Leopold Mozart - Missa Brevis - De Marchi - CD Aparté 2019

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EdeB
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Leopold Mozart - Missa Brevis - De Marchi - CD Aparté 2019

Message par EdeB » 05 mai 2019, 12:19

Leopold Mozart – Missa Solemnis [ex-KV. 115 / 166d]

Arianna Vendittelli – soprano
Sophie Rennert – alto
Patrick Grahl – ténor
Ludwig Mittelhammer – basse

Das Vokalprojekt (chef de chœur : Julian Steger)
Bayerische Kammerphilharmonie
Alessandro De Marchi – direction musicale

CD Aparté, 2019.


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« Parmi les compositions manuscrites de M. Mozart qui ont acquis quelque notoriété, il faut signaler principalement de nombreuses pièces contrapuntiques et autres choses sacrées ; puis une grande quantité de symphonies, les unes à 4 seulement, les autres pour tous les instruments habituels ; également plus de trente grandes sérénades, qui contiennent des solos pour différents instruments. Il a aussi écrit de nombreux concertos, par exemple pour la flûte traversière, le hautbois, le basson, le cor, la trompette, etc, quantité de Trios et Divertimenti pour différents instruments ; ainsi que douze Oratorios, une multitude de pièces théâtrales, et même des Pantomimes ; signalons particulièrement certaines pièces de circonstance, comme : une musique militaire avec trompettes, timbales, tambours et fifres [Pfeiffen], en plus des instruments habituels ; une musique turque ; une musique avec un clavecin monté en acier ; et enfin une musique pour voyage en traîneau, avec cinq grelots de traîneau ; sans parler des marches, des "Nachtstücke" [litt. : "pièces de nuit"], de plusieurs centaines de Menuets, de danses d’opéra et autres petites pièces semblables. » (Traduction française de F. Roussel, 2016)

Ainsi Leopold Mozart (1719-1787) détaillait-il l’étendue de son œuvre en 1757, dans une présentation des forces musicales de Salzbourg, publiée dans l’Historisch-Kritische Beyträge zur Aufnahme der Musik. Si l’on ne peut absolument lui attribuer la responsabilité de ce texte anonyme, l’auteur semblait bien connaître le compositeur… Hélas, de cette pléthore de partitions, peu nous ont été transmises, car il ne nous reste d’une douzaine de messes, litanies, œuvres religieuses mineures, oratorios, cantates et airs sacrés et profanes ; environ soixante-dix symphonies et une douzaine d’œuvres orchestrales, etc. Rien qui ne puisse se comparer à ce que Leopold Mozart déclarait avoir composé…

La grande messe de Leopold Mozart que nous propose le label Aparté est donc une sortie discographique d’autant plus cruciale pour réévaluer l’impact musical du natif d’Ausgburg, bien que cette Missa Solemnis ne soit pas tout à fait inconnue. (En 1982, Roland Bader en avait gravé une version désormais épuisée, dans laquelle se distinguait Arleen Auger.)

D’autant plus que la réalisation musicale est de tout premier ordre. A la tête de la Bayerishe Kammerphilharmonie, encore jeune phalange d’Augsbourg qui se distingue par son énergie et sa finesse, Alessandro De Marchi caractérise avec jubilation les bigarrures séduisantes d’une œuvre oscillant entre élans dramatiques et intériorisation parfois douloureuse, assurance et demi-teintes, concision étonnante et alternances fulgurantes entre solistes et chœurs (comme les Agnus Dei et Dona nobis pacem) où le discours fuse sans redondances. L’articulation du discours confère une grande clarté aux richesses mélodiques et dynamiques de la partition. Un quatuor de solistes homogène participe de cette réussite : distinguons plus particulièrement Arianna Vendittelli qui s’illustre dans un Sanctus aérien et virtuose où la flûte festonne, et Patrick Grahl qui confère une liesse mémorable à l’exultant et concertant Et resurrexit. Quant au chœur Das Vokalprojekt, nulle chausse-trape ne les entrave dans leur élan expressif. A l’égal de l’orchestre, ils mènent cette messe jusqu’à sa conclusion lapidaire et obscurément résignée.

S’il est impossible de dater précisément la majeure partie de la production musicale de Leopold Mozart, celui-ci aurait été actif principalement avant la naissance de ses deux derniers enfants, sacrifiant ensuite sa carrière de compositeur pour se consacrer à leur éducation, comme se le rappelait sa fille Nannerl en 1792. Toutefois, on sait qu’il composa encore jusqu’en 1767 ou 1772, ainsi que l’attestent certaines allusions de sa correspondance. Ce qui est plus certain, c’est sa notoriété européenne, acquise dès 1755 : en témoigne l’offre de devenir membre de la Corresponderienden Societät der musicalischen Wissenschaften de Leipzig. Bien sûr, sa célèbre Méthode de violon, publiée pour la première fois en 1756, en fit une personnalité musicale reconnue, tant pour ses talents de pédagogue que sa science musicale.

Comme l’a résumé Sea Hwa Jung dans ses travaux sur la musique chorale de Leopold Mozart, la Missa Solemnis en ut majeur (référencée LMV I:C2, Seiffert 4/2 ou Carlson IA2b) incorpore une partie de la Missa Brevis en ut majeur (LMV I:C2a ou Carlson IA2a, et ex-KV1 115 / KV.6 166d) composée avant 1764 par Leopold et très longtemps attribuée à Wolfgang.
La partition de la Missa Brevis (Kyrie, Gloria, Credo et neuf mesures du Sanctus) avait été achetée en manuscrit par l’éditeur Johann Anton André d’Offenbach à Constanze Mozart en 1800. En 1869, Ludwig von Köchel catalogua cette messe, considérant qu’elle appartenait à la production de Wolfgang, et la datant du début des années 1770. Le manuscrit ayant été perdu, on pensa longtemps que l’œuvre était une sorte d’exercice de contrepoints réalisé par Wolfgang après sa rencontre avec le Padre Martini à Bologne. Cependant, dès 1937, Alfred Einstein y perçut l’influence salzbourgeoise de Michael Haydn et Joseph Eberlin. Ce n’est qu’en 1971 que le musicologue Karl Pfannhauser découvrit que cette partition avait été réutilisée par Leopold dans sa Missa Solemnis. Wolgang étant alors âgé de 8 ans, cela remettait donc toute l’attribution en question… En 1975, une vente de Sotheby’s fit enfin connaître le manuscrit autographe. Le doute était enfin levé.

En transformant sa messe brève en messe solennelle, Leopold substitua flûtes, cors, trompettes, timbales et cordes au continuo originel. Il y rajouta évidemment des sections musicales afin de la développer et transforma la partition antérieure. La destination probable de cette messe à l’abbaye de Saint-Pierre de Salzbourg (et non à la cathédrale, comme le montre l’intrumentarium) explique-t-elle cette riche orchestration et la sophistication de certains effets ?

La profonde originalité de cette messe, qu’avaient auparavant notée les musicologues victimes de la mauvaise attribution, est manifeste. Tranchant sur les habitudes musicales de la Cour de Salzbourg, cette « messe-cantate » de style napolitain en stile misto fait se succéder « des chœurs polyphoniques avec des parties solistes alternant entre caractère concertant ou traitement en aria ». L’œuvre se caractérise par sa grande fluidité, son dynamisme faisant se conjuguer syncopes réitérées et tempi variés ; sa maîtrise du contrepoint éclate dans la grande fugue. Notons une approche qui se fonde parfois davantage sur la structure musicale (en forme sonate) que sur le texte et une individualité souterraine qui casse donc les codes attendus. L’attention aux détails ne manque pourtant pas, tels ces effets d’échos modulés avec subtilité (avec les mélismes inversés d’« ascendit / descendit »), sorte de leitmotiv avant la lettre. De prime abord, le Kyrie est ainsi d’une originalité manifeste en ne suivant pas l’usuelle structure en trois parties.

Contrairement aux jugements dénigrants portés sur Leopold compositeur – d’ailleurs souvent énoncés pour élever d’autant plus son fils – ce Mozart-ci est donc très au courant des dernières évolutions du courant musical européen, à cheval entre formes polyphoniques ou imitatives et passages plus déclamatoires. Leopold se considérait d’ailleurs comme un compositeur écrivant dans le style « le plus nouveau », et il n’hésite pas à mélanger les influences, comme on le voit ici. Son Crucifixus tout de grisaille et de tension n’utiliserait-il pas trompettes et timbales en suivant l’usage des musiques funèbres viennoises ?

On espère désormais que ce bien beau disque permettra une intégrale de la musique religieuse de Leopold Mozart, tant admirée par son fils. En effet, Wolfgang n’hésita pas à lui demander d’envoyer ces partitions pour les faire jouer dans le cercle si connaisseur du baron van Swieten, bien qu’il en ait parfois retouché l’instrumentarium, moins conforme à l’évolution du goût. En rendant ainsi hommage à l’enthousiasme du génie de Salzbourg, Aparté remettrait à sa juste place Leopold Mozart, compositeur très estimé en son temps, mais trop oublié du nôtre, et qui tint un rôle irremplaçable dans la formation de l’imagination musicale de son illustre rejeton.

Emmanuelle Pesqué


Cette messe sera donnée le 19 mai prochain à Augsbourg, ville natale de Leopold ; ce qui sera l’un des points culminants du festival pour célébrations des 300 ans de la naissance de Leopold Mozart.
Notons aussi que si Augsbourg a désormais toute sa place dans le réseau des villes mozartiennes, le Mozarteum de Salzbourg présente à la Maison du Maître de Danse, ancienne demeure des Mozart, une riche exposition, Leopold Mozart, Musiker, Manager Mensch (Leopold Mozart, musicien, manager, homme). Son passionnant catalogue bilingue (allemand-anglais) est indispensable à toute bibliothèque mozartienne de qualité.

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Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. - M. Leiris
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