Page 1 sur 1

Rusalka : discographie comparée

Posté : 03 févr. 2019, 13:55
par Lucas
Au moment où Rusalka est à l’affiche de l’ONP, voici une petite discographie sélective et subjective avec par ordre de préférence :

1-Neumann 1983 : Souvenir d’un séjour à Prague où la discussion s’engage pour savoir quelle était la meilleure version de Rusalka. Histoire de faire mon petit frimeur, je cite nonchalamment la version Chalabala pour « faire chou blanc ». «Très belle version mais il y a mieux avec Neumann» me répondent en chœur les clients et le patron qui joint immédiatement le geste à la parole en posant sur sa platine le duo final de cet enregistrement. A genoux ! Difficile de résister à la Rusalka frémissante de Gabriela Beňačková dont le timbre de lait évoque les fastes de Kiri Te Kanawa comme au “prince” altier de Wieslaw Ochman qui avait déjà gravé sous la baguette de Kubelik un bouleversant Stabat Mater de Dvorak. La Jezibaba d’une noirceur terrifiante de Soukoupova, le Vodnik très sombre de Richard Novák (qui n’a pas tout à fait le creux dans le grave de Haken) et la princesse étrangère crucifiante de Drahomíra Drobková, même s’ils n’égalent pas toujours leurs devanciers des années 50, restent de très grande école. Le tout sous la battue sentant bon le terroir de Neumann dirigeant une Philharmonie tchèque rompue à ce répertoire. Sans oublier une très belle prise de son. Bref, un « must »

Image

2- Chalabala 1961 : Voici une version auréolée de toutes les récompenses imaginables (« 10 de Répertoire », « Choc du Monde de la musique », « Diapason d’or ») que je ne place en seconde position qu’en raison d’une prise de son, fort bonne au demeurant mais n’égalant pas les standards modernes. Peut-être aussi suis-je plus sensible au timbre crémeux de Beňačková qu’à la voix très belle et pure de Šubrtová, campant une femme-enfant d’une pudeur inédite. Ivo Židek qui, par son émission haute, sa couleur vocale et sa grande élégance, évoque un peu le jeune Alfredo Kraus (bon là, c’est pour convertir Placido à ce répertoire … Au moins j’aurai tout essayé) lui donne une réplique splendide tout comme le Volnik d’une noblesse stupéfiante d’Eduard Haken qui domine son sujet grâce à son vrai timbre de basse profonde. Remarquables Ježibaba et princesse étrangère de Marie Ovčáčíková et Alena Míková. Et « cerise sur le gâteau », la direction très cursive et d’une poésie inouïe de Chalabala domine la discographie. Peut-être parce que le chef tchèque a parfaitement compris que la saveur de l’orchestrration de Dvořák repose avant tout sur deux pupitres : les altos (ce n’est pas pour rien que le compositeur commencera sa carrière en tant qu’altiste en 1862 au Prager Kapelle qui sera ultérieurement intégré au nouvel orchestre du Théâtre provisoire de Prague) et des bois. Spécificité que de nombreux chefs internationaux oublieront un peu vite …

Image

3- Welser-Möst 2008 : La direction internationale, la voilà et la comparaison avec Neumann et Chalabala est éloquente tant Welser-Möst s’appuie avant tout sur les pupitres des violons, violoncelles et cuivres. Ce n’est pas mauvais pour autant en raison de la théâtralité jamais clinquante du chef mais les couleurs orchestrales sont davantage celles du répertoire allemand. Néanmoins cette version propose un magnifique couple ténor/soprano avec le jeune Beczala, aux couleurs idéalement Mitteleuropa et à la voix mixte glorieuse, et Camilla Nylund qui renouvelle le miracle de Šubrtová avec une voix plus pure encore et captée dix ans avant sa prestation à la Bastille. Entourage de bon aloi (Alan Held, Birgit Remmert, Emily Magee, qui, à l’époque, avait encore toute sa voix) mais n’égalant pas les grandes références tchèques. Bref, une version passionnante pour le couple vedette avant tout dans un très bon live attentivement masterisé par Orfeo

Image

4-Mackerras 1998 : C’est probablement la version la plus médiatisée de Rusalka mais, à mon avis, ce n’est pas la meilleure. Principalement en raison d’une erreur de casting étonnante : le choix de Ben Heppner qui est le plus mauvais prince de cette discographie. En effet, le rôle a été écrit pour un ténor lyrique au haut-médium rayonnant tant son centre de gravité se situe en haut du spectre et exige une émission très souple et une parfaite maitrise de la voix mixte. Tout l’inverse de Ben Heppner, ténor dramatique remarquable chez Wagner, mais dont l’émission reste beaucoup trop lourde pour ce répertoire. Sans parler du fait que la partition s’inscrit dans ses plus mauvaises notes. On a donc un Tristan égaré chez Dvorak. Dommage pour Renée Fleming au timbre plus « gorgeous » que jamais et qui s’implique beaucoup dans un rôle qu’elle a chanté sur toutes les scènes du monde. Malheureusement, sur la durée, on peut se demander si cette Rusalka n’est pas un peu trop maquillée pour rendre crédible l’innocence de l’héroïne. A vrai dire, j’y prends un plaisir coupable un peu comme à l’audition du « Caro nome » de Leontyne Price mais est-ce vraiment le personnage ? Face à elle, le Volnik un peu terne de Franz Hawlata et la princesse étrangère trop métallique d’Eva Urbanová appellent bien des réserves. Ce ne sera pas le cas de Dolora Zajick, absolument idéale d’ironie mordante. Enfin la direction de Mackerras est assez clivante tant le chef australien a tendance à arrondir les angles et à ralentir les tempi pour trop miser sur le simple hédonisme sonore. C’est très beau mais est-ce toujours du Dvorak ? Une chose est certaine, cette version, très internationale, fut fraichement accueillie en République tchèque.

Image

5-Krombholc 1952 : Voici une Rusalka sans Rusalka tant la prestation acide de timbre et terriblement vindicative de Ludmila Červinková est décevante. C’est d’autant plus regrettable qu’on y entend, et de loin, le meilleur prince de la discographie avec Beno Blachut : timbre de velours, couleurs d’une variété stupéfiante, sens du mystère entretenu par des pianissimi résultant d'une maîtrise exceptionnelle de la voix mixte … Tout y est et l’on entend l’une des plus grandes prestations de ténor jamais enregistrée. Marta Krásová, Marie Podvalová et Eduard Haken, quant à eux, sont en tout point, exceptionnels et la battue de Krombholc, plus rapide que d’habitude n’appelle que des éloges même si elle n’atteint pas la poésie de Chalabala. Prise de son mono correcte sans plus.

Image

A noter enfin que tous ces enregistrements dans les éditions correspondant aux visuels ci-dessus comprennent un livret traduit en français à l'exception de Welser-Möst

Re: Rusalka : discographie comparée

Posté : 03 févr. 2019, 15:57
par dge
Je ne connais pas toutes ces versions. J'aime beaucoup la version Mackerras et Fleming dans ce rôle. Mais la version Neumann a un surplus d'authenticité qui se perçoit très bien, plus slave, plus près de l'esprit de l'oeuvre qui font qu'on peut la préférer.

Re: Rusalka : discographie comparée

Posté : 03 févr. 2019, 17:14
par Lucas
dge a écrit :
03 févr. 2019, 15:57
Je ne connais pas toutes ces versions. J'aime beaucoup la version Mackerras et Fleming dans ce rôle. Mais la version Neumann a un surplus d'authenticité qui se perçoit très bien, plus slave, plus près de l'esprit de l'oeuvre qui font qu'on peut la préférer.
Fleming est remarquable mais je la trouve un peu trop sophistiquée

Mais c'est surtout Ben Heppner qui pose problème tant la voix mixte ne fait pas partie de son univers sonore. Et puis surtout son émission est si lourde ... La comparaison avec Blachut dans l'entrée du prince (CD 1 plage 8 et 9 de l'enregistrement de Krombholc et CD 1 plage 12 et 13 chez Mackerras) est terrible pour lui et il suffit d'aller sur les sites de streaming pour s'en convaincre

Sinon, il faut absolument écouter Chalabala absolument magique et très correctement enregistré (c'est l'une des premières gravures stéreo de Supraphon)

Re: Rusalka : discographie comparée

Posté : 03 févr. 2019, 17:49
par Loïs
j'ai aussi des extraits (d'une version complète?) d'une version de Bratislava dirigée par Lenard ou Tynsky Bartosova dans le rôle titre.

Re: Rusalka : discographie comparée

Posté : 11 févr. 2019, 09:22
par Ernesto
Merci beaucoup pour cette discographie qui vient à point dans l'actualité de Rusalka. C'est une très belle oeuvre. Je me souviens avoir entendu Gabriela Benackova dans Amélia du Bal Masqué à Bastille en 1993.