tout reprendre de ce qui vient d'être développé. Juste un point :
DavidLeMarrec a écrit :J'adore le Dalla sua pace, qui nous présente ce petit être mou et visqueux, qui tente vainement de se convaincre de bravoure : E mia quell'ira. Mais il faut vraiment qu'il se le dise, pour y croire ? et sur quelle musique ! J'attends vainement un interprète qui rende cette dimension du personnage. Cet air est d'une ironie fabuleuse !
Je n'approuve pas ce que je considère comme une (amusante) surinterprétation. Le texte d'abord : c'est l'expression littérale d'une sorte de sympathie fusionnelle avec Anna, jusqu'à la mort (souligné par la musique comme chacun sait). De mon point de vue, "e mia quell'ira" ne doit pas être compris indépendamment de la strophe entière, qui veut dire : je suis tout à elle, j'épouse tous ses désirs. Or justement ?

Je vois bien de l'ironie, mais pas celle que tu désignes : l'attachement d'Ottavio pour Anna est tout sauf érotique. On vient d'entendre le grand récit de la nuit précédente, où le bouleversement profond d'Anna a manifestement d'autres causes que la perte du père. De mon point de vue, le rayonnement physique, carnassier de Don Giovanni, sa brutalité sans doute a troublé Anna (et je ne vais pas plus loin), révélant dans la violence un autre horizon de désir que la perfection chevaleresque d'Ottavio, qui justement exhale son amour sur un registre sublime, de climat presque religieux.

L'ironie donc (et ironie ne veut bien sûr pas dire que le personnage soit ridicule), c'est que cet attachement dévot pour Anna n'est plus de saison dans un contexte où Don Giovanni attise le feu de la sexualité. (Vous aurez compris que je me range à l'interprétation d'une Anna qui n'est pas indifférente au protagoniste, et dont la furie à poursuivre l'assassin est au moins équivoque). Bref, Ottavio est littéralement intempestif, comme "Dalla sua pace" est une espèce d'enclave élégiaque, suspendue, contemplative très exactement, très différente du climat des autres airs. (Le film de Losey proposait pour cet air une mise en scène de cette solitude d'Ottavio qui m'avait parue très bien vue).

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Message par DavidLeMarrec » 28 juil. 2005, 19:01

Après le professeur de logique qui me fait remarquer mon insoumission aux cadres prescrits, voici le professeur de lettres en train de dépecer impitoyablement mon argumentation.
Enfin un peu d'animation ! :lightsabre:

(non, non, ce n'est pas une mission pour vocaliseman non plus, pas à ce point)

bajazet a écrit :Je précise que mon ancien commentaire s'inspirait d'analyses de Rémy Stricker (Mozart et ses opéras, Gallimard).
Ah, ben moi, ça s'inspire du Petit David Animé en un seul tome (un peu ensombrant au demeurant). :(
Hélas toujours indisponible en in-octavo.

Maintenant ? Qu'y a-t-il donc de si troublant dans l'hypothèse qu'Anna ait dû aller réveiller Ottavio ? Et sur quoi se fonde cette version ("il dormait comme un loir")? Parce qu'elle met du temps à revenir ? Merci de préciser, je ne saisis pas bien l'enjeu.
Eh bien, c'est tout simple. On a un personnage qui manie mieux le pistolet et la justice que l'épée, qui a intérêt à ce que le père de Donna Anna meure, et qui arrive bien après le meurtre, en faisant le serment de se battre sur le champ déserté.
Je peux imaginer que Da Ponte ne l'ait pas voulu, mais je trouve ça à la limite du comique.

Et d'où vient cette idée de "couardise" ?
Simplement de l'accumulation des refus de réaliser soi-même la vengeance. Ottavio aurait pu sortir son épée au final du I et Don Giovanni, démasqué, s'enfuir. Ce n'est pas exactement comme cela que tout se passe.
Après le sextuor, Don Ottavio pourrait faire un air héroïque (Il mio tesoro l'est a minima), ou promettre d'aller sur-le-champ se venger, non, il va déposer un recours. Vous savez comment on fait une assignation ?
1) http://tinyurl.com/85e6y
2) http://tinyurl.com/bfrwd
3) http://tinyurl.com/e4ckg
Vous voyez l'homme brave, bouillonnant de faire justice...

Et puis surtout, Dalla sua pace, où Ottavio tente de se convaincre qu'il a besoin de cette vengeance, ce dont il n'est a priori pas du tout persuadé.

Je n'approuve pas
Je le sais bien ! C'est bien pour cela que l'exercice est amusant.

ce que je considère comme une (amusante) surinterprétation.
Evidemment. Je suis l'homme à la corne, l'ho-o-omme à la co-o-orne.


Le texte d'abord : c'est l'expression littérale d'une sorte de sympathie fusionnelle avec Anna,
Tout à fait. Sauf qu'aucune posture d'Ottavio ne le corrobore dans l'ouvrage. C'est justement de là que naît ma perplexité.

jusqu'à la mort (souligné par la musique comme chacun sait).
Mais encore ? Je ne vois pas précisément ce à quoi tu fais allusion.

révélant dans la violence un autre horizon de désir que la perfection chevaleresque d'Ottavio, qui justement exhale son amour sur un registre sublime, de climat presque religieux.
Je trouve en effet ton interprétation passionnante. Elle est hélas incompatible avec les pistes que je proposais, sinon je l'intègrerais bvien volontiers.

L'ironie donc (et ironie ne veut bien sûr pas dire que le personnage soit ridicule),
Ottavio est plus que ridicule, je dirais inquiétant.

Bref, Ottavio est littéralement intempestif
Effectivement.


Merci pour ces lumières, cher Pr Bajazet. :brevet:

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Message par bajazet » 28 juil. 2005, 19:16

Je reste troublé par cette histoire de recours légaliste "a chi si deve", qui ruine objectivement mon trip aristocratique ?

D'autre part, je faisais allusion au "Morte mi dà", avec tenue sur "morte", comme dans le ch?ur final, avec cette béance (© Seventies) sur "la morte". Je ne dirais pas que cela fait d'Ottavio une figure suicidaire hantée par la mort, ce serait absurde. Mais le fait que Mozart ait ainsi mis la chose en relief (conclusion de l'air) leste le personnage d'un poids émotionnel dans sa contemplation qui m'émeut beaucoup, pour peu que l'air soit chanté avec goût et un certain sens du mystère.


P.S. Quels interprètes apprécies-tu, Davide mio ?

Qui connaît le rôle intégral par Wunderlich (Vienne, 1963 je crois, avec Karajan)? Je ne l'ai jamais entendu.

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Message par DavidLeMarrec » 28 juil. 2005, 19:33

bajazet a écrit :Je reste troublé par cette histoire de recours légaliste "a chi si deve", qui ruine objectivement mon trip aristocratique ?
Pas forcément, si on considère qu'Ottavio incarne justement le modèle policé qui ne fait pas justice lui-même. Habité par l'idée de justice, et prêt pour cela à recourir à l'arbitrage d'un tiers - à l'opposé de la force brute de Don Giovanni qui occit le Commandeur sur un pique de vanité.

D'autre part, je faisais allusion au "Morte mi dà", avec tenue sur "morte", comme dans le ch?ur final, avec cette béance (© Seventies) sur "la morte". Je ne dirais pas que cela fait d'Ottavio une figure suicidaire hantée par la mort, ce serait absurde. Mais le faait que Mozart ait ainsi mis la chose en relief (conclusion de l'air) leste le personnage d'un poids émotionnel dans sa contemplation qui m'émeut beaucoup, pour peu que l'air soit chanté avec goût et un certain sens du mystère.
C'est un effet musical réussi, à défaut d'être follement raffiné ou original, mais il peut aussi conforter ma vision des choses : Ottavio est pétrifié par l'idée de sa mort - ce qui explique d'une part sa tiédeur à la vengeance, d'autre part sa hâte à faire disparaître le cadavre, plus encore pour lui-même que pour Donna Anna.

Ce qui me trouble, c'est que je ne trouve rien qui puisse interdire cette interprétation-là. 8O

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