Le Jardin des délices - E. Lefebvre/Ens. Le Vertigo (CD Belles Ecouteuses, 2017)

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EdeB
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Le Jardin des délices - E. Lefebvre/Ens. Le Vertigo (CD Belles Ecouteuses, 2017)

Message par EdeB » 13 déc. 2017, 16:35

Le Jardin des délices

Marin Marais (1656-1728) : suite en sol mineur
Prélude* – Prélude pour la viole** – Fantaisie* – Allemande** – Courante** – Sarabande* – Rondeau** – Menuets* – Plainte* – Passacaille*)
* Pièces en trio
** pièces extraites du premier livre des Pièces pour la viole de gambe.

Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) : cantate Adam
(avec ajout de « symphonies » instrumentales extraites des « Pièces de violon et basse continue ».)

Robert de Visée (v. 1655- ap. 1732) : suite en ré mineur
(Prélude – Allemande – Courante – Courante – Sarabande – Gavotte – Chaconne – Mascarade)

Ensemble LE VERTIGO
Eugénie Lefebvre – soprano
Alice Julien-Laferrière, Diana Lee – violons
Céline Cozien – flûtes à bec
Aurélien Delage – flûte traversière
Mathilde vialle – viole de gambe
Thibaut Roussel – théorbe et guitare
Jean-Miguel Aristizabal – clavecin

CD Les Belles Ecouteuses, 2017



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Douceurs et âpretés du vertige

Pour son premier disque, l’ensemble Le Vertigo a honni la facilité… Consacré à des compositeurs qui s’illustrèrent bellement lors du crépuscule du Roi-Soleil, cet enregistrement n’en brille pas moins d’un éclat qui fait mentir la mélancolie de la dernière partie du règne. Qu’ils aient été gambiste, théorbiste ou claveciniste, les trois compositeurs mis à l’honneur dans ce programme furent également appréciés par Madame de Maintenon et son royal époux. Prenant appui sur la sensibilité du Siècle de Louis XIV, ces trois quasis contemporains s’élancent déjà vers celle de la Régence, dans la vigueur délectable d’un art intimiste déjà clairement défini, mais qu’ils n’ont pas manqué d’infléchir sous les exigences de leurs génies singuliers. L’architecture pure se confronte donc à un labyrinthe ordonné. Labyrinthe qui, ainsi que ses antécédents médiévaux engendrant un étourdissement propre au retour sur soi, rejoint ainsi les simulacres plus tardifs chers aux jardiniers du XVIIe siècle, alliant domination sur la nature et recherche joueuse du hasard… Tel celui, superbe, du Château de Bourdeilles (lequel abrita l’enregistrement), qui incite encore à pénétrer plus avant ses voltes verdoyantes.

On retrouve cet oxymore dans les qualités d’un jeune ensemble qui fait ainsi renaître l’esprit d’une soirée entre musiciens du XVIIe siècle, telle que l’aurait pu connaître le couple royal ou des bourgeois éclairés. Et c’est leur alliage de liberté et de rigueur stylistique qui fonde cette totale réussite alliant pièces déjà bien connues – mais abordées avec force « respirations instrumentales » qui en renouvellent l’aspect – et cantate inédite.

La suite de Marin Marais mêle noblesse et légèreté, fruité et ombrages culminant dans une sublime passacaille qui en parachève la séduction, après une plainte véritablement poignante. Quant à celle de Robert de Visée, qui clôt ces délices offerts par la symétrie d’un jardin à la française, elle met en relief le théorbe véritablement royal de Thibaut Roussel, et la fluidité goûteuse de l’ensemble.

Le vertige central est assuré par la faute d’Adam, sujet de la longue cantate d’Elizabeth Jacquet de la Guerre. Cette ex-claveciniste prodige (l’enfant virtuose se produisit à 5 ans devant le roi) a elle-même précisé qu’elle « a accompagné [ses cantates] de Symphonies convenables aux sujets, et [elle] espère que la manière dont on les trouvera diversifiées les empêchera d’ennuïer. […] Tous les airs de ces cantates peuvent être détachés et on peut les chanter sans symphonie ». En un « contre-pied » séduisant, Le Vertigo nous présente toutefois cette cantate pour voix seule et basse continue tirée de son Livre II des Cantates françaises sur des sujets tirés de l'Écriture (1711), sur un texte d’Antoine Houdar de La Motte, avec des extraits de son Livre pour le violon et le clavecin (1707). Ils sont effectivement un contrepoint savoureux de la félicité première, puis de la chute inexorable du premier homme. Digne et empathique, Eugénie Lefebvre unit sens du drame, puissante sobriété (magnifiques « Cache-toi, malheureux rebelle… » et « Fuis, sors de ces lieux… ») et sincère élan dans cette leçon de morale qui sait être ferme sans être pontifiante en sa chute finale : « Quand nous l’irritons, [le Ciel] égale / Les maux, aux biens qu’il nous a fait ». Timbre séduisant et autorité naturelle étayent ses vertus de diseuse. Grâce à son bel et disert continuo, Le Vertigo, qui n’a jamais mieux mérité son nom pour les délices qu’il délivre, contrairement à son lointain ancêtre, « règne, mais de [sa] liberté, [n’a] point fait d’usage infidèle ».

Emmanuelle Pesqué

Ce disque est disponible sur le site des Belles Ecouteuses, en CD, Téléchargement qualité CD ou Téléchargement HD.
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