Dante de Benjamin Godard (coffret livre-disque PBZ, 2017)

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JdeB
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Dante de Benjamin Godard (coffret livre-disque PBZ, 2017)

Message par JdeB » 24 oct. 2017, 10:51

Dante de Benjamin Godard

Véronique Gens : Béatrice
Rachel Frenkel : Gemma
Diana Axentii : Un étudiant
Edgaras Montvidas : - Dante
Andrew Lepri Meyer : Un hérault
Jean-François Lapointe : Siméone Bardi
Andrew Foster-Williams : L'ombre de Virigile/Un vieillard

Chor des Bayerischen Rundfunks

Münchner Rundfunkorchester
direction: Ulf Schirmer


Parmi les très rares écrivains dont la vie a été mise en musique, c’est Dante qui détient le record puisqu’il est au centre de six opéras, ceux de Carrer (1852), Philpot (1889), Godard (1890), Gastaldon (1909), Foulds (1904) et Nouguès (1931). Idole des générations romantiques et de celles qui ont précédé, Torquato Tasso, qui a aussi inspiré Godard (et Donizetti avant lui), connaît une véritable éclipse à partir des années 1860 au profit de l’auteur de la Divine Comédie. L’ouvrage exhumé ce soir en témoigne mais Pierre Sérié dans sa notice de ce livre-disque consacrée à "Dante dans les arts plastiques au XIXième siècle" n'a pas du tout perçu ce croisement des courbes dans la fortune artistique de deux grands poètes, celle du Tasse déclinant sensiblement au moment-même où celle de Dante prend, très tardivement c'est à dire plus de cinq siècles après sa mort, son véritable essor !
On aurait aimé aussi en savoir plus sur la carrière de cet ouvrage de Godard après sa création parisienne le 13 mai 1890 place du Châtelet par la troupe de l’ Opéra-Comique hors les murs, pour cause d’incendie de la Salle Favart.

Le rôle du poète a été confié au ténor Etienne Gibert (1859-1929) qui n’avait alors que trois ans de carrière à son actif puisqu’il avait débuté à Rouen en 1887 dans La Favorite et n’était rentré dans la troupe que l’année précédente. Néanmoins, il avait déjà assuré la création mondiale de l’Esclarmonde de Massenet le 15 mai 1889. Il resta à l’Opéra-Comique jusqu’en 1892 avant de rejoindre l’Opéra où il endossa les rôles de forts ténors (Vasco, Lohengrin, Tannhauser, …). Il se produisit aussi à Bruxelles, à Monte-Carlo et au Metropolitan Opera de New York où il fut affiché en Faust et en Roméo.
Le rôle de Béatrice a tenue à la création par Mlle Simonnet qui a fait une seconde carrière au théâtre parlé. La critique ne l’a pas beaucoup appréciée. Selon Camille Bellaigue, dans la Revue des deux mondes, elle a campé « une Béatrice dolente et potelée ». Par contre la mezzo-soprano Jeanne-Eugénie Nardi, née le 25 novembre 1867 à Beaumont sur-Oise, la créatrice de Gemma, a été encensée. Elle aussi avait participé à la création d’Esclarmonde. Elle a étudié le théâtre avec Martel, de la Comédie Francaise, avant de débuter le lyrique dans Rose Friquet des Dragons de Villars. C’était une Carmen et un Margared réputée.

Voici comme Arthur Pougin dans Le Ménestrel du dimanche 18 mai 1890 résume le livret :.
"Au premier acte de l'action imaginée par M. Blau, nous voyons Dante, en pleine jeunesse, de retour à Florence d'un voyage entrepris pour ses études, sans doute à l'époque où il fréquentait l'Université de Padoue. Il revient le cœur plein d'amour pour sa Béatrice, anxieux de la revoir, mais juste au moment où Guelfes et Gibelins se disputent la prééminence dans la vieille cité reconstruite par Charlemagne. Un seigneur influent, son ami, Simeone Bardi, voulant le rendre utile à son parti, le fait élire prieur de Florence. Mais Simeone, qui a rendu un éminent service au vieux Portinari, le père de Béatrice, et qui en a obtenu la promesse de la main de sa fille, s'aperçoit que celle-ci aime Dante et qu'elle en est aimée. Il jure donc de défaire ce qu'il a fait, et de précipiter le nouveau prieur de la situation où il l'a élevé.
Au second acte, Simeone ourdit un complot qui doit amener le renversement de Dante. Il est confirmé dans ses projets par une confidence de Gemma, l'amie de Béatrice, qui vient le supplier de renoncer à celle-ci, dont la santé est mise en péril par l'annonce d'un mariage qui lui est odieux. Bientôt Béatrice et Dante se retrouvent ensemble, et leur passion éclate dans toute son intensité.
Au moment où ils échangent un serment d'éternel amour, Simeone pénètre à la tête des conjurés, qui ont, envahi le palais, prêt à faire poignarder Dante si Béatrice ne fait le serment de se consacrer à Dieu et d'entrer au couvent. Béatrice jure et son amant est sauvé, mais un ordre de Charles de Valois, qui entre dans Florence avec les soldats français, prononce l'exil de Dante, qui est obligé de s'éloigner.
Au troisième acte, nous assistons au songe du poète, qui a revêtu, un peu tôt au gré de l'histoire, le costume de moine sous lequel son image nous est si familière. Nous sommes aux environs de Naples, au pied du Pausilippe, près du tombeau de Virgile, où Dante vient chercher tout à la fois l'inspiration pour ses vers et la consolation pour ses malheurs. Brisé de fatigue et de douleur, il' s'endort sur une pierre, et là voit Virgile lui apparaître en songe, drapé de blanc, le front ceint du laurier d'or. Le chantre de l'Enéide dicte alors à l'amant de Béatrice le poème qu'il devra écrire, et pour l'inspirer, après avoir fait paraître à ses yeux l'enfer et ses horreurs, il évoque le ciel et lui montre, resplendissante au milieu d'un nuage azuré qu'entourent de lumineux rayons, l'image de sa bien-aimée qui semble l'appeler aux cercles de lumière. Puis la vision disparait, Dante s'éveille, et le paysage reprend sa forme première.

Le quatrième acte nous mène au couvent où s'est retirée Béatrice, qui n'a pas encore pris le voile et prononcé ses vœux. Le chagrin a miné sa santé, malgré les soins de son amie Gemma, qui ne l'a pas abandonnée. Au moment où l'infortunée exhale ses plaintes douloureuses, paraissent Dante et Simeone. Celui-ci, repentant et contrit de sa mauvaise action, vient la relever du serment que par la force il lui a arraché et la jeter dans les bras de celui qu'elle aime. Dante et Béatrice entrevoient le bonheur prochain. . . mais il est trop tard. Cette suprême émotion a brisé dans l'âme de la jeune fille ce qui restait de force à son corps épuisé. Après un élan de joie irrésistible, elle chancelle tout à coup et tombe pour ne plus se relever. Le ciel seul peut désormais réunir les deux amants. »


Le critique le plus influent de son temps commence par déplorer l’oubli du « mariage très authentique de Béatrice Portinari avec Simeone Bardi, celui, non moins certain, de Dante avec Gemma, dont le poète n'eut pas moins de sept enfants ». Il aurait souhaité « une action plus serrée et plus vive, un mouvement moins factice, plus de vie réelle, et par- dessus tout plus de situations foncièrement dramatiques ou, pour mieux dire peut-être, plus véritablement scéniques. Il est certain, entre autres et pour ne citer qu'un exemple, que le finale du premier acte est insuffisant sous ce rapport et n'offre pas les éléments nécessaires au développement naturel et majestueux de l'idée musicale telle qu'elle doit se présenter dans un tableau de ce genre. Ce n'est assurément pas la passion qui manque dans ce livret, c'est la mise en œuvre et en action de l'élément passionnel. Cette réserve faite, il ne m'en coûte nullement de constater que son poème est construit et écrit avec beaucoup de soin. On y trouve de fort jolis vers, très capables de provoquer et d'aider l'inspiration du musicien. ».
Il est assez sévère aussi, comme tous ses confrères à de rares exceptions, avec la partition même s’il place Godard « au nombre de nos artistes les mieux doués et les plus dignes d'estime ». Il lui reproche surtout de « ne pas se surveiller assez scrupuleusement, de croire avec trop de facilité que tout ce qu'il fait est digne d'éloges ». Il a cette formule assassine : « Je soupçonne M. Godard de ne se point hâter assez lentement et je croirais volontiers qu'il n'a jamais effacé une note de sa vie de toutes celles qu'il a pu écrire. ».
Pour lui, son nouvel opus semble dater « de trente ans, tellement les procédés en sont arriérés et surannés » Il relève « des imitations flagrantes de M. Gounod, comme dans le duo du second acte entre Dante et Béatrice, ou de Verdi, comme dans le finale de ce même acte, qui nous reporte aux jours triomphants de l'ancienne école italienne, ou d'Auber, comme dans le duo du quatrième acte, ou d'Halévy, comme en divers autres endroits ».
Il loue néanmoins : « Tout le chœur d'introduction, très crâne d'allure, (…) très coloré, plein de mouvement et de chaleur, et la cantilène de Dante : le ciel est si bleu sur Florence ! (…) d'une inspiration délicate et charmante, avec son caressant accompagnement de harpe. »
Il finit sa très longue critique par une descente en flamme la production, avec ce jugement sans appel : « Parlerai-je de la mise en scène? Elle aussi elle est étonnante, prodigieuse, inénarrable, peut-être retour de Nantes, où M. Paravey opérait avant d'être appelé à diriger les destinées d'une scène parisienne largement subventionnée. Non, vous ne sauriez vous faire une idée, si vous ne l'avez vu, de ce qu'est le tableau burlesque du rêve de Dante ; et si vous l'avez vu vous ne sauriez imaginer ce qu'il était avant d'être accommodé et raccommodé comme il l'est à l'heure actuelle. Il n'y a pas un boui-boui à Paris où l'on oserait se permettre une telle plaisanterie (…) »

Malgré ces opinions sévères, qui mettent l’accent sur les réelles ruptures de ton de la partition, les réminiscences musicales manifestes et un livret un peu passe-partout qui lorgne vers le grand opéra troubadour sentimental, Dante, s’il ne convainc pas entièrement dans un premier acte un peu sommaire, offre un troisième acte vraiment prenant et des pages très séduisantes, bien qu’entrelacées avec des passages moins percutants. La véritable originalité du livret et la force de l’opéra résident vraiment dans ce magnifique troisième acte qui condense les récits des passions de deux des épisodes les plus connus de la Divine Comédie, les épisodes d’Ugolin et de Paolo et Francesca. Cette rêverie chatoyante qui voit l’apparition du fantôme de Virgile, en un renouveau de scène d’ombre écartelée entre violence et élégie, marque profondément les esprits. On éprouve d’ailleurs quelque peine à l’attribuer à l’auteur de la berceuse de Jocelyn ou d’une Vivandière redécouverte en 2013 au Festival de Radio France et de Montpellier, bien plus conventionnelles. Néanmoins, ces élans impérieux, la souplesse de l’orchestration et l’originalité des timbres correspondent bien à la figure d’un compositeur qualifié par Eugène de Solenière, en 1902, de « rêveur, un romantique attardé, un émotionnel intérieur avec des naïvetés expressives et ce qu’on pourrait appeler des pudeurs d’écriture ; il avait la sincérité de sentiments simples, la franchise d’une pensée claire en ses inquiétudes de nerveux pessimiste ». Si l’on y reconnaît, au fil des scènes, des réminiscences de Gounod, Massenet et A. Thomas, Godard sait également brosser des atmosphères fraichement bucoliques, élégiaques ou infernales d’un clair-obscur que n’aurait pas renié Delacroix, ces dernières n’ayant rien à envier aux grandes scènes baroques de tradition française pour leur tourbillonnant élan.

L’ouvrage exige des interprètes aguerris et investis dans leurs personnages. C’était chose assurée pour ces concerts munichois des 29 et 31 janvier 2016 , avec un ensemble de chanteurs qui ont empoigné à pleine voix des personnages un rien archétypaux, dont les stéréotypes piétinent allègrement la réalité historique, comme il est d’usage pour ce type d’ouvrage. La clarté des situations permettait néanmoins aux chanteurs de nuancer le propos, grâce à leur vaillance et la noblesse de leur incarnation, malgré certains moments où le texte était incompréhensible.

Edgaras Montvidas incarne un Dante virilement poète, dans une tessiture meurtrière qu’il aborde crânement. Il brosse un portrait séduisant du poète, où l’amoureux ne cède jamais le pas à l’homme d’action, et où la pensée se teinte d’une résignation sublimée par l’art. Bien que la partition ne donne guère l’occasion de grands airs, son chant fervent est mis en valeur dans un « Ah ! De tous mes espoirs il ne me reste rien ! » et une Invocation à Virgile enthousiasmants.

Véronique Gens est admirable d’autorité, de musicalité, de diction et de charme, déployant une douceur ferme qui fait de sa Béatrice le rêve idéal d’un Dante envoûté.

Le reste de la distribution, très homogène, permet au couple des amants impossibles de s’incarner pleinement. En rival malheureux, Jean-François Lapointe campe un Bardi assuré, bien que trop placide. Rachel Frenkel est une engageante Gemma qui contribue pleinement au plaisir de l’écoute du duo du premier acte avec Bardi, malgré des péripéties bien rebattues. L’Ombre de Virgile semble prendre possession d’un Andrew Foster-Williams qui fait montre de la fermeté et la majesté requises. Luxueux écolier, Diana Axentii, lui confère fraicheur et juvénilité. Enfin, Andrew-Lepri Meyer fait entendre un timbre attrayant malgré les limites de son intervention.

Le Chœur de la Radio Bavaroise, bien souvent incompréhensible, déploie une énergie crépitante. Ulf Schirmer, à la tête de l’Orchestre de la Radio de Munich, dirige avec conviction cette partition bigarrée et parfois clinquante, où les bonheurs d’un Géricault laissent parfois place aux platitudes d’un Bouguereau.

Espérons que la réussite de l'exhumation de Dante, avec ses qualités non négligeables et ses quelques défauts véniels, permette bientôt d'entendre la symphonie dramatique Le Tasse dont la partition a été récemment redécouverte aux Etats-Unis et que Massenet dans Mes Souvenirs qualifie de chef-d’œuvre...

Emmanuelle et Jérôme Pesqué
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Re: Dante de Benjamin Godard (coffret livre-disque PBZ, 2017)

Message par JdeB » 25 oct. 2017, 10:34

Je rappelle que le PBZ a aussi co-produit 6 CD de musique instrumentale de B. Godard et un CD de mélodies par Tassis Christoyannis chez Aparté (2016)
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