Les Ballades de Monsieur Brassens - A. Marzorati/Les Lunaisiens - CD Muso 2018

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EdeB
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Les Ballades de Monsieur Brassens - A. Marzorati/Les Lunaisiens - CD Muso 2018

Message par EdeB » 19 nov. 2018, 17:12

Les Ballades de Monsieur Brassens

Le Temps (Justin Gensoul / Anonyme, vers 1840)
Saturne (G. Brassens)
L’amour facile (Charles Gilles / François Masini, vers 1840)
Las que nous sommes misérables (Philippe Desportes / Chansonnier de Chardavoine, 1576)
Viens ma mie, viens ma vie (Anonyme / Chansonnier de Chardavoine, 1576)
La Mort (Raoul Ponchon / Anonyme, vers 1920)
A son âme (Pierre de Ronsard / sur l’air Hellas, je pers mes amours, 1586)
La religieuse (G. Brassens)
Dépité, j’ai quitté – Chanson dite d’Henri III (Anonyme / Deuxième chansonnier de Chardavoine, 1588)
Ce petit air badin (Alexis Piron / sur l’air n°913 de La Clé du Caveau)
Air des 3 notes (Jean-Jacques Rousseau, éd. posthume de 1781)
La route aux quatre chansons (G. Brassens)
Si vous n’avez rien à me dire (Victor Hugo / air Petite Cendrillon de Nicolas Isouard dit Nicolò)
Minois dont l’aspect suffoque (Jean-Joseph Vadé / sur l’Air des Trembleurs de Lully)
La coquille d’huître (Emile Derbraux / sur l’air de Cadet Roussel, 1820)
L’Ivrogne et sa femme (Pierre-Jean de Béranger / air Quand les bœufs vont deux à deux d’André-Ernest Grétry, vers 1830)
Dans l’eau de la claire fontaine (G. Brassens)
Revenant de la fontaine (Gaultier Garguille, 1632)
Ballade de merci (François Villon / sur le Kyrie Eleison du Tropaire de Saint-Martial de Limoges, vers 1450)
Le Moyenâgeux (G. Brassens)

Les Lunaisiens
Arnaud Marzorati — voix & direction artistique
Mélanie Flahaut — bassons, flûtes à bec, hautbois & flageolet
Etienne Mangot — viole de gambe & violoncelle
Eric Bellocq — archiluth & guitare

CD Muso, 2018.



Image


Flocons des neiges d’antan

Fidèles à leur ambition, « faire chanter la mémoire », le baryton Arnaud Marzorati — aussi réputé pour ses interprétations de musique baroque que pour sa curiosité musicologique — et ses Lunaisiens nous entraînent dans le sillage des chansonniers, ces ménestrels populaires dont l’inspiration et l’irrévérence découlent souvent de l’œuvre de François Villon ; un Villon que Georges Brassens regrettait de ne pas avoir côtoyé, étant né « avec cinq siècles de retard ». Son Moyenâgeux, qui clôt ce délectable florilège de ballades, complaintes et chansons en tous genres, donne la clé de cette sélection : il ne s’agit pas tant d’un panorama de chansons de Brassens « revues à la manière de » que d’une exquise et espiègle réappropriation de certaines (cinq, et pas forcément les plus connues !), assorties de leurs reflets musicaux anciens parfois (hélas) bien oubliés… Ces variations sur des hantises communes à tous les temps — amours défuntes ou inassouvies, entropie inexorable, mort qui rôde où on ne l’attend pas, dureté des temps— éclosent en suppliques gouailleuses ou en éclats de rires ambigus, en regrets mélancoliques ou en jouissances immédiates, sans oublier un (anti-)blason lamentablement drôle. Le pathétique, l’émouvant et le grotesque y épousent l’égrillard et la vénusté.

En une construction rigoureuse où les thèmes se répondent et s’entrecroisent, et dans laquelle les affects sont tout de ruptures et de goguenardise, ces chansons aux oripeaux variés ont été rajustées de bien plaisante manière. Certes, Ronsard et Piron retrouvent Béranger et Hugo, Vadé garde l’œil sur Villon, et Rousseau, du haut de sa postérité, fait la nique à des anonymes méritant d’y passer. Cela aurait pu suffire à notre bonheur, cependant ces textes savoureux se dégustent avec d’autant plus de gourmandise qu’ils sont enchâssés dans un univers ondoyant de nuances enlevées, tissé par de bien éloquents Lunaisiens et façonné par un Protée coruscant et âpre, un Arnaud Marzorati à la diction époustouflante.

Au Temps, époustouflante allégorie dont la nacelle franchit son Styx sur un balancement de musette, répond un Saturne secrété par un continuo menaçant et une flûte chantournée ; à l’antimorale terre à terre et grinçante de L’Amour facile réplique la leste invite de La coquille d’huître ; si les larmes instrumentales s’égrènent autour de la déploration dénudée de Las, que nous sommes misérables, Viens ma mie, viens ma vie évoque des plaisirs agrestes dont la longévité interroge après la chute de la terrible Mort. L’apostrophe de Ronsard A son âme s’accompagne d’un tocsin léger, résonnant dans un dénuement rendu d’autant plus austère. La Religieuse, dans son affolement affiché, fait ressortir avec délectation bien des fantasmes phonétiques allégrement troussés dans son sous-texte. La Chanson dite d’Henri III rejoint dans sa mélancolie le petit Air de Rousseau, tandis qu’un Petit air badin haletant est un précipité à la hussarde contredisant les manœuvres amoureuses hugoliennes à venir. Anti-blason féroce tressautant et cassant comme le portrait brossé là, Minois dont l’aspect suffoque est un tue-l’amour tout comme l’Ivrogne de la chanson. La mélodie pimpante d’une Route aux quatre chansons contrastant avec une réalité pourtant bien amère est rehaussée d’éclats printaniers. Le rhabillage de celle qui se « baignait toute nue » et le refus de Bergère à Robin s’observent près de fontaines bien dissemblables, la seconde, rendue d’autant plus pitoyable par un récit railleur. En joignant en apothéose l’auteur de La Ballade par laquelle Villon crye mercy à chascun et le Moyenâgeux Brassens, Les Lunaisiens attestent avec panache et talent que les racines de l’art du Sétois moustachu participent de l’éternelle reverdie des refrains humains. En une bigarrée et superbe démonstration.

Emmanuelle Pesqué
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Message par EdeB » 22 nov. 2018, 22:50

Apparemment, je ne suis pas la seule à avoir eu un énorme coup de :coeur2: pour ce disque merveilleux : Thierry Hillériteau en parle dans Le Figaro du 22 novembre...
http://www.lefigaro.fr/musique/2018/11/ ... -temps.php
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